Bis

Bis

 

Il y a bis et bis… Il y a neuf occurrences de ces trois lettres nues et une poignée de mots commencent par elles dans À la recherche du temps perdu.

La recherche peut paraître dérisoire mais elle n’est pas moins éclairante pour les esprits désireux d’en apprendre toujours davantage — Proust ou pas.

Bis, bisaïeul, biscornu, biscuit, bise, bisogna et Bismarck forment notre base.

 

Le premier accueille un faux-ami. La plupart de ces « bis », mot latin, désignent, dans un plan d’adressage, un édifice ajouté sur une parcelle déjà numérotée — ici l’adresse de l’oncle Adolphe boulevard Haussmann, puis une chambre chez Jupien — ; un autre, au spectacle, le cri du public réclamant la répétition d’un morceau, synonyme de « encore ».

Et puis il y a le pain bis. Est-ce le même que dans « biscuit » (4 occurrences), pâtisserie cuite deux fois ? Eh bien, pas du tout ! L’aliment résultant de la cuisson d’une pâte ainsi qualifié l’est pour sa couleur : il est fait avec de la farine « bise », adjectif de couleur, gris-brun (donc ni « blanc » ni « noir », de ceux qu’on mange avec plus ou moins d’appétit). Prononcer « bi ».

 

Bisaïeul (quatre occurrences) renoue avec le doublement : ascendant au troisième degré, arrière-grand-père au masculin, arrière grand-mère au féminin. Dans la Recherche, celui de Saint-Simon n’est pas celui de M. Thirion ; Titien a peint le portrait d’une bisaïeule de Mme de Villeparisis ; Thérèse d’Espinoy, bisaïeule de M. de Charlus était la fille du damoiseau de Commercy ; une autre, au troisième degré était la sœur du prince de Condé).

Biscornue (une occurrence) a la même source, d’abord « bicornu » (au masculin), qui a deux pointes, puis « biscornu », irrégulier, bizarre. Chez Proust, telle est une idée étymologique de l’ancien curé de Combray qui est biscornue, selon Brichot.

Hors sujet, la bise (trois occurrences) est un vent (indéfini, glacé ou aigre),

L’italien bisogna (une occurrence) est prononcé par un garçon de restaurant véitien dans la phrase non so se bisogna conservar loro la tavola, que le Héros traduit : Je ne sais jamais si je dois garder leur table.

Bismarck, enfin, (sept occurrences, plus une avec « la politique bismarckienne » citée par M. de Norpois) est l’homme d’État prussien.

 

Je ne répéterai pas.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits avec « bis »

*[La chambre de Saint-Loup à Doncières] Des tentures de liberty et de vieilles étoffes allemandes du XVIIIe siècle la préservaient de l’odeur qu’exhalait le reste du bâtiment, grossière, fade et corruptible comme celle du pain bis. III

*autrefois mon grand-oncle demeurait 40 bis boulevard Malesherbes. Il en était résulté que, dans la famille, comme nous allions beaucoup chez mon oncle Adolphe jusqu’au jour fatal où je brouillai mes parents avec lui en racontant l’histoire de la dame en rose, au lieu de dire « chez votre oncle », on disait « au 40 bis ». Des cousines de maman lui disaient le plus naturellement du monde : « Ah ! dimanche on ne peut pas vous avoir, vous dînez au 40 bis. » Si j’allais voir une parente, on me recommandait d’aller d’abord « au 40 bis », afin que mon oncle ne pût être froissé qu’on n’eût commencé par lui. Il était propriétaire de la maison et se montrait, à vrai dire, très difficile sur le choix des locataires, qui étaient tous des amis, ou le devenaient. Le colonel baron de Vatry venait tous les jours fumer un cigare avec lui pour obtenir plus facilement des réparations. La porte cochère était toujours fermée. Si à une fenêtre mon oncle apercevait un linge, un tapis, il entrait en fureur et les faisait retirer plus rapidement qu’aujourd’hui les agents de police. Mais enfin il n’en louait pas moins une partie de la maison, n’ayant pour lui que deux étages et les écuries. Malgré cela, sachant lui faire plaisir en vantant le bon entretien de la maison, on célébrait le confort du « petit hôtel » comme si mon oncle en avait été le seul occupant, et il laissait dire, sans opposer le démenti formel qu’il aurait dû. Le « petit hôtel » était assurément confortable (mon oncle y introduisant toutes les inventions de l’époque). Mais il n’avait rien d’extraordinaire. Seul mon oncle, tout en disant, avec une modestie fausse, mon petit taudis, était persuadé, ou en tous cas avait inculqué à son valet de chambre, à la femme de celui-ci, au cocher, à la cuisinière l’idée que rien n’existait à Paris qui, pour le confort, le luxe et l’agrément, fût comparable au petit hôtel. Charles Morel avait grandi dans cette foi. Il y était resté. Aussi, même les jours où il ne causait pas avec moi, si dans le train je parlais à quelqu’un de la possibilité d’un déménagement, aussitôt il me souriait et, clignant de l’œil d’un air entendu, me disait : « Ah ! ce qu’il vous faudrait, c’est quelque chose dans le genre du 40 bis ! C’est là que vous seriez bien ! On peut dire que votre oncle s’y entendait. Je suis bien sûr que dans tout Paris il n’existe rien qui vaille le 40 bis. » IV

*nous sommes surpris que, pendant des années, des morceaux aussi insignifiants que la « Romance à l’Étoile », la « Prière d’Élisabeth » aient pu soulever, au concert, des amateurs fanatiques qui s’exténuaient à applaudir et à crier bis quand venait de finir ce qui pourtant n’est que fade pauvreté pour nous qui connaissons Tristan, l’Or du Rhin, les Maîtres Chanteurs. V

*[Le patron de l’hôtel de Jupien :] Bon, voilà le 7 qui sonne encore, cours-y voir. Allons, Maurice, qu’est-ce que tu fais là, tu sais bien qu’on t’attend, monte au 14 bis. Et plus vite que ça ». VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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