Tricher sur son âge

Tricher sur son âge

 

Que de feints effarouchements… Trois personnages de la Recherche partagent une même fausse pudeur pour dissimuler leur âge dans des formules où ils mettent en avant une fraîcheur passée. On ne retient alors que l’âge jeune — finauds !

 

Honneur aux dames (dont tout gentleman sait qu’il ne faut jamais en donner l’âge). C’est d’abord Sidonie Verdurin : « Qu’est-ce que vous voulez, moi je n’ai plus vingt ans. » ; suit Oriane de Guermantes : « Dame, vous savez que je n’ai plus vingt-cinq ans. »

 

Mais la palme revient à Palamède, le beau-frère de la duchesse, qui se répète : « je sais bien que je n’ai plus vingt-cinq ans et je ne pose pas pour la rosière, mais on garde sa petite coquetterie tout de même. » Plus loin : « Oui, dit-il, je n’ai plus vingt-cinq ans et j’ai déjà vu changer bien des choses ».

 

Cruel, le Héros rétablit la vérité sur un âge avancé par le baron : « Mais si, mon cher, ne protestez pas, j’ai plus de quarante ans, dit le baron, qui avait dépassé la soixantaine. »

Avec une retenue pas moins perfide, il assaisonne aussi Mme Swann devenue de Forcheville dans une sobre parenthèse : « au seuil de la cinquantaine (d’aucuns disaient de la soixantaine) ».

 

Moi, je ne cache pas n’avoir plus soixante ans !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Charlus sur Morel :] «Vous savez qu’il est pour moi, continua le baron, un bon petit camarade, pour qui j’ai la plus grande affection, comme je suis sûr (en doutait-il donc, qu’il éprouvât le besoin de dire qu’il en était sûr ?) qu’il a pour moi, mais il n’y a entre nous rien d’autre, pas ça, vous entendez bien, pas ça, dit le baron aussi naturellement que s’il avait parlé d’une femme. Oui, il est venu ce matin me tirer par les pieds. Il sait pourtant que je déteste qu’on me voie couché. Pas vous ? Oh ! c’est une horreur, ça dérange, on est laid à faire peur, je sais bien que je n’ai plus vingt-cinq ans et je ne pose pas pour la rosière, mais on garde sa petite coquetterie tout de même.» V

 

*«Voyons, allez chercher Charlus, trouvez un prétexte, il est temps, dit Mme Verdurin, et tâchez surtout de ne pas le laisser revenir avant que je vous fasse chercher. Ah ! quelle soirée, ajouta Mme Verdurin, qui dévoila ainsi la vraie raison de sa rage. Avoir fait jouer ces chefs-d’œuvre devant ces cruches ! Je ne parle pas de la reine de Naples, elle est intelligente, c’est une femme agréable (lisez : elle a été très aimable avec moi). Mais les autres. Ah ! c’est à vous rendre enragée. Qu’est-ce que vous voulez, moi je n’ai plus vingt ans. Quand j’étais jeune, on me disait qu’il fallait savoir s’ennuyer, je me forçais ; mais maintenant, ah! non, c’est plus fort que moi, j’ai l’âge de faire ce que je veux, la vie est trop courte ; m’ennuyer, fréquenter des imbéciles, feindre, avoir l’air de les trouver intelligents ? Ah! non, je ne peux pas. V

 

*[Charlus sur les étudiants de Brichot :] « La vue de tout ce petit monde laborieux est fort plaisante pour un vieux trumeau comme moi. Je ne les connais pas», ajouta-t-il en levant la main d’un air de réserve — pour ne pas avoir l’air de se vanter, pour attester sa pureté et ne pas faire planer de soupçon sur celle des étudiants — «mais ils sont très polis, ils vont souvent jusqu’à me garder une place comme je suis un très vieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j’ai plus de quarante ans, dit le baron, qui avait dépassé la soixantaine. Il fait un peu chaud dans cet amphithéâtre où parle Brichot, mais c’est toujours intéressant. » V

 

*[Charlus au Héros :] « Oui, dit-il, je n’ai plus vingt-cinq ans et j’ai déjà vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais plus ni la société où les barrières sont rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, danse le tango jusque dans ma famille, ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien. Mais j’avoue que ce qui a encore le plus changé, c’est ce que les Allemands appellent l’homosexualité. Mon Dieu, de mon temps, en mettant de côté les hommes qui détestaient les femmes, et ceux qui, n’aimant qu’elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels étaient de bons pères de famille et n’avaient guère de maîtresses que par couverture. J’aurais eu une fille à marier que c’est parmi eux que j’aurais cherché mon gendre si j’avais voulu être assuré qu’elle ne fût pas malheureuse. Hélas! tout est changé. Maintenant ils se recrutent aussi parmi les hommes qui sont les plus enragés pour les femmes. Je croyais avoir un certain flair, et quand je m’étais dit : sûrement non, n’avoir pas pu me tromper. Eh bien j’en donne ma langue aux chats. V

 

*C’est que l’âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le goût qu’elle avait toujours eu d’être entretenue, mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et — quel ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte ? — elle avait une fille adorable, mais affreusement avare, comptant l’argent à son mari et naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle l’avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu’elle ne fût plus de la première jeunesse était de peu d’importance aux yeux d’un gendre qui n’aimait pas les femmes. Tout ce qu’il demandait à sa belle-mère, c’était d’aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte, d’obtenir d’elle le consentement qu’il fît un voyage avec Morel. Odette s’y était-elle employée, qu’aussitôt un magnifique rubis l’en récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse envers son mari. Odette le lui prêchait avec d’autant plus de chaleur que c’était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi, grâce à Robert, pouvait-elle, au seuil de la cinquantaine (d’aucuns disaient de la soixantaine), éblouir chaque table où elle allait dîner, chaque soirée où elle paraissait, d’un luxe inouï sans avoir besoin d’avoir comme autrefois un «ami» qui maintenant n’eût plus casqué — voire marché. VI

 

*« Comment, si j’ai connu le maréchal ? me dit la duchesse de Guermantes. Mais j’ai connu des gens bien plus représentatifs, la duchesse de Galliera, Pauline de Périgord, Mgr Dupanloup. » En l’entendant, je regrettais naïvement de ne pas avoir connu moi-même ceux qu’elle appelait un reste d’ancien régime. J’aurais dû penser qu’on appelle ancien régime, ce dont on n’a pu connaître que la fin; c’est ainsi que ce que nous apercevons à l’horizon prend une grandeur mystérieuse et nous semble se refermer sur un monde qu’on ne reverra plus ; cependant nous avançons et c’est bientôt nous-même qui sommes à l’horizon pour les générations qui sont derrière nous; cependant l’horizon recule, et le monde qui semblait fini, recommence. « J’ai même pu voir, quand j’étais jeune fille, ajouta Mme de Guermantes, la duchesse de Dino. Dame, vous savez que je n’ai plus vingt-cinq ans ». Ces derniers mots me fâchèrent : « Elle ne devrait pas dire cela, ce serait bon pour une vieille femme. » Et aussitôt je pensai qu’en effet elle était une vieille femme. « Quant à vous, reprit-elle, vous êtes toujours le même, vous n’avez pour ainsi dire pas changé », et cela me fit presque plus de peine que si elle m’avait parlé d’un changement, car cela prouvait, puisqu’il était extraordinaire qu’il s’en fût si peu produit, que bien du temps s’était écoulé. « Ami, me dit-elle, vous êtes étonnant, vous restez toujours jeune», expression si mélancolique puisqu’elle n’a de sens que si nous sommes en fait, sinon d’apparence, devenus vieux. Et elle me donna le dernier coup en ajoutant : «J’ai toujours regretté que vous ne vous soyez pas marié. Au fond, qui sait, c’est peut-être plus heureux. Vous auriez été d’âge à avoir des fils à la guerre, et s’ils avaient été tués, comme l’a été ce pauvre Robert Saint-Loup (je pense encore souvent à lui), sensible comme vous êtes, vous ne leur auriez pas survécu». Et je pus me voir, comme dans la première glace véridique que j’eusse rencontrée dans les yeux de vieillards restés jeunes, à leur avis, comme je le croyais moi-même de moi, et qui, quand je me citais à eux, pour entendre un démenti, comme exemple de vieux, n’avaient pas dans leurs regards qui me voyaient tel qu’ils ne se voyaient pas eux-mêmes et tel que je les voyais une seule protestation. Car nous ne voyions pas notre propre aspect, nos propres âges, mais chacun, comme un miroir opposé voyait celui de l’autre. Et sans doute, à découvrir qu’ils ont vieilli, bien des gens eussent été moins tristes que moi. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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