Luc Fraisse s’en va-t-en guerre

Luc Fraisse s’en va-t-en guerre

 

Le meilleur des proustologues (ça y est, je me fais des ennemis !) tire une nouvelle salve…

Il publie un ouvrage savant autour de la Première guerre mondiale.

 

Luc Fraisse n’écrit pas au fusil Lebel. Certes, son style a une précision toute militaire mais il nous entraîne sur des terrains de hautes envolées et de troublantes profondeurs.

Dès la première phrase, il dévoile son ambition : « Quiconque s’intéresse, en non professionnel, de près ou de loin, à la stratégie militaire, espère secrètement être mis en contact avec »…

 

Devinez la suite. Vous et moi, nous continuerions : « l’art de la guerre » ou « la structure des batailles », ou « le rôle du chef », ou « les intentions cachées à déchiffrées » — autant de thème qui nourrissent les 474 pages de l’ouvrage.

 

Lui choisit une réponse qui écrase le flanc gauche, perce le droit et anéantit le centre : « … espère secrètement être lis en contact avec le mystère mathématique de la vie » !

 

On aura compris que nous n’allons pas jouer avec lui aux soldats de plomb.

Un exemple : en garnison permanente à Illiers-Combray, j’ai été sensible à la page 212 qui précise la « fameuse cote 307 » dont Gilberte parle dans une lettre au Héros et qui transporte Combray sur le front champenois.

 

Tel est Fraisse ! Et à la fin, il remporte la victoire.

 

Proust et la stratégie militaire, Hermann Éditeurs, 39 €.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS 1 : Je sais bien que la guerre des Boers précède celle de 14-18 et qu’elle est sur d’autres fronts, mais l’absence de Louis Botha, le général afrikaner cité quatre fois dans la Recherche et snobé par Fraisse, m’a surpris. Il apparaît dans Le Côté de Guermantes :

*— Est-ce que Norpois n’est pas pour un rapprochement anglo-français ? dit M. de Guermantes.

— À quoi ça vous servirait ? demanda d’un air à la fois irrité et finaud le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont tellement pêtes. Je sais bien que ce n’est pas comme militaires qu’ils vous aideraient. Mais on peut tout de même les juger sur la stupidité de leurs généraux. Un de mes amis a causé récemment avec Botha, vous savez, le chef boer. Il lui disait : « C’est effrayant une armée comme ça. J’aime, d’ailleurs, plutôt les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne suis qu’un payssan, je les ai rossés dans toutes les batailles. Et à la dernière, comme je succombais sous un nombre d’ennemis vingt fois supérieur, tout en me rendant parce que j’y étais obligé, j’ai encore trouvé le moyen de faire deux mille prisonniers ! Ç’a été bien parce que je n’étais qu’un chef de payssans, mais si jamais ces imbéciles-là avaient à se mesurer avec une vraie armée européenne, on tremble pour eux de penser à ce qui arriverait ! » Du reste, vous n’avez qu’à voir que leur roi, que vous connaissez comme moi, passe pour un grand homme en Angleterre. III

J’aurais bien aimé que l’ami Luc nous expliquât comment ce fermier a mis la pâtée aux Rosbifs ! Si ce n’est pas de la stratégie… Napoléon, Hegel et Kipling ont bien droit de cité dans Proust et la stratégie militaire.

PS 2 : Luc Fraisse ne s’est pas trompé en m’envoyant son bouquin. Même si les pages militaires de la Recherche et les réflexions stratégiques de Saint-Loup ne sont pas celles qui me fascinent le plus, j’ai vaillamment porté l’uniforme pour servir la France à Djibouti peu avant l’indépendance.

Mieux, je l’ai revêtu à nouveau il y a moins de dix ans, non pas comme réserviste, mais comme journaliste pour un reportage (jamais publié). J’avais convaincu les chefs du Régiment du service Militaire Adapté (RSMA) en Martinique de m’accueillir, quoique sexagénaire, au milieu des jeunes recrues.

 

Ainsi embedded (embarqué tel un reporter de guerre ou, mieux ici, encaserné), j’ai partagé la vie des jeunes recrues — y compris la nuit.

 

Je précise que si ce sont bien mes jambes, les affaires qui pendent n’étaient pas miennes !

De toute façon, nul n’aura jamais la prestance de Marcel sous les drapeaux.

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Luc Fraisse s’en va-t-en guerre”

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  1. Que de guerrière virilité ainsi offerte à nos ébahissements, aujourd’hui, sur ce blog proustien !

    Décidément, Patrice Louis nous étonnera toujours, lui qui fait sortir ainsi tout un pan de « RSMA »… d’une tasse de thé !

  2. Merci pour ce billet, qui donne envie d’en découvrir plus sur ce livre, qui sonde un aspect peu étudié de Proust! Cela promet d’être passionnant!

  3. J’ai aussi eu occasion de lire ce très beau livre, très beau et très bon ! Dès l’ouverture, on est ébahis par la tournure jubilatoire de la première phrase :

    « Quiconque s’intéresse, en non professionnel, de près ou de loin, à la stratégie militaire, espère secrètement être mis en contact avec le mystère mathématique de la vie. »

    On l’aura compris, ce livre s’adresse à tous les curieux, amateurs et autres esthètes de Proust ou pas. Car il y a bien du mystère chez Proust, là où l’on s’y attend le moins. Mystère, car Luc Fraisse le montre brillamment : la stratégie militaire est celle, aussi, du romancier qui, par une voie autoréflexive, construit son œuvre en puisant dans l’histoire qui s’écrit dans la vraie vie. Modulant, structurant, récrivant la guerre et ses stratégies militaires par le truchement des journaux compulsés, Proust invente et réinvente sa Recherche. Remarquons à ce moment l’impressionnant apparat critique, foisonnant et méticuleux. Telle une fourmi, Luc Fraisse, patiemment dans sa « librairie », à la manière d’un Montaigne (c’est ainsi que je me l’imagine), épluche, trie et agence les dizaines de milliers de pages de ces journaux lus par Proust. Enfin, je ne résiste pas au plaisir d’engager les futurs lecteurs à redécouvrir en fin de volume les portraits des personnages proustiens qui ont fait la guerre…Et malgré tout ce qu’ils sont, ils sont avant tout, pour Proust, des Héros. Savons donc gré au spécialiste proustien de nous avoir fait déambuler nouvellement dans l’œuvre cathédrale, mais aussi dans cette guerre qui laissa tant de cadavres derrière elle.

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