Le fromage de Sèvres

Le fromage de Sèvres

 

Le capitaine de Borodino et les Verdurin partagent avec Emmanuel Macron le plaisir infini de manger dans de la belle vaisselle —mieux, dans des assiettes de la Manufacture nationale de Sèvres.

 

Les premiers expriment leur préférence dans À la recherche du temps perdu.

De la noblesse d’Empire, le prince de Borodino, officier à Doncières où Saint-Loup est en garnison, sert ses invitées dans un service bleu de roi (sic) :

*[Borodino] Et chez lui, dans sa vie privée, c’était pour les femmes d’officiers bourgeois (à la condition qu’ils ne fussent pas francs-maçons) qu’il faisait servir non seulement une vaisselle de sèvres bleu de roi, digne d’un ambassadeur (donnée à son père par Napoléon, et qui paraissait plus précieuse encore dans la maison provinciale qu’il habitait sur le Mail, comme ces porcelaines rares que les touristes admirent avec plus de plaisir dans l’armoire rustique d’un vieux manoir aménagé en ferme achalandée et prospère), mais encore d’autres présents de l’Empereur III

 

Dans le pastiche du Journal inédit des Goncourt, Proust prête aux Verdurin le même goût pour la production de Sèvres après quelques autres pas moins chics :

*Nous passons à table et c’est alors un extraordinaire défilé d’assiettes qui sont tout bonnement des chefs-d’œuvre de l’art du porcelainier, celui dont, pendant un repas délicat, l’attention chatouillée d’un amateur, écoute le plus complaisamment le bavardage artiste, – des assiettes de Yung-Tsching à la couleur capucine de leurs rebords, au bleuâtre, à l’effeuillé turgide de leurs iris d’eau, à la traversée vraiment décoratoire, par l’aurore d’un vol de martins-pêcheurs et de grues, aurore ayant tout à fait ces tons matutinaux qu’entreregarde quotidiennement, boulevard Montmorency, mon réveil – des assiettes de Saxe plus mièvres dans le gracieux de leur faire, à l’endormement, à l’anémie de leurs roses tournées au violet, au déchiquetage lie-de-vin d’une tulipe, au rococo d’un œillet ou d’un myosotis, des assiettes de Sèvres engrillagées par le fin guillochis de leurs cannelures blanches, verticillées d’or, ou que noue, sur l’à-plat crémeux de la pâte, le galant relief d’un ruban d’or, enfin toute une argenterie où courent ces myrtes de Luciennes que reconnaîtrait la Dubarry. VII

 

À l’Élysée, ce ne sont pas moins de 13 644 pièces de la célèbre manufacture qui sont déposées. Comme d’autres, le président de la République a passé commande d’un nouveau service au fournisseur de l’État.

 

Lors de récents jours, une polémique assez minable a voulu reprocher au président Macron une dépense somptuaire chiffrée jusqu’à un demi-million d’euros pour un nouveau jeu de 1 200 assiettes pour les réceptions (900 assiettes de présentation et 300 assiettes à pain). Celles actuellement utilisées pour les grands dîners d’État présenteraient des signes d’usure.

La nouvelle vaisselle s’appellera Bleu Élysée. Elle servira pour les grandes réceptions de plus de deux cents couverts données dans l’immense salle des fêtes de la Présidence. Le Figaro nous apprend que sur les assiettes figurera un « dessin en plan des bâtiments » de l’Élysée. « L’utilisation du bleu de Sèvres permet de redessiner les traits du bâti à la manière des “bleus” d’architectes », explique l’artiste, diplômé de l’École des Beaux-Arts de Grenoble et de l’École nationale supérieure d’arts de Cergy-Pontoise.

 

Laissons là les pisse-vinaigre à l’avarice suspecte pour qui le chef de l’État et madame dilapideraient leur budget — au profit de quel affidé ? Le service de la France serait-il un fromage ? La polémique ne casse pas les briques !

Revenons plutôt à la fiction. Les placards de la Recherche accueillent quarante-trois fois le mot assiette — dont une « pique-assiette ».

 

Point de Sèvres chez les Guermantes, mais du Saxe :

*[Chez la princesse de Guermantes] Je reconnaissais bien sous les arbres des femmes avec qui j’étais plus ou moins lié, mais elles semblaient transformées parce qu’elles étaient chez la princesse et non chez sa cousine, et que je les voyais assises non devant une assiette de Saxe mais sous les branches d’un marronnier. IV

 

Dans la famille du Héros, la vaisselle n’est pas aussi prestigieuse, mais elle n’est pas moins illustrée. Chez tante Léonie, les assiettes sont décorées de motifs des Mille et Une Nuits :

*[La grand’mère du Héros à propos de la pensée que Swann puisse fréquenter le grand monde] pour s’en tenir à une image qui avait plus de chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours de Combray — d’avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés. I

*quand nous étions encore assis devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas. I

*Ils me rappelaient ces assiettes à petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de leurs « sujets » ma tante Léonie quand Françoise lui apportait un jour Aladin ou la Lampe Merveilleuse, un autre Ali-Babale Dormeur éveillé ou Simbad le Marin embarquant à Bassora avec toutes ses richesses. J’aurais bien voulu les revoir, mais ma grand’mère ne savait pas ce qu’elles étaient devenues et croyait d’ailleurs que c’était de vulgaires assiettes achetées dans le pays. II

*Ma mère me dit que là-bas du moins je lisais, et qu’à Balbec je devrais bien faire de même, si je ne travaillais pas. Je répondis que, pour m’entourer justement des souvenirs de Combray et des jolies assiettes peintes, j’aimerais relire les Mille et une Nuits. IV

 

Bon appétit, bonne lecture !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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