Quand Proust se répète (1)

Quand Proust se répète (1)

 

Gâteux radoteur, Marcel ? Une telle formule frise le crime de lèse-Proust. Il n’empêche qu’À la Recherche du Temps perdu est truffée de répétitions qui prouvent pour le moins la distraction de l’écrivain. Sinon, à quoi tient ce goût de redire des mots, des phrases, des histoires, au mot près ou non, proches ou éloignées ?

 

Certaines itérations se suivent de très près :

 

*Une figurante celle-là d’un genre fortement caractérisé, et qui attend encore son Degas. IV

*[Une page plus loin :] comme un rat d’opéra d’une autre sorte, à laquelle il manque encore un Degas.

IV

*Pourquoi ne m’avait-elle pas dit : « J’ai ces goûts » ? J’aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire. Dans un roman que j’avais lu il y avait une femme qu’aucune objurgation de l’homme qui l’aimait ne pouvait décider à parler. VI

*[Quatre paragraphes plus loin :] Pourquoi ne m’avait-elle pas dit : « J’ai ces goûts » ? J’aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je l’embrasserais encore ». VI

 

*Si elle avait vécu, sans doute aujourd’hui, par ce temps si semblable, partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu’elle ne le pouvait plus, je n’aurais pas dû souffrir de cette idée; mais, comme aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs dans le membre qui n’existait plus. VI

*[Quelques dizaines de pages plus loin :] Je souffrais d’un amour qui n’existait plus. Ainsi les amputés par certains changements de temps, ont mal dans la jambe qu’ils ont perdue. VI

 

*J’étais désolé de voir combien peu je revivais mes années d’autrefois. Je trouvais la Vivonne mince et laide au bord du chemin de halage. VII

*[Dans le même paragraphe :] Mais ce qui me frappa le plus, ce fut combien peu, pendant ce séjour, je revécus mes années d’autrefois, désirai peu revoir Combray, trouvai mince et laide la Vivonne. VII

 

*Peut-être fatigue de vieillard, ou extension de la sensualité aux relations les plus banales, le baron ne vivait plus qu’avec des « inférieurs », prenant ainsi sans le savoir la succession de tel de ses grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld, le prince d’Harcourt, le duc de Berry que Saint-Simon nous montre passant leur vie avec leurs laquais qui tiraient d’eux des sommes énormes, partageant leurs jeux, au point qu’on était gêné pour ces grands seigneurs quand il fallait les aller voir, de les trouver installés familièrement à jouer aux cartes ou à boire avec leur domesticité. VII

*[Page suivante :] Il [Charlus] était l’héritier de tant de grands seigneurs, princes du sang ou ducs, dont Saint-Simon nous raconte qu’ils ne fréquentaient personne « qui se put nommer » et passaient leur temps à jouer aux cartes avec les valets auxquels ils donnaient des sommes énormes ! VII

 

L’une d’elle se situe même en une seule phrase — le pompon :

*[Brichot :] Je parlais, Dieu m’en pardonne, d’un dandy qui était la fleur du gratin (Mme Verdurin fronça les sourcils), environ le siècle d’Auguste (Mme Verdurin, rassurée par l’éloignement de ce gratin, prit une expression plus sereine), d’un ami de Virgile et d’Horace qui poussaient la flagornerie jusqu’à lui envoyer en pleine figure ses ascendances plus qu’aristocratiques, royales, en un mot je parlais de Mécène, d’un rat de bibliothèque qui était ami d’Horace, de Virgile, d’Auguste. V

 

Même éloignée, ces redites sont dans le même volume :

*Sa présence [Françoise] dans notre maison, c’était l’air de la campagne et la vie sociale dans une ferme, il y a cinquante ans, transportés chez nous, grâce à une sorte de voyage inverse où c’est la villégiature qui vient vers le voyageur. Comme la vitrine d’un musée régional l’est par ces curieux ouvrages que les paysannes exécutent et passementent encore dans certaines provinces, notre appartement parisien était décoré par les paroles de Françoise inspirées d’un sentiment traditionnel et local et qui obéissaient à des règles très anciennes. Et elle savait y retracer comme avec des fils de couleur les cerisiers et les oiseaux de son enfance, le lit où était morte sa mère, et qu’elle voyait encore. Mais malgré tout cela, dès qu’elle était entrée à Paris à notre service, elle avait partagé — et à plus forte raison toute autre l’eût fait à sa place — les idées, les jurisprudences d’interprétation des domestiques des autres étages, se rattrapant du respect qu’elle était obligée de nous témoigner, en nous répétant ce que la cuisinière du quatrième disait de grossier à sa maîtresse, et avec une telle satisfaction de domestique, que, pour la première fois de notre vie, nous sentant une sorte de solidarité avec la détestable locataire du quatrième, nous nous disions que peut-être, en effet, nous étions des maîtres. Cette altération du caractère de Françoise était peut-être inévitable. III

*Sans doute Françoise ne négligeait aucun adjuvant, celui de la diction et de l’attitude par exemple. Comme (si elle ne croyait jamais ce que nous lui disions et que nous souhaitions qu’elle crût) elle admettait sans l’ombre d’un doute ce que toute personne de sa condition lui racontait de plus absurde et qui pouvait en même temps choquer nos idées, autant sa manière d’écouter nos assertions témoignait de son incrédulité, autant l’accent avec lequel elle rapportait (car le discours indirect lui permettait de nous adresser les pires injures avec impunité) le récit d’une cuisinière qui lui avait raconté qu’elle avait menacé ses maîtres et en avait obtenu, en les traitant devant tout le monde de « fumier », mille faveurs, montrait que c’était pour elle parole d’Évangile. Françoise ajoutait même : « Moi, si j’avais été patronne je me serais trouvée vexée. » Nous avions beau, malgré notre peu de sympathie originelle pour la dame du quatrième, hausser les épaules, comme à une fable invraisemblable, à ce récit d’un si mauvais exemple, le ton de la narratrice savait prendre le cassant, le tranchant de la plus indiscutable et plus exaspérante affirmation. III

 

*Malheureusement elle semblait s’y trouver en prison et être de l’avis de cette Mme de La Rochefoucauld qui, comme on lui demandait si elle n’était pas contente d’être dans une aussi belle demeure que Liancourt, répondit qu’« il n’est pas de belle prison » V

*Assise à côté de mon lit, elle parlait avec moi d’une de ces toilettes ou de ces objets que je ne cessais de lui donner pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle, tout en craignant parfois qu’elle ne fut de l’avis de cette Mme de La Rochefoucauld, répondant à quelqu’un qui lui demandait si elle n’était pas aise d’être dans une aussi belle demeure que Liancourt, qu’elle ne connaissait pas de belle prison. V

 

Déjà tant d’exemples et je n’en suis qu’à la moitié ! Le suite demain en commençant par une blague racontée deux fois.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Quand Proust se répète (1)”

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  1. Il me semble qu’on ne peut mettre la répétition de Brichot sur Mécène dans la même catégorie que les autres : car ici les mots sont placés dans la bouche d’un personnage qui peut fort bien se répéter, surtout verbalement comme dans cette conversation avec Madame Verdurin – jusque dans la même phrase, et le pompeux du tout en est renforcé !

  2. Ce sont le plus souvent des doublons, résultant d’ajouts que Proust a insérés deux fois en oubliant où se trouvait la première fois, ou bien qu’il l’avait déjà fait ailleurs. Dans le cas de La Fugitive, il s’agit de la même phrase récrite plusieurs fois au brouillon et laissée, en raison de la mort de Proust, sans que ces versions aient pu être refondues en une seule. L’éditeur a alors scrupule à « choisir », car ce serait opérer un geste personnel sur le texte. Et même s’il le voulait, il en serait souvent empêché par le fait que chacune de ces versions « répétées » est elle-même prise dans le contexte du paragraphe, ce qui ne permet pas de la supprimer à cause de ces liens environnants, qui se trouveraient rompus.
    Quand Proust veut marquer qu’un personnage se répète (le marquis de Cambremer évoquant les étouffements de sa sœur pour se réjouir que le héros en ait aussi, Mme Verdurin rendue « malade » par son écoute intensive de la musique, etc.), on voit que c’est voulu et cela ne pose pas de problèmes de texte tels que Patrice Louis a raison d’en relever dans les autres cas.

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