J’ai croisé la marquise du quai Malaquais !

J’ai croisé la marquise du quai Malaquais !

 

À l’origine, c’est le Pré-aux-Clercs. Sur le quai bordant la Seine sur sa rive gauche, la reine Margot, dont le domaine se trouve là, noue des affaires pas toujours régulières. Un nom y naît : Malacquet — mal acquis.

 

Trois siècles plus tard, dans À la recherche du temps perdu, Proust y signale un hôtel habité par une marquise, peut-être au 19, maison natale d’Anatole France, son maître inspiration pour Bergotte.

 

L’aristocrate est un sacré numéro ! Prénommée Alix, la vieille dame sort dans Paris et ses salons avec deux amies, Mme de Beaulaincourt et Mme de Chaponay.

 

Pour reprendre les mots de Marcel, ces trois dames sont de grande naissance, mais déclassées, aigries, bas bleu, des divinités déchues, trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses, ayant filé le mauvais coton d’un nombre incalculable de messieurs…

Ce sont de vraies chipies, qui tentent des coups pendables chez Mme de Villeparisis, particularité qui les rend finalement assez attachantes.

 

Je pensais à cette « marquise du quai Malaquais », vendredi après-midi alors que je vaquais dans le VIe arrondissement et m’amusais à rêver de la rencontrer, elle et ses copines.

 

Eh bien, croyez-moi ou pas (mais j’espère que vous ne me prenez pas pour un affabulateur), dans la minute, j’ai croisé trois dames qui avaient leur allure. Je les ai abordées illico, leur ai raconté Proust et ses personnages et leur ai demandé l’autorisation de les photographier. Elles étaient enchantées de l’histoire.

J’ai donc l’honneur de vous présenter Alix et compagnie (ou des réincarnations).

(Photos PL)

(N’ayant pas songé à les immortaliser dans un cadre plus large qui aurait mieux montré l’endroit, j’ai conservé l’inscription de géolocalisation dont disposent mes appareils).

 

Ça, c’est Paris !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*Au bout d’un instant entra d’un pas lent et solennel une vieille dame d’une haute taille et qui, sous son chapeau de paille relevé, laissait voir une monumentale coiffure blanche à la Marie-Antoinette. Je ne savais pas alors qu’elle était une des trois femmes qu’on pouvait observer encore dans la société parisienne et qui, comme Mme de Villeparisis, tout en étant d’une grande naissance, avaient été réduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu’aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne recevoir qu’une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de ces dames avait sa « duchesse de Guermantes », sa nièce brillante qui venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue à attirer chez elle la « duchesse de Guermantes » d’une des deux autres. Mme de Villeparisis était fort liée avec ces trois dames, mais elle ne les aimait pas. Peut-être leur situation assez analogue à la sienne lui en présentait-elle une image qui ne lui était pas agréable. Puis aigries, bas bleus, cherchant, par le nombre des saynètes qu’elles faisaient jouer, à se donner l’illusion d’un salon, elles avaient entre elles des rivalités qu’une fortune assez délabrée au cours d’une existence peu tranquille forçait à compter, à profiter du concours gracieux d’un artiste, en une sorte de lutte pour la vie. De plus la dame à la coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu’elle voyait Mme de Villeparisis, ne pouvait s’empêcher de penser que la duchesse de Guermantes n’allait pas à ses vendredis. Sa consolation était qu’à ces mêmes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de Poix, laquelle était sa Guermantes à elle et qui n’allait jamais chez Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix fût amie intime de la duchesse.

Néanmoins de l’hôtel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon, de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honoré, un lien aussi fort que détesté unissait les trois divinités déchues, desquelles j’aurais bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique de la société, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilège, avaient amené la punition. La même origine brillante, la même déchéance actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les poussait, en même temps qu’à se haïr, à se fréquenter. Puis chacune d’elles trouvait dans les autres un moyen commode de faire des politesses à leurs visiteurs. Comment ceux-ci n’eussent-ils pas cru pénétrer dans le faubourg le plus fermé, quand on les présentait à une dame fort titrée dont la sœur avait épousé un duc de Sagan ou un prince de Ligne ? D’autant plus qu’on parlait infiniment plus dans les journaux de ces prétendus salons que des vrais. Même les neveux « gratins » à qui un camarade demandait de les mener dans le monde (Saint-Loup tout le premier) disaient : « Je vous conduirai chez ma tante Villeparisis, ou chez ma tante X…, c’est un salon intéressant. » Ils savaient surtout que cela leur donnerait moins de peine que de faire pénétrer lesdits amis chez les nièces ou belles-sœurs élégantes de ces dames. Les hommes très âgés, les jeunes femmes qui l’avaient appris d’eux, me dirent que si ces vieilles dames n’étaient pas reçues, c’était à cause du dérèglement extraordinaire de leur conduite, lequel, quand j’objectai que ce n’est pas un empêchement à l’élégance, me fut représenté comme ayant dépassé toutes les proportions aujourd’hui connues. L’inconduite de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait, dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais imaginer, proportionné à la grandeur des époques antéhistoriques, à l’âge du mammouth. Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses, avaient filé le mauvais coton d’un nombre incalculable de messieurs. Je pensai que les hommes d’aujourd’hui exagéraient les vices de ces temps fabuleux, comme les Grecs qui composèrent Icare, Thésée, Hercule avec des hommes qui avaient été peu différents de ceux qui longtemps après les divinisaient. Mais on ne fait la somme des vices d’un être que quand il n’est plus guère en état de les exercer, et qu’à la grandeur du châtiment social, qui commence à s’accomplir et qu’on constate seul, on mesure, on imagine, on exagère celle du crime qui a été commis. Dans cette galerie de figures symboliques qu’est le « monde », les femmes véritablement légères, les Messalines complètes, présentent toujours l’aspect solennel d’une dame d’au moins soixante-dix ans, hautaine, qui reçoit tant qu’elle peut, mais non qui elle veut, chez qui ne consentent pas à aller les femmes dont la conduite prête un peu à redire, à laquelle le pape donne toujours sa «rose d’or», et qui quelquefois a écrit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronné par l’Académie française. « Bonjour Alix », dit Mme de Villeparisis à la dame à coiffure blanche de Marie-Antoinette, laquelle dame jetait un regard perçant sur l’assemblée afin de dénicher s’il n’y avait pas dans ce salon quelque morceau qui pût être utile pour le sien et que, dans ce cas, elle devrait découvrir elle-même, car Mme de Villeparisis, elle n’en doutait pas, serait assez maligne pour essayer de le lui cacher. C’est ainsi que Mme de Villeparisis eut grand soin de ne pas présenter Bloch à la vieille dame de peur qu’il ne fît jouer la même saynète que chez elle dans l’hôtel du quai Malaquais. Ce n’était d’ailleurs qu’un rendu. Car la vieille dame avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis à qui elle avait chipé l’artiste italienne ignorât l’événement avant qu’il fût accompli. Pour que celle-ci ne l’apprît pas par les journaux et ne s’en trouvât pas froissée, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas coupable. Mme de Villeparisis, jugeant que ma présentation n’avait pas les mêmes inconvénients que celle de Bloch, me nomma à la Marie-Antoinette du quai. III

 

 


CATEGORIES : Décorticage, Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “J’ai croisé la marquise du quai Malaquais !”

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  1. ..m’oui mais pour moi le quai Malaquais est associé à la garconniere de « Pas sur la bouche » operette d’André Barde et de MAURICE YVAIN.(final du deuxième acte.

  2. en allant sur Google Street view, je suis arrivé à « capter » un plan plus large où l’on voit la plaque d’Anatole, le N° 19 du Quai Malaquais… le tout sans les dames. Hélas, je ne parviens pas à copier le cliché.

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