La 3e mort du Dr Cottard

La 3e mort du Dr Cottard

 

Chronique d’un assassinat… Le nom du coupable est révélé d’entrée : Raoul Ruiz.

Le coup est particulièrement odieux. En voici le récit.

 

Bizarrement, le personnage meurt deux fois dans À la recherche du temps perdu. Dans La Prisonnière, le Héros présente ses condoléances à la patronne du petit noyau dont le médecin était membre avec son épouse, Léontine. En guise d’oraison funèbre, Mme Verdurin a un mot cruel sur le nombre de patients victimes du défunt docteur.

*[Mme Verdurin au Héros :] Enfin un élève de Cottard…

— Eh ! Mais à propos, je ne vous faisais pas mes condoléances, il a été enlevé bien vite, le pauvre professeur !

— Hé oui, qu’est-ce que vous voulez, il est mort comme tout le monde ; il avait tué assez de gens pour que ce soit son tour de diriger ses coups contre lui-même. V

 

Deux tomes plus loin, le Dr Cottard re-meurt, à Paris, de surmenage.

*Encore le premier de ces traits caractéristiques du salon Verdurin s’effaça-t-il assez vite, car Cottard mourut bientôt « face à l’ennemi », dirent les journaux, bien qu’il n’eût pas quitté Paris, mais se fût en effet surmené pour son âge, suivi bientôt par M. Verdurin, dont la mort chagrina une seule personne qui fut, le croirait-on, Elstir. VII

 

Marcel Proust est assez coutumier du fait pour que cette distraction lui soit pardonnée.

 

Ruiz, lui, n’a droit à aucune indulgence. De quoi le réalisateur franco-chilien est-il coupable ? De manipulation de l’œuvre de Marcel Proust qu’il adapte au cinéma en 1998, sous le titre Le Temps retrouvé, avec Gilles Taurand en co–scénariste.

 

Le docteur Cottard y est joué par Philipe Morier-Genoud (qui retrouve le rôle en 2011 dans le téléfilm de Nina Companeez), son épouse par Dominique Labourier et Odette de Crécy par Catherine Deneuve.

 

Le crime est perpétré près d’une heure après le début du film.

 

Chez les Cottard. Léontine accueille Odette dans l’entrée de l’appartement du 43, rue du Bac :

— J’ai reçu votre mot. C’est grave à ce point ?

— Je pense que c’est la fin. Cette nuit il délirait. Et puis, à un moment, il a retrouvé un peu de conscience. Il m’a dit qu’il lui fallait se préparer.

 

» Lui qui avait assisté tant de malades à l’agonie, c’était son tour. Il parlait de ses papiers qu’il voulait mettre en ordre. Et puis il m’a dit qu’il aimerait bien vous voir une dernière fois, que vous aviez toujours été une amie fidèle.

 

» Je ne sais pas comment vous remercier d’être venue si vite. »

 

Scène suivante, dans la chambre. Cottard est couché :

— [Mme Cottard, hors champ :] C’est Mme de Forcheville.

— [Cottard :] Odette.

 

— [Mme Cottard :] Je vous laisse, mettez-vous à l’aise, il fait si chaud. Merci d’être venue.

 

— Odette… Venez… Plus près…

 

(Odette s’assied sur une chaise au pied du lit.)

 

» Vous savez ce qui va me manquer… ce sont vos caresses… Je vous en prie… une dernière fois… Là… le coffret… Ouvrez…

 

» C’est pour vous…. si, si… faites-moi ce plaisir. »

(Elle se lève et ouvre le coffret qui contient des billets.)

 

(Odette referme le coffret et se dégante.)

 

(Elle retourne s’asseoir, mais sur le lit.)

 

(Cottard prend la main gauche d’Odette et la pose sur sa poitrine.)

 

(La main d’Odette descend.)

 

(Cottard soupire.)

 

Atterrant ! Mourant peut-être d’épectase, le Dr Cottard n’est donc pas la victime de M. Ruiz. Non, avec ce genre d’adaptation-trahison, le crime est commis sur l’écrivain lui-même. C’est Proust qu’on assassine !

 

La scène qui suit assène un autre coup fatal. Dans le cimetière où Cottard va être enterré, échange entre Léontine et Marcel :

— On ne sait jamais où est le pire. Je me disais tous les jours : le pire qui pourra m’arriver, c’est quand il s’en ira, quand je resterai seul. Eh bien non ! le pire, c’est quand j’ai découvert ces lettres, quand j’ai compris qu’il me trompait depuis des années avec cette grue !

— Ne regrettez pas d’être si malheureuse, car cela prouve que vous l’aimez toujours. Si vous commenciez à être moins malheureuse, c’est que vous oublieriez, que vous aimeriez moins. Et puis ne croyez pas non plus qu’il ne vous aimait pas. Du moment qu’il vous trompait, qu’il prenait tant de peine pour que vous ne le sachiez pas, c’est qu’il avait peur de vous faire de la peine, c’est qu’il vous respectait et vous préférait. »

 

Aberrant !

 

Sans aller jusqu’à vouloir faire d’Odette une oie blanche, on ne peut qu’être choqué de la voir présentée en prostituée dont quelques billets achètent les grâces manuelles. N’esquisser que la scène la rend plus vulgaire. M. Ruiz invente des relations tarifées entre l’ancienne demi-mondaine et le docteur Cottard. Rien dans l’œuvre de Proust n’en indique la moindre trace. Quant à la phrase du début de l’épouse du médecin sur ses malades, c’est une variation sur un propos d’une autre, Sidonie Verdurin. Le dialogue du cimetière, lui, n’est que du sous-Proust sur le fond. Dans la forme, Mme Cottard n’a jamais traité Odette de « grue », mot surtout associé à Rachel dans la Recherche.

 

Toutefois (Ruiz ne pouvant perpétuellement se tromper), à deux reprises, le mot est utilisé à propos de Mme Swann :

*— Je ne veux pas que ma mère me présente à Mme Swann, me dit Saint-Loup. C’est une ancienne grue. Son mari est juif et elle nous le fait au nationalisme. Tiens, voici mon oncle Palamède. III

*Au fond, si je veux y penser, l’hypothèse qui me fit peu à peu construire tout le caractère d’Albertine et interpréter douloureusement chaque moment d’une vie que je ne pouvais pas contrôler entière, ce fut le souvenir, l’idée fixe du caractère de Mme Swann, tel qu’on m’avait raconté qu’il était. Ces récits contribuèrent à faire que, dans l’avenir, mon imagination faisait le jeu de supposer qu’Albertine aurait pu, au lieu d’être la bonne jeune fille qu’elle était, avoir la même immoralité, la même faculté de tromperie qu’une ancienne grue, et je pensais à toutes les souffrances qui m’auraient attendu dans ce cas si j’avais jamais dû l’aimer. IV

 

La vulgarité de l’auteur du Temps retrouvé — le film, apparaît dans une autre scène que nous décortiquerons demain.

 

Parle de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “La 3e mort du Dr Cottard”

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  1. Navrant !
    Personnellement, je ne regarde jamais un film tiré d’un livre que j’aime parce que je sais que je vais être déçue.
    De plus, j’imagine les personnages quand je lis : ainsi, par exemple, j’ai « mon » Odette dans la tête et elle ne ressemble en rien à Catherine Deneuve.
    Et votre article me conforte dans ma position.

  2. Mon opinion est faite depuis longtemps : il est IMPOSSIBLE d’adapter Proust au cinéma. La forme particulière de son écriture voue toute tentative à l’échec, même les plus « honnêtes », celles qui se veulent les plus fidèles – parce que le terreau de l’oeuvre est une phrase si littéraire que, pour une fois et peut-être pour l’unique fois, l’image ne peut ni la retranscrire, ni en rendre l’effet, ni la remplacer.

    Seules alternatives : celles proposées par une cinéaste comme Véronique Aubouy. A savoir non une adaptation, ni même une « divagation », mais des sortes de lectures cinématographiques,sous plusieurs formes, où le « je » proustien qui porte les phrases est simplement incarné.

    Son dernier essai « Albertine a disparu », qui est tourné dans une caserne de sapeur-pompiers de l’Orne, est un bon exemple de son travail. Et, dans cette distance incarnée qu’elle installe entre l’oeuvre de Proust et le sien, elle trouve la forme la plus adéquate, au niveau cinématographique, pour rendre compte de l’univers proustien, sans jamais se l’accaparer maladroitement ni le déformer outre mesure. Elle a l’intelligence de filmer les lecteurs de Marcel Proust : et ce faisant, elle nous fait toucher du doigt (et de l’oeil, et de l’émotion) ce que l’oeuvre peut offrir, comme fantastique dépaysement et approfondissement de l’âme humaine… Courez-y ! (taper Véronique Aubouy sur google !)

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