L’indécent M. Ruiz

L’indécent M. Ruiz

 

Marcel Proust n’est assurément pas bégueule… Il lui arrive plus d’une fois dans la Recherche d’appeler un chat un chat.

 

Mais, quand il choisit de ne pas nommer, il doit être suivi et respecté au cas où on voudrait l’adapter au cinéma.

 

Tel est le cas de Raoul Ruiz avec son Temps retrouvé de 1998. Le bonhomme n’a pas ce genre d’élégance.

Quand il évoque des caresses sexuelles, l’écrivain peut trouver les mots. Le cinéaste, lui, n’y va pas de main morte (voir la chronique d’hier).

Plus tôt dans son film, il se montre tout aussi cru dans un explicite refusé par Proust.

 

Dans Du côté de chez Swann, le jeune Héros voit, à travers la haie d’aubépines du parc de Tansonville « une fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et [qui] tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches roses. » Que fait-elle en le voyant à son tour ? « et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente. »

Telle est Gilberte Swann.

 

Ce geste indécent a fait rougir d’émotion plus d’un exégète. S’il est permis de chercher à le deviner, il me semble qu’un artiste serait sage de le contourner ainsi que le fait Stéphane Heuet dans son adaptation dessinée.

 

Ruiz n’a pas ces pudeurs. Enfilant ses gros sabots, il opte pour la représentation sans précaution.

 

 

Et si le spectateur, invité à se faire voyeur, a raté la scène, il la rejoue, en gros plan.

 

 

La Rome antique parlait de digitus impudicus (« doigt impudique » dans des textes de la Rome antique. Les Grecs avaient choisi le katapygon (κατάπυγον, de kata – κατά, « vers le bas » et pugē – πυγή, « fesses »). Dans leurs comédies, le majeur dressé était une insulte envers quelqu’un, le terme katapugon signifiant « un homme qui reçoit une pénétration anale » — katapygaina au féminin.

 

Ici, c’est le franco-chilien qui est indécent.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Quant à savoir ce que Proust a mis dans ce geste indécent, j’ai émis ma propre hypothèse dans une chronique passée, « La bêche de Gilberte ».

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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