Combray et Robinson

Combray et Robinson

 

Robinson se croyait seul sur son île —il ne l’était pas…

Combray était le seul nom fictif ajouté à un nom de commune, du moins le croyais-je — et ce n’est pas le cas.

 

Il a fallu que je fasse la connaissance de François-Guillaume Lorrain pour mettre à jour mes connaissances. Journaliste à l’hebdomadaire Le Point, normalien et agrégé de lettres modernes, il a publié en 2015 Ces lieux qui ont fait la France, chez Fayard.

 

C’est le fruit de sa recherche de places fortes de notre histoire, de Domremy à Ligugé, capitale de la France au VIIIe siècle à Marignan, de Varennes à Montoire, du camp napoléonien de Boulogne aux villages disparus autour de Verdun, de la maison où Niepce élabora la première photographie à Sermages qui servit de modèle à l’affiche mitterrandienne de la Force tranquille à Bouvines…

L’ouvrage est « fourmillant d’anecdotes, de détails insolites, inédits, nourrie de témoignages de gens du cru » (selon la promesse de l’éditeur — je ne l’ai pas encore lu).

 

Toujours est-il que mon jeune confrère prépare un tome II et qu’il compte y intégrer la commune proustienne où j’ai établi mes pénates. Ayant eu vent de mon existence, il m’a contacté et est venu me voir. Nous avons donc sillonné le pays de Léonie et, au détour de nos échanges, la singularité d’Illiers, renommé avec l’ajout d’un nom fictif de la littérature, a été écornée. Il y a un autre exemple ! J’ignorais le Plessis-Robinson, Hauts-de-Seine. L’ami François-Guillaume m’a éclairé. J’en ai reconstitué l’histoire.

 

Au Moyen-Âge, Le Plessis n’est qu’un petit village dépendant de la paroisse de Châtenay (un plessis étant une technique traditionnelle de taille des haies).

Premier changement de nom au XIIe siècle : Le Plessis est rebaptisé Le Plessis-Raoul, because Raoul du Plessis, chambrier de Philippe-Auguste, qui tient le lieu.

Pendant la Guerre de Cent-Ans, la seigneurie est transmise à Jean Piquet, proche de la reine Isabeau de Bavière, et la bourgade est rebaptisée Le Plessis-Piquet, tandis que la maison de plaisir, nouvellement construite devient le château seigneurial.

 

La Révolution coupe le nom de l’ancien seigneur au profit d’un symbole : naissance de Le Plessis-Liberté. La parenthèse est refermée en 1801 et Le Plessis-Piquet réapparaît.

En 1848, un restaurateur parisien, Joseph Gueusquin, construit une guinguette — cabaret ou l’on mange, boit et danse — avec cabanes dans les arbres (ici un châtaignier) comme dans Le Robinson suisse, roman d’un pasteur alémanique, Johann David Wyss, publié en 1812 et lu dans toute l’Europe.

 

L’établissement est à l’enseigne du Grand Robinson. Les clients peuvent y déjeuner perchés avec repas montés directement dans des paniers grâce à un système de poulies.

Son succès est tel que d’autres guinguettes, une trentaine s’installent, une trentaine, et que le quartier jouissant d’une réelle renommée finit par prendre le nom de « Robinson ». Le Grand Robinson devient Le Vrai Arbre de Robinson, pour se démarquer de ses concurrents, et notamment du Grand Arbre situé juste en face.

 

En 1908, le maire demande au gouvernement le changement du nom de la commune qui est rebaptisée Le Plessis-Robinson l’année suivante, par décret du président Armand Fallièrres.

 

Il faut se rendre à l’évidence : un nom fictif, Robinson, venu de la littérature, le Robinson Crusoé de Daniel Defoe élevé au rang de mythe, a bien enrichi un nom existant, Le Plessis (remplaçant le nom d’un personnage réel, Piquet).

 

Proust (un lieu), Defoe (un être), même combat : ne m’en déplaise, Illiers-Combray n’est donc pas unique.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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