Les « comme… » de Proust

Les « comme… » de Proust

 

Sur mon ordinateur, À la recherche du temps perdu occupe 2 194 pages. Il est 7 612 occurrences de « comme ». Ça en fait trois et demi par page.

J’ignore si Daniel Lefebvre a fait ce petit calcul avant de se lancer, mais il a créé un site dédié à cette conjonction proustienne :

(www.danslaparenthese.com)

 

C’est typiquement le genre de folie qui me fait bicher — avec un regret : comment ai-je pu passer à côté si longtemps ?

 

J’ai contacté le monsieur qui se présente ainsi sur Twitter : « Épris de liberté, d’égalité, de démocratie, de performance, sociale et économique. Concepteur modeste, laborieux, mais heureux d’un site sur Marcel Proust ».

 

Et quand je l’ai interrogé, voici ce que m’a répondu ce consultant en stratégie informatique : « Ayant eu envie de construire un site internet, j’ai eu besoin de choisir un thème. J’avais lu tous les tomes de la Recherche et au delà de l’histoire j’avais été comme fasciné par ces sortes de phrases comparatives allant parfois jusqu’aux aphorismes. Voilà ! en fait une histoire toute bête. Ce site était donc une forme de défi à moi-même. Le construire avec comme matière première la littérature proustienne m’a passionné. […] Je crois qu’un jour ou l’autre j’aurais eu envie de répertorier toutes ces phrases que je trouvais d’une grande pertinence. Il m’aurait fallu un support. Pourquoi « dans la parenthèse » ? Parce que beaucoup de ces textes auraient pu se trouver dans une parenthèse et même dans un autre livre. »

 

Ah oui, le monsieur dessine aussi.

Une promenade à Combray

 

Je me réjouis déjà de rencontrer Daniel Lefebvre cet automne à Cabourg.

En attendant, j’ai extrait les cinq premiers et les cinq derniers des 7 612 « comme » des sept tomes de Proust :

*Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

I

 

*Je venais de comprendre pourquoi le duc de Guermantes, dont j’avais admiré, en le regardant assis sur une chaise, combien il avait peu vieilli bien qu’il eût tellement plus d’années que moi au-dessous de lui, dès qu’il s’était levé et avait voulu se tenir debout avait vacillé sur des jambes flageolantes comme celles de ces vieux archevêques sur lesquels il n’y a de solide que leur croix métallique et vers lesquels s’empressent des jeunes séminaristes gaillards, et ne s’était avancé qu’en tremblant comme une feuille, sur le sommet peu praticable de quatre-vingt-trois années, comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d’où tout d’un coup ils tombaient. Je m’effrayais que les miennes fussent déjà si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j’aurais encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui descendait déjà si loin, et que je portais si douloureusement en moi! Du moins, si elle m’était laissé assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’y décrire les hommes (cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure — puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer — dans le Temps. VII

 

Beau comme l’antique !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Les « comme… » de Proust”

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  1. Merci beaucoup pour ce décorticage venant récompenser un gros travail, non terminé d’ailleurs. Gros travail ne veut pas dire travail réussi, il me manque encore tellement de connaissances pour décrypter toutes les subtilités de la pensée proustienne ! Y parvient-on un jour ? C’est ce qui fait son intérêt. En tout cas, quand je regarde votre site, que j’avais repéré déjà depuis quelque temps, je vois tout le chemin qu’il me reste à parcourir. Je me dis que j’en ai perdu du temps…!

  2. L’université s’en est mêlée aussi. En avril dernier, mon étudiante Ilaria Vidotto a soutenu une fort brillante thèse à Bologne, sur les comparaisons chez Proust. La théorie de l’écrivain sur la métaphore tend à faire oublier qu’il pratique partout la comparaison, celle qui est tout simplement introduite par comme. L’étudiante a travaillé sur toutes ces phrases comprenant un ou plusieurs comme (à l’exception des comme signifiant pour ainsi dire). C’est un trait de style majeur chez Proust, « comme » les séries d’adjectifs (souvent volontairement et poétiquement disparates). Ce très beau travail est sous presse.
    L’entreprise de Daniel Lefebvre est encourageante, car elle prouve que tous les lecteurs de Proust peuvent partager les mêmes impressions et les mêmes intuitions.

  3. Heureux de ces précisions qui ont exacerbé ma curiosité. N’etant pas littéraire de formation, je suis très intéressé par ce travail sur les « comme ».que je vois comme une possibilité d’enrichissement et de mutualisation au travers des commentaires du site « « « danslaparenthese.com »

  4. Bref, il était temps de procéder au « comming out  » !!!

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