Des raouts si proustiens

Des raouts si proustiens

 

Il fallait un écrivain voyageur pour redonner vie à un mot qui s’est beaucoup baladé.

 

Du latin rupta (chose rompue en latin) naît rout en ancien français (route, bande, troupe en marche). Les Anglais s’en emparent et, chez eux, rout signifie compagnie, rassemblement. Refranchissant la Manche, le mot s’adjoint l’orthographe raout pour désigner une grande réception officielle ou mondaine.

Prenant un goût plaisant, il est au temps d’À la recherche du temps perdu, de ces soirées huppées et cocktails chics festifs et décontractés. Exemple de nos jours : la remise du prix Céleste Albaret, l’autre soir à l’Hôtel Swann.

 

Si Guermantes, si proustiens, les raouts prennent un air mystérieux quand le saute-frontières Paul Morand s’en empare dans son Ode à Marcel Proust :

          Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit 

         pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?

 

Chacun est laissé à ses propres fantasmes pour essayer de deviner à quoi l’écrivain consacrait ses heures nocturnes quand il ne noircissait pas du papier.

 

Marcel aurait modérément apprécié la formule. Est-ce la raison de l’absence du mot « raout », présent jusqu’à La Prisonnière disparaît dans le dernier tome de la Recherche ? Comme pour gommer une ligne de trop.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

*[Swann] était allé passer un instant à un raout chez le peintre et s’apprêtait à le quitter ; I

*le dîner ou le raout où elle [Mme de Villeparisis] ne les invitera pas II

*Enfin, pour comble de scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du maréchal de Saxe, s’était présenté au foyer de la Comédie-Française et avait prié Mlle Reichenberg de venir réciter des vers devant le roi, ce qui avait eu lieu et constituait un fait sans précédent dans les annales des raouts. III

*d’ennuyeux thés, dîners en ville, raouts, III

*On n’avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin, que l’orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d’autres rafraîchissements eût semblé dénaturer la tradition, de même qu’un grand raout dans le faubourg Saint-Germain n’est plus un raout s’il y a une comédie ou de la musique. III

*Après le dîner, et quelle que fût l’importance du raout qui devait suivre, les sièges, chez la princesse de Guermantes, se trouvaient disposés de telle façon qu’on formait de petits groupes, qui, au besoin, se tournaient le dos. IV

*ces sortes de représentations qui s’appellent une soirée, un raout, IV

*le raout d’une duchesse VI

 

Cette chronique a germé après un hommage twitté de Jérôme Bastianelli au poète Franck Venaille disparu en août dernier et auteur de ces deux vers :

Dites, de quel raout rentrez-vous ? On dirait que vous ne savez d’où !

         Qu’avez-vous dit ? Qu’avez-vous fait ? L’hôtel affichait : « complet »

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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