Chapeau Clemenceau

Chapeau Clemenceau

 

Il a son boulevard à Illiers-Combray…

(Photo PL)

(Il y a une faute sur la plaque, le nom ne prenant pas d’accent malgré la prononciation).

 

Du temps de Proust, c’était l’avenue de la Gare. En 1918, Georges Clemenceau, alias le Tigre et le Père la Victoire, a 78 ans et il est à la tête du pays qui gagne la guerre.

 

Un siècle plus tard, la France célèbre « l’année Clemenceau ». Gloire lui soit rendue.

 

En guise d’hommage, relevons les occurrences dans la Recherche, où il est présent surtout comme dreyfusard, lui qui a trouvé le titre J’accuse pour l’article de Zola qu’il publie dans le quotidien où il écrit, L’Aurore. Quand Clemenceau réapparaît dans Le Temps retrouvé, c’est d’abord pour une allusion à un autre journal, qu’il crée en 1913, L’Homme libre, rebaptisé L’Homme enchaîné après avoir été victime de la censure, et ensuite pour que Françoise souhaite sa mort !

 

Afin d’éclairer le personnage, j’espérais beaucoup du dernier livre de Luc Fraisse, (Proust et la stratégie militaire, Hermann, 2018). Raté ! Il n’y est cité que page 71 pour des extraits présents ci-dessous. Et s’il est une entrée « Tigre » dans l’index, c’est dans celui des noms de lieux, comme fleuve de Mésopotamie (l’Euphrate n’étant jamais loin) !

 

Un souvenir m’est revenu alors qui montre la supériorité du politique (le président du Conseil) sur les généraux (les stratèges) : « La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires. »

 

Sacré Clemenceau !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[M. de Norpois :] L’action gouvernementale doit s’exercer sans souci des surenchères, d’où qu’elles viennent. Le gouvernement n’est, Dieu merci, aux ordres ni du colonel Driant, ni, à l’autre pôle, de M. Clemenceau. Il faut mater les agitateurs de profession et les empêcher de relever la tête. La France dans son immense majorité désire le travail, dans l’ordre ! III

 

*Pour ma part, à peine rentré à la maison, j’y retrouvai le pendant de la conversation qu’avaient échangée un peu auparavant Bloch et M. de Norpois, mais sous une forme brève, invertie et cruelle : c’était une dispute entre notre maître d’hôtel, qui était dreyfusard, et celui des Guermantes, qui était antidreyfusard. Les vérités et contre-vérités qui s’opposaient en haut chez les intellectuels de la Ligue de la Patrie française et celle des Droits de l’homme se propageaient en effet jusque dans les profondeurs du peuple. M. Reinach manœuvrait par le sentiment des gens qui ne l’avaient jamais vu, alors que pour lui l’affaire Dreyfus se posait seulement devant sa raison comme un théorème irréfutable et qu’il démontra, en effet, par la plus étonnante réussite de politique rationnelle (réussite contre la France, dirent certains) qu’on ait jamais vue. En deux ans il remplaça un ministère Billot par un ministère Clemenceau, changea de fond en comble l’opinion publique, tira de sa prison Picquart pour le mettre, ingrat, au Ministère de la Guerre. Peut-être ce rationaliste manœuvreur de foules était-il lui-même manœuvré par son ascendance. III

 

*Le dreyfusisme avait rendu Swann d’une naïveté extraordinaire et donné à sa façon de voir une impulsion, un déraillement plus notables encore que n’avait fait autrefois son mariage avec Odette ; ce nouveau déclassement eût été mieux appelé reclassement et n’était qu’honorable pour lui, puisqu’il le faisait rentrer dans la voie par laquelle étaient venus les siens et d’où l’avaient dévié ses fréquentations aristocratiques. Mais Swann, précisément au moment même où, si lucide, il lui était donné, grâce aux données héritées de son ascendance, de voir une vérité encore cachée aux gens du monde, se montrait pourtant d’un aveuglement comique. Il remettait toutes ses admirations et tous ses dédains à l’épreuve d’un critérium nouveau, le dreyfusisme. Que l’antidreyfusisme de Mme Bontemps la lui fît trouver bête n’était pas plus étonnant que, quand il s’était marié, il l’eût trouvée intelligente. Il n’était pas bien grave non plus que la vague nouvelle atteignît aussi en lui les jugements politiques, et lui fit perdre le souvenir d’avoir traité d’homme d’argent, d’espion de l’Angleterre (c’était une absurdité du milieu Guermantes) Clemenceau, qu’il déclarait maintenant avoir tenu toujours pour une conscience, un homme de fer, comme Cornély. « Non, je ne vous ai jamais dit autrement. Vous confondez. » Mais, dépassant les jugements politiques, la vague renversait chez Swann les jugements littéraires et jusqu’à la façon de les exprimer. Barrès avait perdu tout talent, et même ses ouvrages de jeunesse étaient faiblards, pouvaient à peine se relire. « Essayez, vous ne pourrez pas aller jusqu’au bout. Quelle différence avec Clemenceau ! Personnellement je ne suis pas anticlérical, mais comme, à côté de lui, on se rend compte que Barrès n’a pas d’os ! C’est un très grand bonhomme que le père Clemenceau. Comme il sait sa langue ! » III

 

*Dans ce grand monde-là, celui des Guermantes, d’où la curiosité se détournait un peu, les modes intellectuelles nouvelles ne s’incarnaient pas en divertissements à leur image, comme en ces bluettes de Bergotte écrites pour Mme Swann, comme en ces véritables séances de Salut Public (si le monde avait pu s’intéresser à l’affaire Dreyfus) où chez Mme Verdurin se réunissaient Picquart, Clemenceau, Zola, Reinach et Labori. IV

 

*[À l’hôtel de Jupien où Charlus se fait fouetter] La porte se rouvrit sur le chauffeur qui était allé un instant prendre l’air. « Comment, c’est déjà fini ? ça n’a pas été long », dit-il en apercevant Maurice qu’il croyait en train de frapper celui qu’on avait surnommé, par allusion à un journal qui paraissait à cette époque : « l’Homme enchaîné ». VII

 

*Quant à Françoise, sa haine pour les Allemands était extrême ; elle n’était tempérée que par celle que lui inspiraient nos ministres. Et je ne sais pas si elle souhaitait plus ardemment la mort d’Hindenburg ou de Clemenceau. VII

 

*Car la mémoire dure moins que la vie chez les individus, et d’ailleurs de très jeunes qui n’avaient jamais eu les souvenirs abolis chez les autres, faisant maintenant partie du monde, et très légitimement même au sens nobiliaire, les débuts étant oubliés ou ignorés, ils prenait les gens au point d’élévation ou de chute où ils se trouvaient, croyant qu’il en avait toujours été ainsi, et que la princesse de Guermantes et Bloch avaient toujours eu la plus grande situation, que Clemenceau et Viviani avaient toujours été conservateurs. Et comme certains faits ont plus de durée, le souvenir exécré de l’affaire Dreyfus persistant vaguement chez eux grâce à ce que leur avaient dit leurs pères, si on leur disait que Clemenceau avait été dreyfusard, ils disaient : « Pas possible, vous confondez, il est juste de l’autre côté ». VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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