Bronzez donc

Bronzez donc

 

Pâle ou hâlé(e), il faut choisir…

Lu dans Le Monde ce week-end un article sur la révolution culturelle qu’a été l’apparition du bronzage —un bel exemple de « marronnier » estival (pour qui l’ignore, en journalisme, un marronnier est une information mineure revenant à intervalle régulier, idéale en période creuse).

 

Auteur d’un ouvrage sur le bronzage, l’historien Pascal Ory raconte quand on est passé du goût d’une peau blanche à la mode d’une peau plus foncée pour cause de bains de soleil : « Le basculement des canons pigmentaires s’ébauche dans l’entre-deux-guerres, avec, dans la foulée, le nouveau vocabulaire ad hoc — j’ai, pour l’instant, repéré l’apparition en France du terme « bronzé » en 1919. »

 

Ça m’a donné l’idée d’aller voir dans À la recherche du temps perdu si ce mot s’y trouvait et dans quelle acception.

Il est présent deux fois, d’abord dans Le Côté de Guermantes, postérieur à 1919 :

*— Quoi ? demanda d’une voix forte mon grand-père qui était devenu un peu sourd et qui n’avait pas entendu quelque chose que mon cousin venait de dire à mon père.

— Rien, répondit le cousin. Je disais seulement que j’avais reçu ce matin une lettre de Combray où il fait un temps épouvantable et ici un soleil trop chaud.

— Et pourtant le baromètre est très bas, dit mon père.

— Où ça dites-vous qu’il fait mauvais temps ? demanda mon grand-père.

— À Combray.

— Ah ! cela ne m’étonne pas, chaque fois qu’il fait mauvais ici il fait beau à Combray, et vice versa. Mon Dieu ! vous parlez de Combray : a-t-on pensé à prévenir Legrandin ?

— Oui, ne vous tourmentez pas, c’est fait, dit mon cousin dont les joues bronzées par une barbe trop forte sourirent imperceptiblement de la satisfaction d’y avoir pensé. III

 

Le second apparaît dans Le Temps retrouvé :

*Je ne sais ce que le petit Fezensac avait mis sur sa figure, mais tandis que d’autres avaient blanchi, qui la moitié de leur barbe, qui leurs moustaches seulement, lui sans s’embarrasser de ses teintures avait trouvé le moyen de couvrir sa figure de rides, ses sourcils de poils hérissés; tout cela d’ailleurs ne lui seyait pas, son visage faisait l’effet d’être durci, bronzé, solennisé, cela le vieillissait tellement qu’on n’aurait plus dit du tout un jeune homme. VII

 

D’évidence ces deux « bronzé »-là relèvent plus de l’âge du bronze que de celui de la bronzette cultivée sur la plage et qu’au passage Albertine dénonce : « Vous ne trouvez pas qu’on se bêtifie à rester tout le temps sur la plage ? Ah ! vous aimez à faire le lézard ? »

 

C’est, bien sûr, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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