La croate de Marcel

La croate de Marcel

 

Trente plus une… La plus célèbre cravate de Proust n’est pas dans sa garde-robe littéraire. Elle est dans un tableau.

 

Il y a bien dans la Recherche trente occurrences de cet accessoire de mode qui se noue autour du cou :

 

Six dans Du côté de chez Swann : cravates lavallière flottantes de Legrandin ; cravate molle du même ; cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, puis mauve, soyeuse et gonflée de la duchesse de Guermantes ; cravate mauve de Mme Sazerat ; cravate blanche de M. de Bréauté.

 

Douze dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs : masque froid de Cottard comparable au regard dans une glace pour vérifier si on n’a pas oublié de nouer sa cravate ; épingle de cravate du Héros à qui il arrive de resserrer le nœud d’une magnifique cravate de chez Charvet, d’en attacher une (après s’être séché le corps et avoir passé un smoking), d’en faire venir de Paris à Balbec, de remarquer que sa cravate est tout de travers (tandis que son chapeau laisse voir ses cheveux longs) ou pas en ordre (et son chapeau pas brossé) ; cravate de Mme Swann nouée de telle façon sous son menton sans qu’on pût voir où elle était attachée ; cravate que quelqu’un noue devant une glace sans comprendre que le bout qu’il voit n’est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main ; cravate avec une tache rouge imperceptible de Charlus, comme une liberté qu’on n’ose prendre ; cravate noire de notaire de village ; cravates du directeur du Grand-Hôtel sans cesse changées.

 

Cinq dans Le Côté de Guermantes : retour de la cravate gonflée de la duchesse veloutée de ce mauve si doux, trop brillant, trop neuf ; cravate noire passée par le Héros (accompagnée d’un coup de brosse à ses cheveux) ; cravates 1830 de clients d’un café ; cravates à la Saint-Joseph ; cravate noire du duc de Bouillon comme en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis du grand-père du Héros.

 

Deux dans Sodome et Gomorrhe : cravates noires portées par des singes ; cravates que l’on change.

 

Une dans La Prisonnière : cravate blanche de Morel.

 

Zéro dans La Fugitive.

 

Quatre dans Le Temps retrouvé : cravates claires que Charlus évite de porter ; cravate du Héros dont Françoise lui signale comme une indécence d’avoir oublié de la mettre ; cravate blanche de deux Russes devant l’hôtel de Jupien ; grief de la duchesse de Létourville sur une attitude de Charlus comparée à une sortie sans cravate (ou sans souliers).

 

Voilà pour la fiction. Quand il pose pour son ami Jacques-Émile Blanche (1861-1942) l’écrivain n’est alors que chroniqueur mondain, âgé de 21 ans, seulement futur auteur d’À la recherche du temps perdu. Il a 21 ans et est représenté de face dans une huile sur toile, haut de 73, 5 cm et large de 60, 5.

 

Dans ce Portrait de Marcel Proust, le costume et le fond noirs se confondent, contrastant avec la clarté du visage et de la cravate de soie blanche, taillée dans une robe de la princesse Mathilde. Un gardenia tient à la boutonnière.

 

Sans prétendre rivaliser avec Brichot, laissez-moi vous raconter l’origine de « cravate », le mot et la chose.

 

Au XVIIe siècle, les gens chics l’adoptent pour remplacer les jabots de dentelle qui, eux-mêmes, ont supplanté les fraises encombrantes comme en portait Henri IV.

La cravate est alors généralement une large bande de coton ou de lin, décorée de dentelles. Sous Louis XIV, on commence à agrémenter ce nœud de rubans multicolores. Le Roi Soleil crée même la fonction de « cravatier », qui, à sa cour dépend du « Grand Maître de la Garde Robe ». La cravate prend racine dans la tradition française

Après la Révolution, qui guillotine les têtes mais ne supprime pas la cravate, les Français s’essaient à une cravate très bouffante. Les Britanniques préfèrent la cravate aux nœuds complexes.

 

Le mot, lui, vient de « croate », nom d’un peuple de la péninsule balkanique. Cette forme francisée désigne un foulard noir du temps de Louis XIII. Des Slaves catholiques, mercenaires au service du roi de France, dans le régiment du Royal-Croate, le portent au col pendant la Guerre de Trente Ans.

Distinction d’un régiment de hussards, elle sort de la caserne pour devenir un accessoire élégant. Tout gentilhomme soucieux de son apparence se doit de porter la « croate ». Et comme en croate, croate s’écrit « hrvat », la prononciation des Français déforme très vite le mot en « cravate ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “La croate de Marcel”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Ce judicieux rassemblement de textes montre comment Proust romancier peut faire passer toute une fine analyse sociologique à travers un petit détail vestimentaire. Cela montre aussi à l’oeuvre ce qu’il objectait à ses confrères contemporains, dont beaucoup devaient orner leurs personnages d’une cravate simplement pour dire quelque chose de leur habillement (ou n’en parlaient pas parce que cela allait de soi). Chez Proust le détail n’est jamais ornemental. Il révèle quelque chose que le lecteur doit deviner. Et le mérite de cette chronique est d’y ajouter la constatation que la comparaison entre toutes ces cravates constitue un petit monde à interpréter en soi, chaque passage complétant son sens en résonance avec les autres.

  2. Le point le plus brillant du portrait de Blanche est l’épingle de la dite-cravate, littéralement. On ne s’en rend pas compte sur la reproduction du tableau, mais quand on le voit « in situ » (au musée d’Orsay, sur le mur du fond en face de la porte d’entrée de la salle dédiée ), cela saute aux yeux, si j’ose dire.

    • patricelouis says: -#2

      Ah, je n’y avais jamais pensé ! Merci, chère Clopine, de m’avoir conduit à rechercher l’unique référence à une épingle de cravate dans la Recherche. C’est quand le jeune héros est reçu chez les Swann :  » son maître d’hôtel m’aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le reconnaissait pour mon héritier ». (A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.