La pignoche et la pignole

La pignoche et la pignole

 

Les deux se font à la main, mais il ne faut pas les confondre !

Pardon pour cette vulgarité, mais il n’est rien de plus contrariant qu’une approximation.

Qu’ont donc eu besoin les Enthoven de s’occuper de cet hapax de la Recherche qu’est « pignoché » dans leur Dictionnaire amoureux de Marcel Proust ?

Je n’ai rien contre leur roublardise et le père, Jean-Paul, que j’ai revu récemment est toujours aussi magnifique et fringant.

 

Le grand dictionnaire connu à l’époque de l’écrivain, le Littré, nous dit que « pignocher » est un terme familier signifiant « manger négligemment et par petits morceaux ». Son supplément ajoute que « dans le langage des peintres et des critiques, pignocher est peindre minutieusement, en revenant souvent à petits coups de brosse ou de pinceau sur des parties déjà faites et en les finissant à l’excès, d’une manière lisse, mesquine et monotone. »

 

C’est évidemment cette définition-là qui correspond à l’usage qu’en fait Proust dans Du côté de chez Swann, Combray. 

*mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outremer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied, — encore souillé pourtant du sol de leur plant, — par des irisations qui ne sont pas de la terre. I

 

Nos charmants duettistes, à l’entrée « Asperges (bis) », s’interrogent sur le pourquoi du privilège de l’asparagus officinalis dans l’œuvre. Et parmi les hypothèses, ils avancent celle-ci :

 

Holà, messieurs ! « Pignocher » n’a jamais signifié sacrifier à l’onanisme. Sans être spécialiste ni du mot ni de la chose, je me prends à penser que vous avez confondu avec « (se) pignoler ». Vous vous êtes emmêlés dans la consonne liquide et le digramme chuintant pour jouer les égrillards à bon compte. Pris la main dans le sac, quelle pignolade !

 

En tous cas, la confusion n’est pas permise avec « piocher ». Je n’y aurais jamais songé sans Twitter qui a mis le sujet sur la table parce que le formidable président de la Sampac, Jérôme Bastianelli a admiré cette semaine les Asperges de Manet dans leur écrin de Cologne.

 

Dans des contributions qui ont suivi sur le réseau social à propos du tableau, je me suis vu sommé, avec d’autres, de trancher entre le « pignoché » de la Pléiade et le « pioché » de Ramon Fernandez ! Mais ne pourrai-je jamais trouver le repos ? Comment faisait-on avant que je n’apparaisse ? Qu’est-ce que j’en sais, moi, sinon ce que dicte le bon sens ?

 

En effet, dans son À la gloire de Proust ou Proust ou la généalogie du roman moderne, M. Fernandez écrit : « finement pioché de mauve et d’azur »… Grossière erreur de la part de ce triste sire passé à la collaboration avec les nazis, louangeur de Goebbels et censeur pour les hitlériens. Il publie son livre aux Éditions de la Nouvelle Revue Critique, en 1943. Moi, ça me suffit pour le délégitimer.

 

Passons à autre chose. Par exemple, quelles sont les occurrences de « piocher » et « pioche ». Mais le temps passe et j’ai assez perdu le mien là-dessus. Nous y viendrons demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “La pignoche et la pignole”

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  1. Eh bien, vos asperges, pignolées ou piochées, ont au moins le mérite, en ces temps où la forêt amazonienne (entre autres, car tout ça va être désastreux) va souffrir d’un Président brésilien aux convictions dangereuses, de nous faire entendre un autre bruit de bottes…

    Et nous en avons bien besoin.

  2. Bravo ! Voilà un point qui méritait d’être éclairci !
    Je me dis que vous devriez écrire un livre ! Qui a, comme vous, une connaissance aussi parfaite de La Recherche ? Je m’en rends compte au fils des articles que je lis (et, entre parenthèses, avez-vous remarqué combien je me suis appliquée hier ?).
    Je compte sur vous pour réfléchir à mon idée et vous souhaite une bonne journée !

    • Chère Catherine,
      J’admire non votre application mais votre constance. Les commentaires sont la récompense du blogueur.
      Publier pour le plaisir sans visée mercantile est un privilège que j’attribue à l’âge. Et puis, je vis somptueusement des droits d’auteurs de la bonne douzaine de livres que j’ai publiés — je plaisante. Si j’ai pu gagner pas mal d’argent sur le premier, les autres ne me permettent que d’offrir un bouquet de violettes à ma chère et tendre.
      Un jour, dites-m’en plus sur vous et Proust par courriel (patricelouis.pl@gmail.com), si vous le voulez bien.
      Bonne journée à vous aussi.

  3. En cherchant les livres dont vous m’avez parlé, j’ai découvert que vous aviez écrit un livre sur La Recherche (Google est mon ami) ! Et vous ne me le disiez pas !!!
    Je viens d’acheter la version numérique sur Amazon. J’en commence la lecture dès ce soir !
    Bonne soirée !

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