Proust et le membre fantôme

Proust et le membre fantôme

 

Malade chronique entouré de disciples d’Hippocrate, fils et frère de médecins, Marcel Proust n’était pas insensible à la science médicale.

 

Par deux fois dans À la recherche du temps perdu, il évoque l’« hallucinose » sans en connaître le terme. C’est dans La Fugitive à propos d’Albertine.

 

*Si elle avait vécu, sans doute aujourd’hui, par ce temps si semblable, partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu’elle ne le pouvait plus, je n’aurais pas dû souffrir de cette idée ; mais, comme aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs dans le membre qui n’existait plus.

*[Quelques dizaines de pages plus loin :] Je souffrais d’un amour qui n’existait plus. Ainsi les amputés par certains changements de temps, ont mal dans la jambe qu’ils ont perdue. VI

 

Passons sur la mémoire mutilée de l’écrivain qui lui a fait oublié, la seconde fois, sa première réflexion.

 

Le phénomène évoqué est appelé syndrome du membre fantôme. Dit encore plus simplement, après amputation, une personne a toujours des perceptions sensitives et motrices dans le jambe ou le bras manquant, même si elle a conscience de son absence.

 

Les membres fantômes sont probablement connus depuis l’antiquité, mais la première description précise est publiée en 1545 par Ambroise Paré. Le chirurgien émet l’hypothèse que cette douleur a pour origine un mécanisme de mémoire cérébrale. Quand l’amiral Nelson perd son bras droit dans l’attaque ratée de Santa Cruz de Tenerife, il éprouve des douleurs et considère cette sensation comme une « preuve directe de l’existence de l’âme ».

 

Sans lien avec l’hallucinose, Proust évoque des mutilés dans la Recherche au dernier tome naturellement :

* À la robe du grand couturier éditée à plusieurs exemplaires, on préfère en ce moment les robes faites chez soi, parce qu’affirmant l’esprit, le goût et les tendances indiscutables de chacun ». Quant à la charité, en pensant à toutes les misères nées de l’invasion, à tant de mutilés, il était bien naturel qu’elle fût obligée de se faire « plus ingénieuse encore », ce qui obligeait les dames à hauts turbans à passer la fin de l’après-midi dans les « thés » autour d’une table de bridge, en commentant les nouvelles du « front », tandis qu’à la porte les attendaient leurs automobiles ayant sur le siège un beau militaire qui bavardait avec le chasseur.

*[Dans l’hôtel de Jupien] On entendait des clients qui demandaient au patron s’il ne pouvait pas leur faire connaître un valet de pied, un enfant de chœur, un chauffeur nègre. Toutes les professions intéressaient ces vieux fous; dans la troupe, toutes les armes et les alliés de toutes nations. Quelques-uns réclamaient surtout des Canadiens, subissant peut-être à leur insu le charme d’un accent si léger qu’on ne sait pas si c’est celui de la vieille France ou de l’Angleterre. À cause de leur jupon et parce que certains rêves lacustres s’associent souvent à de tels désirs, les Écossais faisaient prime. Et comme toute folie reçoit des circonstances des traits particuliers, sinon même une aggravation, un vieillard dont toutes les curiosités avaient été assouvies demandait avec insistance si on ne pourrait pas lui faire faire la connaissance d’un mutilé. VII

 

Là, les bras m’en tombent !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Très intéressant, comme chaque jour !
    Et pour l’occasion, les bras m’en sont tombés aussi !

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