Vinteuil par Bastianelli

Vinteuil par Bastianelli

 

Ce sera l’événement littéraire de la rentrée de janvier… Jérôme Bastianelli se lance dans la fiction. Il publie en janvier prochain, chez Grasset, La Vraie vie de Vinteuil.

 

Le bonhomme (l’auteur, pas le musicien de la Recherche) ajoute ainsi une corde à un arc dont le carquois est déjà fourni. Ce Polytechnicien travaille dans l’Aviation civile avant d’intégrer la Cour des comptes. Ayant étudié le piano, le violon, l’harmonie et le contrepoint (merci la fiche Wikipédia), il est critique musical et biographe de musiciens, aujourd’hui directeur du Musée du quai Branly, et tout jeune président de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray — n’est-il pas le spécialiste du couple Proust/Ruskin ? Sur Twitter, il précise aimer « aussi la photo, les nuages et les maths ».

 

Jérôme Bastianelli était, naturellement, le week-end dernier à Cabourg pour les Journées Musicales Marcel Proust des Amis de Vinteuil. Il m’a reçu dans sa chambre du Grand-Hôtel pour une interview — la première — sur son roman à venir.

(photo PL, dans le miroir)

 

PL : C’était évident qu’un jour Vinteuil rejoindrait la liste des papillons que vous épinglez.

 

JB : L’idée s’est imposée presque naturellement pour moi. Elle était au croisement de choses que j’avais faites, à savoir écrire des biographies de musiciens tout-à-fait réels ceux-là, notamment Tchaïkovski, Mendelssohn et Bizet, et puis d’écrire aussi des ouvrages sur Proust et Ruskin. Donc, en me plaçant au barycentre, au point d’équilibre, au centre de gravité des deux pans de mes petites activités, l’idée d’écrire une biographie fictive de Vinteuil m’est arrivée naturellement : il faut que je fasse ça parce que c’est vraiment le croisement des deux axes orthogonaux qui définissent mes activités.

 

PL : Puisque vous parlez de vos « petites activités », vous êtes un bien curieux personnage avec tant de facettes, d’occupations, de passions.

 

JB : Je suis enthousiaste. J’aime apporter de l’enthousiasme aux choses qui m’intéressent. C’est une forme d’énergie qui semble l’infini.

 

PL : Comment réussissez-vous à caser tout ça dans 24 h d’un jour ?

JB : On me pose souvent la question et, jusqu’à une date assez récente, je n’arrivais pas à répondre. Maintenant la réponse est : en ne me posant pas la question.

 

PL : Vinteuil est le grand musicien de la Recherche, comme Bergotte est le grand écrivain et Elstir le grand peintre. Il n’a pas toujours été célèbre.

 

JB : IL n’a même quasiment pas été célèbre, un tout petit peu à la fin de sa vie. Proust nous dit que la sonate commençait à peine à être appréciée d’un petit cercle du Faubourg Saint-Germain.

 

PL : Au début, c’est un obscur professeur de piano des grand’tantes du Héros, ancien organiste de village, veuf et retiré à Monjouvain avec sa fille.

 

JB : Vous avez à peu près dit tout ce qu’on sait ! Il y a des petits détails qui surgissent parfois. Par exemple, on sait que la mère de Vinteuil avait les yeux bleus parce qu’à un moment Proust parle de la fille de Vinteuil qui a les yeux bleus comme les yeux de sa mère à lui. Sinon, 90 % de ce qu’on sait sur Vinteuil, vous l’avez résumé.

 

PL : Quand Mme Verdurin dit que « ce n’est pas de la musiquette qu’on fait » chez elle, elle place Vinteuil parmi les plus grands compositeurs. Est-elle dans le vrai ?

 

JB : Incontestablement, Proust a voulu mettre en application le principe qu’il essayait de dénoncer dans « Contre Sainte-Beuve », que l’on peut être quelqu’un de tout-à-fait obscur et même inintéressant dans la vie, puisque Vinteuil — je ne devrais pas dire ça puisque j’écris sa biographie, mais j’essaie de montrer le contraire ! — n’a pas une vie trépidante. On comprend qu’il n’a pas beaucoup voyagé, qu’il n’a pas eu des amitiés illustres, etc., et pourtant il est l’auteur d’une œuvre complètement novatrice et ça, c’est vraiment la suite logique de ce que Proust essaie d’expliquer dans « Contre Sainte-Beuve » et justement de prendre le contre-parti de Sainte-Beuve qui essayait d’expliquer l’œuvre par rapport à la biographie. Proust nous dit : quand on aime un artiste, il faut d’abord s’intéresser à son œuvre avant de s’intéresser à sa biographie. Pour aller aussi loin que possible dans sa démonstration, il nous frustre en nous donnant très, très, très peu d’éléments sur ce Vinteuil. Comme moi, je n’aime pas être trop frustré, je me suis dit : ce que Proust ne nous a pas donné, je vais me le donner moi-même.

 

PL : En revanche, ce que Proust nous montre, c’est qu’il a une très forte connaissance de la musique.

 

JB : Ah oui ! On savait qu’il aimait beaucoup la musique. On savait évidemment qu’avec Reynaldo Hahn, il avait de longues discussions musicales. On savait qu’il a appris à jouer du piano, il le dit dans certaines lettres — quand Reynaldo lui envoie ses partitions, il dit ; je n’ai pas eu le temps encore de la jouer, mais je vais m’y mettre. On connaît les anecdotes où, pendant la première guerre mondiale, il fait venir les membres du Quatuor Poulet pour jouer de la musique de chambre chez lui. On connaît son goût pour Beethoven — il parle des derniers quatuors de manière sublime dans la Recherche — pour Tristan, pour Parsifal. Il avait des goûts très sûrs et assez modernes en même temps quand on imagine qu’il passe plusieurs heures au « Théâtrophone » à écouter au téléphone Pelléas et Mélisande.

 

PL : Qu’est-ce qu’on peut dire de la « petite phrase » ?

 

JB : C’est difficile de dire autre chose que ce que Proust a dit. Dans mon roman, je me repose évidemment sur la description de la Sonate par Proust. C’est un extrait d’une sonate, une phrase qui revient à plusieurs reprises dans l’œuvre. Ce que Proust a voulu décrire, c’est une sorte de mélodie apparaissant au-dessus d’un magma de piano, d’arpèges, de trilles, de trémolos. Quand on essaie de trouver un équivalent réel à la Sonate de Vinteuil, au-delà de Franck, Saint-Saëns, tous exemples intéressants, mais on peut chercher la petite phrase dans bien des œuvres que peut-être même Proust n’a pas connues, cette sorte de mélodie qui surgit à un moment où on ne l’attend pas vraiment, où elle revient alors qu’il y a une « mauve agitation des flots », comme le dit Proust, qui lui sert de tapis, d’allée, pour qu’elle puisse arriver de manière très solennelle.

 

PL : Pour ce roman, vous vous êtes laissé aller en vous appuyant sur le peu qu’on sait…

 

JB : … et puis bien sûr sur les éléments d’histoire de la France politique et musicale du XIXe siècle. La grande question que j’ai eu à résoudre au début c’est : est-ce que Vinteuil allait rencontrer le Narrateur où allait-il rencontrer Proust ? Ce n’est évidemment pas tout-à-fait la même chose. La réponse n’a pas été immédiate.

 

PL : Etait-ce jubilatoire à écrire ?

 

JB : Ah oui, très ! Vous connaissez la phrase de la préface de la Bible d’Amiens : « Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais les choses qu’on fait pour se contenter soi-même ont toujours une chance d’intéresser quelqu’un ». Je me suis intéressé moi, et du coup j’espère que cette belle phrase de Proust trouvera un point d’application dans ce livre.

 

PL : Peut-on imaginer Vinteuil heureux ?

 

 

JB : Je ne crois pas. Il y a une réflexion de Swann au moment où il entend la Sonate et il se demande —  Proust le décrit très bien — quelles avaient pu être les souffrances de ce Vinteuil pour qu’il puisse créer quelque choses d’aussi original. On sait, à d’autres reprises, qu’il associe le malheur à la création artistique, ainsi quand il dit : « Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit ». Je ne pense pas qu’on puisse imaginer que Vinteuil ait été heureux ou dans un état de bonheur très expansif. En tous les cas, ce n’est pas ainsi que je l’ai décrit.

 

PL : Avec sa gourgandine de fille…

 

JB : Oui. En plus, sa fille lui cause quelques tracas.

 

PL : Avez-vous imaginé un prénom pour Vinteuil et un pour sa fille ?

 

JB : Oui. Ce n’est peut-être pas très original. Il s’appellera Georges, sans doute inspiré de Bizet. J’ai cherché un prénom un peu révélateur du XIXe siècle que d’autres compositeurs avaient porté. Pour sa fille, c’était plus compliqué. Je l’ai appelée Pauline. Je ne peux pas tout raconter, mais j’ai voulu un prénom qui a un équivalent masculin. On comprendra pourquoi dans le livre. »

 

Rendez-vous donc le 23 janvier, dans nos librairies préférées.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Vinteuil par Bastianelli”

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  1. Très belle interview d’un homme qui a su garder vraisemblablement le rythme effréné des classes préparatoires. Il y a ceux qui n’ont pas le temps et ceux qui ne prennent pas le temps. Jérôme Bastianelli fait visiblement partie de ceux qui ont choisi de prendre le temps de faire les choses qui l’enthousiasment, l’enthousiasme étant un grand facteur d’efficacité.
    Son livre, que j’espere dans une édition numérique (Proust était très moderne -cf le photo-telephone-) sera à coup sûr passionnant et ajoutera peut-être encore des mystères.

  2. Merci, cher Patrice, pour cette (enthousiaste !) interview en avant-première. Petit correctif : la sortie du livre aura lieu le 23 janvier finalement ; il faudra donc attendre une semaine de plus…

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