Un « e » dans tous ses états

Un « e » dans tous ses états

 

Jusqu’où peut aller le décorticage ? Pendant que je concoctais ma chronique sur les prénoms proustiens (publiée avant-hier), François Polge de Combret m’écrivait :

« Une énigme de “La recherche” m’intrigue et je me tourne naturellement vers vous qui êtes entré si merveilleusement dans l’intimité de cette œuvre et de son auteur. Comme on sait, Proust attachait une grande importance au choix des noms des personnages et des lieux de son roman. Est-ce donc le hasard qui peut expliquer que trois des personnages favoris du narrateur ont un nom qui contient la diphtongue “ÊRT” : GilbERTe, AlbERTine, RobERT. Deux autres sont proches, avec la diphtongue “ÊR” : la duchesse de GuERmantes et BERgotte. Un cinquième n’est pas loin non plus avec un “Ê” : Elstir et on pourrait ajouter la diphtongue “ê” de Combray, de Balbec, et de Doncières. Qu’en pensez-vous? Simple coïncidence ? »

 

Devant de telles interrogations, je dégaine mon arme secrète, une réponse de la princesse de Laumes à une remarque antisémite dans Du côté de chez Swann (et ça n’a rien à voir) : « Je suis sans lumières à ce sujet. »

 

Le père François aurait pu ajouter AlbERT (Bloch), BERThe (amie d’Albertine), GilbERT (le Mauvais et le prince de Guermantes), HumbERTine (cousine des Cambremer), ImbERT (habitante de Combray), PhilibERT (invité de la princesse de Guermantes), ThéodebERT (roi d’Eustrasie), TrombERT (amie de Mme Swann), VaugoubERT (père et fils), et CambremER, EsthER, FrobERville, GibERgue, d’HERweck, HowslER, MonsERfeuil, MosER (la mère), PERcepied, PERdreau, PERigot, VERdurin, VERjus, VER Meer…

Et le ERB d’Herbinger, le ERM de la Berma, de Germaine et de Stermaria, le ERN de Bernard (Nissim).

 

Mais il pourrait s’interroger pareillement sur les finales en IE : Émilie, Eudoxie, Eulalie, Euphrasie, Herminie, Léonie, Marie, Noémie et Sidonie, sans compter les réelles Amélie (fille du comte de Paris), Broglie (Victor, Albert et la duchesse) ou l’Hypathie de Leconte de Lisle.

 

Quid de celles en EUIL : Beauserfeuil, Breteuil, Monserfeuil, Toureuil, Vinteuil, mais aussi Argenteuil et ses asperges, Auteuil et Verneuil ?

 

Et encore, je ne mets ici que ceux qui me reviennent spontanément, tout de go !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Un « e » dans tous ses états”

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  1. Les finales en -ie comme en -euil sont une donnée courante de l’onomastique française. En revanche, la critique a remarqué en effet la prédilection du romancier pour la syllabe ber. Encore faudrait-il parvenir à en tirer une conclusion !

  2. Merci, cher Patrice, pour la délicieuse ironie de votre réponse, qui aurait enchanté Oriane et Charlus pour son esprit Guermantes. Vous êtes « sans lumière », dites-vous . En implorant votre indulgence, je voudrais essayer un petit éclairage. GilbERte, AlbERtine, GuERmantes, RobERt, les quatre grands amours du narrateur ont un nom en ER . Y a-t-il une autre explication que le hasard? Dès le début du récit, « Du côté de Guermantes », le narrateur exprime sa passion pour l’église de Combray dédiée à Saint-HilAIRe, et pleine de souvenirs des temps mérovingiens ( DagobERt, SigebERt, PhilibERt, ChilpERic) et ornée d’une tapisserie représentant le couronnement d’EsthER. Comme on sait que Proust enfant s’était délecté des récits d’Augustin Thierry, peut-on se risquer à faire l’hypothèse que, consciemment ou inconsciemment, Proust a voulu donner une profondeur mérovingienne ,bien ancrée dans l’histoire des Francs, à son grand roman? Comme une petite sonate de Vinteuil en sourdine ?
    François de Combret

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