Bonne pioche !

Bonne pioche !

 

Que de sens pour un petit mot tout simple ! Marcel Proust nous le sert six fois dans À la recherche du temps perdu et avec des significations différentes.

 

À « piocher », le Larousse répond : « creuser, fouir, trancher, défoncer avec une pioche ; étudier avec acharnement ; travailler sans répit ; puiser dans le tas de dominos ou de cartes non distribuer ».

 

Deux fois, dont la première, il s’agit de l’outil, l’un des plus vieux du monde, composé d’un fer recourbé possédant une extrémité pointue et l’autre tranchante, ou deux extrémités pointues, et dont le milieu est percé d’un œil dans lequel est fixé un manche en bois.

(Pioche bretonne à Kerlouan, photo Olivier Louis)

 

Pour les autres occurrences, je vous laisse attribuer les sens.

 

*Hélas ! aux Champs-Élysées je ne trouvais pas Gilberte, elle n’était pas encore arrivée. Immobile sur la pelouse nourrie par le soleil invisible qui çà et là faisait flamboyer la pointe d’un brin d’herbe, et sur laquelle les pigeons qui s’y étaient posés avaient l’air de sculptures antiques que la pioche du jardinier a ramenées à la surface d’un sol auguste, je restais les yeux fixés sur l’horizon, je m’attendais à tout moment à voir apparaître l’image de Gilberte suivant son institutrice, derrière la statue qui semblait tendre l’enfant qu’elle portait et qui ruisselait de rayons, à la bénédiction du soleil. I

 

*Gisèle avait cru devoir adresser à son amie afin qu’elle la communiquât aux autres, la composition qu’elle avait faite pour son certificat d’études. Les craintes d’Albertine sur la difficulté des sujets proposés avaient encore été dépassées par les deux entre lesquels Gisèle avait eu à opter. L’un était : « Sophocle écrit des Enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’ Athalie » ; l’autre : « Vous supposerez qu’après la première représentation d’Esther, Mme de Sévigné écrit à Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a regretté son absence. » Or Gisèle, par un excès de zèle qui avait dû toucher les examinateurs, avait choisi le premier, le plus difficile de ces deux sujets et l’avait traité si remarquablement qu’elle avait eu quatorze et avait été félicitée par le jury. Elle aurait obtenu la mention « très bien » si elle n’avait « séché » dans son examen d’espagnol. La composition dont Gisèle avait envoyé la copie à Albertine nous fut immédiatement lue par celle-ci, car devant elle-même passer le même examen, elle désirait beaucoup avoir l’avis d’Andrée, beaucoup plus forte qu’elles toutes et qui pouvait lui donner de bons tuyaux. « Elle en a eu une veine, dit Albertine. C’est justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa maîtresse de français. » II

 

*Sa maîtresse peut le châtier, l’enfermer, le lendemain l’homme-femme aura trouvé le moyen de s’attacher à un homme, comme le volubilis jette ses vrilles là où se trouve une pioche ou un râteau. IV

 

*[Cottard :] Vous me parliez de la duchesse de Guermantes. Je vais vous dire la différence : Mme Verdurin c’est une grande dame, la duchesse de Guermantes est probablement une purée. Vous saisissez bien la nuance, n’est-ce pas ? En tous cas, que les Guermantes aillent ou non chez Mme Verdurin, elle reçoit, ce qui vaut mieux, les d’Sherbatoff, les d’Forcheville, et tutti quanti, des gens de la plus haute volée, toute la noblesse de France et de Navarre, à qui vous me verriez parler de pair à compagnon. D’ailleurs, ce genre d’individus recherche volontiers les princes de la science », ajoutait-il avec un sourire d’amour-propre béat, amené à ses lèvres par la satisfaction orgueilleuse, non pas tellement que l’expression jadis réservée aux Potain, aux Charcot, s’appliquât maintenant à lui, mais qu’il sût enfin user comme il convenait de toutes celles que l’usage autorise et, qu’après les avoir longtemps piochées, il possédait à fond. IV

 

*[Le même :] « Je croyais que vous parliez de la Sorbonne, reprit le docteur. J’avais entendu que vous disiez : tu nous la sors bonne, ajouta-t-il en clignant de l’œil, pour montrer que c’était un mot. Attendez, dit-il en montrant son adversaire, je lui prépare un coup de Trafalgar. » Et le coup devait être excellent pour le docteur, car dans sa joie il se mit en riant à remuer voluptueusement les deux épaules, ce qui était dans la famille, dans le « genre » Cottard, un trait presque zoologique de la satisfaction. Dans la génération précédente, le mouvement de se frotter les mains comme si on se savonnait accompagnait le mouvement. Cottard lui-même avait d’abord usé simultanément de la double mimique, mais un beau jour, sans qu’on sût à quelle intervention, conjugale, magistrale peut-être, cela était dû, le frottement des mains avait disparu. Le docteur, même aux dominos, quand il forçait son partenaire à « piocher » et à prendre le double-six, ce qui était pour lui le plus vif des plaisirs, se contentait du mouvement des épaules. IV

 

*– Justement, reprit Gilberte, le livre que je tiens parle de ces choses. C’est un vieux Balzac que je pioche pour me mettre à la hauteur de mes oncles, la Fille aux yeux d’Or. VII

 

Marcel a-t-il jamais tenu une pioche en mains ? Inutile de se creuser la tête, c’est largement improbable.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

8 comments to “Bonne pioche !”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Bonne pioche d’avoir choisi la pioche plutôt que le râteau car, je viens de le vérifier, Proust ne cite qu’une fois ce mot et c’est justement dans le passage que vous avez retranscrit.
    Votre article aurait donc été beaucoup plus court et je pense que vous n’aviez pas de photo de râteau breton…
    Au fait, j’ai découvert qu’en portugais, (se) prendre un râteau se dit « Llevarse una calabaza » qui signifie « se prendre une citrouille » ! Et comme Proust ne parle pas de citrouille, le sujet est clos !
    Après ce petit commentaire déjanté, je vous souhaite une bonne et belle journée.

  2. Et c’est bien ou ce n’est pas bien ?
    (Peur !)

  3. Oh mais je ne compte rien en faire ! J’ai seulement regardé combien de fois était cité le mot râteau… juste pour rire.
    C’est vous le « Blogueur spécialiste de Proust » ! I’m just a poor lonesome reader !

    • Vous n’avez pas eu cette démarche sans raisons, consciemment ou non. Creusez. Le grand Césaire, que j’ai tant aimé, disait à l’homme noir : Fouille en toi ! Allez, fouille encore et encore ! Et quand tu auras bien fouillé, tu trouveras quelque chose. Tu trouveras le Nègre fondamental.

  4. Très joli !
    Maintenant que j’ai la pioche, je vais essayer de creuser… mais sans savoir exactement ce que je cherche…

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et