Marcel, ce Canaque

Marcel, ce Canaque

 

Une évocation de Proust le jour où la Nouvelle-Calédonie — Caldoches et Kanaks confondus — choisit son destin dans les urnes ne surprendra que ceux qui ignorent ces temps où le futur écrivain aimait perdre le sien dans des activités burlesques.

 

En février 1894, José-Maria de Hérédia est élu à l’Académie française. Jusque là, rien de spécialement rigolo. Mais le poète parnassien né à Cuba cinquante-deux ans plus tôt a trois filles : Hélène, Marie et Louise.

C’est la seconde qui nous intéresse. Quand son père devient Immortel, elle a 19 ans. Dès son enfance, Marie Louise Antoinette de Heredia, de son nom complet, fréquente poètes et artistes reçus dans le salon paternel : Leconte de Lisle, Anna de Noailles, Paul Valéry, Henri de Régnier et Pierre Louÿs. De ces deux derniers, jeune poétesse elle-même, elle fera un mari et un amant.

 

En attendant, elle crée sa propre académie, parodie de celle du quai Conti, une « Canacadémie », « l’Académie canaque ».

 

Comme Marcel Proust est aussi de son entourage, elle l’embauche dans sa cocasse aventure où il rejoint Régnier et Louÿs (lui, déjà rencontré à la table de Robert de Montesquiou), Paul Valéry, Léon Blum, Fernand Gregh (son condisciple de Condorcet), Jean de Tinan, Raphaël-Georges Lévy (économiste) les frères Daniel et Philippe Berthelot (l’un futur philosophe, et l’autre promis à la diplomatie). Les deux sœurs de Marie sont de la partie.

Cette joyeuse société obéit à son propre rituel, dont un défilé en rang, les bras levés à hauteur d’épaule, les mains écartées. « Respectueux sujets canaques », ou « canaquins », les messieurs s’avancent lentement jusqu’aux pieds de celles qu’ils nomment respectueusement « ma reine, « mon altesse » « ma souveraine ». Au côté de « Marie 1ère », Marcel est nommé secrétaire perpétuel. Quant au discours de remerciement, il est remplacé par de muettes grimaces artistiques les plus horribles possible (le futur auteur du Cimetière marin y excella).

 

Après la dissolution de l’Académie, Proust continuera d’appeler Marie « ma reine ».

Marie de Heredia, par Paul Nadar, 1889

Jacques-Emile Blanche exécutant le portrait de Marie de Heredia, 1893

 

En 2018, l’Académie des langues kanak fait savoir qu’elle n’a aucun lien avec la Canacadadémie…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Une belle histoire ! je connaissais Marie de Heredia, bien sûr, mais j’ignorais tout de cette Canacacadémie !
    Et en plus, vous m’avez donné envie de relire Henri de Régnier !
    Bon dimanche !

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