Ouvrir son courrier (ou pas)

Ouvrir son courrier (ou pas)

 

Vous attaquez une chronique où il sera question de Donald Trump, d’André Gide et du Héros de la Recherche

 

Le président américain se retrouve là grâce à un article du Monde (3-4 juin) intitulé « Le sommet Trump-Kim aura bien lieu le 12 juin à Singapour ». Ma lecture est paresseuse jusqu’à ce paragraphe concernant la réception à la Maison Blanche du bras droit du dictateur de Pyong-Yang : « Le haut dignitaire nord-coréen devait officiellement remettre au président une lettre de Kim Jung-un. Fidèle à lui-même, Donald Trump a initialement vanté le contenu de la missive, qualifiée de « très intéressante », avant d’avouer qu’il ne l’avait pas ouverte, son visiteur lui ayant suggéré, selon ses dires, de la lire « plus tard ».

 

Cette dernière « trumperie » m’a fait penser à Gide, en 1912, coincé dans ses a priori défavorables à l’égard de Proust, ce jeune chroniqueur au Figaro fasciné par les duchesses. Selon une version de l’épisode, le grand écrivain de la NRF aurait renvoyé à son auteur le manuscrit de Du côté de chez Swann sans l’ouvrir.

 

Dans un second temps, j’ai songé au Héros proustien. Par deux fois, il se montre singulièrement distrait. Plutôt que d’ouvrir une lettre reçue ou remise, il la fourre dans sa poche ou son portefeuille… et l’oublie. Cela se passe chez les Swann, puis à Venise.

 

Merci d’avoir lu cette chronique jusqu’au bout.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Au moment où j’allais passer de l’antichambre dans le salon, le maître d’hôtel me remit une enveloppe mince et longue sur laquelle mon nom était écrit. Dans ma surprise, je le remerciai, cependant je regardais l’enveloppe. Je ne savais pas plus ce que j’en devais faire qu’un étranger d’un de ces petits instruments que l’on donne aux convives dans les dîners chinois. Je vis qu’elle était fermée, je craignis d’être indiscret en l’ouvrant tout de suite et je la mis dans ma poche d’un air entendu. […] Cependant on était passé à table. À côté de mon assiette je trouvai un œillet dont la tige était enveloppée dans du papier d’argent. Il m’embarrassa moins que n’avait fait l’enveloppe remise dans l’antichambre et que j’avais complètement oubliée. […] Ayant quitté mes parents, j’allai changer de vêtements et en vidant mes poches je trouvai tout à coup l’enveloppe que m’avait remise le maître d’hôtel des Swann avant de m’introduire au salon. J’étais seul maintenant. Je l’ouvris, à l’intérieur était une carte sur laquelle on m’indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table. II

 

*Le portier vint apporter trois lettres, deux pour elle [Maman], une pour moi que je mis dans mon portefeuille au milieu de toutes les autres sans même regarder l’enveloppe. […]

Les heures passaient. Ma mère ne se pressait pas de lire deux lettres qu’elle tenait à la main et avait seulement ouvertes et tâchait que moi-même je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y prendre celle que le concierge de l’hôtel m’avait remise. Ma mère craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m’occuper pendant les dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux, déferait le paquet de livres qu’elle avait achetés sans me le dire. Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu’elle se décida à lire la première des deux lettres. Je regardai d’abord ma mère, qui la lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et qu’elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant j’avais reconnu l’écriture de Gilberte sur l’enveloppe que je venais de prendre dans mon portefeuille. Je l’ouvris. Gilberte m’annonçait son mariage avec Robert de Saint-Loup. Elle me disait qu’elle m’avait télégraphié à ce sujet à Venise et n’avait pas eu de réponse. […]

« Oh ! c’est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s’étonne plus de rien à mon âge, mais je t’assure qu’il n’y a rien de plus inattendu que la nouvelle que m’annonce cette lettre. — Écoute bien, répondis-je, je ne sais pas ce que c’est, mais, si étonnant que cela puisse être, cela ne peut pas l’être autant que ce que m’apprend celle-ci. C’est un mariage. C’est Robert de Saint-Loup qui épouse Gilberte Swann. — Ah ! me dit ma mère, alors c’est sans doute ce que m’annonce l’autre lettre, celle que je n’ai pas encore ouverte, car j’ai reconnu l’écriture de ton ami. » Et ma mère me sourit avec cette légère émotion dont, depuis qu’elle avait perdu sa mère, se revêtait pour elle tout événement, si mince qu’il fût, qui intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir, et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla d’une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce mariage, de méconnaître ce qu’il pouvait éveiller d’impressions mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de Robert prête à se séparer de son fils, et auxquelles ma mère par bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. « Avais-je raison de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant ? lui dis-je. — Hé bien si ! répondit-elle d’une voix douce, c’est moi qui détiens la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, la plus petite, car cette situation de Sévigné faite par tous les gens qui ne savent que cela d’elle écœurait ta grand’mère autant que « la jolie chose que c’est de fumer ». Nous ne daignons pas ramasser ce Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m’annonce le mariage du petit Cambremer. — Tiens ! dis-je avec indifférence, avec qui ? Mais en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout caractère sensationnel. — À moins que celle de la fiancée ne le lui donne. — Et qui est cette fiancée ? — Ah ! si je te dis tout de suite il n’y a pas de mérite, voyons, cherche un peu », me dit ma mère qui, voyant qu’on n’était pas encore à Turin, voulait me laisser un peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. « Mais comment veux-tu que je sache ? Est-ce avec quelqu’un de brillant ? Si Legrandin et sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c’est un mariage brillant. — Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m’annonce le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l’effet d’un mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la bergère est-elle moins qu’une bergère, mais d’ailleurs charmante. Cela eût stupéfié ta grand’mère et ne lui eût pas déplu. — Mais enfin qui est-ce cette fiancée ? — C’est Mlle d’Oloron. — Cela m’a l’air immense et pas bergère du tout, mais je ne vois pas qui cela peut être. C’est un titre qui était dans la famille des Guermantes. — Justement, et M. de Charlus l’a donné, en l’adoptant, à la nièce de Jupien. C’est elle qui épouse le petit Cambremer. — La nièce de Jupien ! Ce n’est pas possible ! — C’est la récompense de la vertu. C’est un mariage à la fin d’un roman de Mme Sand », dit ma mère. « C’est le prix du vice, c’est un mariage à la fin d’un roman de Balzac », pensai-je. VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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