Qu’est-ce qui chatoie et poudroie ?

Qu’est-ce qui chatoie et poudroie ?

 

Que d’éclat… Dans la Recherche, ça étincelle.

Et les mots sont si beaux : diamant, émeraude, rubis, saphir —les quatre qui seuls ont droit au titre de pierre précieuse.

Les autres font plus ou moins rêver : agate, améthyste, grenat, jais, onyx, opale, topaze, turquoise — pierres fines ou semi précieuses ; intaille, jade, lapis-lazuli, quartz — pierres dures ou ornementales ; jaspe, labrador, marcassite, mica, péridot, porphyre — espèces minérales ; sans oublier le verre riche en plomb qu’est le cristal et le mélange de minéraux cuit et vitrifié qu’est l’émail ; ajoutez ambre, corail, ivoire, nacre, perle — substances organiques.

Pour que le compte soit bon, mettons encore les génériques brillants, joyaux et pierres. Tous sont chez Proust — les connaissiez-vous tous ?

 

Les héroïnes peuvent alors porter (ou rêver d’en porter) amulette, bague, bracelet, broche, chaînette, collier, couronne, diadème, médaille, médaillon, pendeloque, porte-bonheur, solitaire, tortil — autant de bijoux distingués aussi dans À la recherche du temps perdu.

 

C’est une affaire de professionnels de la joaillerie dont trois sont cités : Boucheron, Cartier, De Beers.

 

Pour regrouper tout ce qui brille, un hapax, « gemme », pierre fine, précieuse ou ornementale, ou n’importe quelle matière très dure ou colorée ayant l’aspect de ces pierreries et utilisée comme ornement. Pour mériter l’appellation, les matières doivent être attrayantes, surtout par la couleur, peu altérables et assez solides pour survivre à un usage constant ou aux manipulations, sans se rayer ou s’endommager.

 

Gemme (1)

« Qu’avez-vous besoin du reste ? lui avait-elle dit. C’est ça notre morceau. » Et même, souffrant de songer, au moment où elle passait si proche et pourtant à l’infini, que tandis qu’elle s’adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque qu’elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe, étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites par une femme aimée, nous en voulons à l’eau de la gemme, et aux mots du langage, de ne pas être faits uniquement de l’essence d’une liaison passagère et d’un être particulier. I

 

 

Brillant (5)

*[Oriane] le corsage avait pour seul ornement d’innombrables paillettes soit de métal, en baguettes et en grains, soit de brillants, III

*[Le brouillard] ne persista d’ailleurs pas tard dans la matinée, le soleil commença par user inutilement contre lui quelques flèches qui le passementèrent de brillants puis en eurent raison. III

*Albertine avait aux pieds des souliers noirs ornés de brillants, que Françoise appelait rageusement des socques, V

*Celle que j’eusse trouvée dans une maison de passe, eût-elle été plus jolie que cela, n’eût pas été la même chose, parce que nous ne regardons pas les yeux d’une fille que nous ne connaissons pas comme nous ferions d’une petite plaque d’opale ou d’agate. Nous savons que le petit rayon qui les irise ou les grains de brillant qui les font étinceler sont tout ce que nous pouvons voir d’une pensée, d’une volonté, d’une mémoire où résident la maison familiale que nous ne connaissons pas, les amis chers que nous envions. V

*C’est que l’âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le goût qu’elle avait toujours eu d’être entretenue, mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, VI

 

Joyaux (3)

*[Swann] Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue — chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux — et cette Odette I

*Les ballets russes nous ont appris que de simples jeux de lumières prodiguent, dirigés là où il faut, des joyaux aussi somptueux et plus variés. V

*[La duchesse de Guermantes] je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, sans se rendre compte des merveilleux artifices de toilette et d’esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s’incarnait le Génie protecteur de la famille Guermantes. VII

 

Pierre (précieuse) (4)

*[Au théâtre où joue la Berma] D’abord il n’y eut que de vagues ténèbres où on rencontrait tout d’un coup, comme le rayon d’une pierre précieuse qu’on ne voit pas, la phosphorescence de deux yeux célèbres, III

*[La princesse de Guermantes à des invités :] « Vous trouverez M. de Guermantes à l’entrée des jardins », de sorte qu’on partait visiter et qu’on la laissait tranquille. À certains même elle ne disait rien, se contentant de leur montrer ses admirables yeux d’onyx, comme si on était venu seulement à une exposition de pierres précieuses. IV

*trouver la midinette dans la maison de passe, c’est la trouver vidée de cette vie inconnue qui la pénètre et que nous aspirons à posséder avec elle ; c’est nous approcher d’yeux devenus en effet de simples pierres précieuses, d’un nez dont le froncement est aussi dénué de signification que celui d’une fleur. V

*[Le Héros :] — Voyons, ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins trois ans ; je n’y trouve rien de mal, au contraire. Justement, à propos du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme Verdurin, vous vous souvenez peut-être… » Avant que j’eusse terminé ma phrase, je vis dans les yeux d’Andrée, qu’il faisait pointus comme ces pierres qu’à cause de cela les joailliers ont de la peine à employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu’une pièce soit commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. VI

 

À partir de demain, les pierres précieuses, une par une.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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