Madame est Serbie

Madame est Serbie

 

La Serbie est, avec deux autres, un pays représenté par une seule personne qui ne fait que passer. Dans la Recherche, Marcel Proust nous propose trois hapax de chair et de sang.

Il y a une vieille Serbe qui dîne au Grand-Hôtel de Balbec, un Brésilien médecin et un jeune Péruvien qui émoustille les sens de Charlus. Rien n’annonce leur venue et rien ne suit leur présence. Ils sont à peine plus qu’un fantôme, une silhouette.

 

*En attendant peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit, y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d’ichtyologie humaine, qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buccal est d’un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld. II

*ce même regard, je l’avais vu dans les yeux d’un médecin brésilien qui prétendait guérir les étouffements du genre de ceux que j’avais par d’absurdes inhalations d’essences de plantes. III

*Ce regard fut même si fort qu’après avoir frappé Mme de Valcourt, le secret évident et l’intention de cachotterie qu’il contenait rebondirent sur un jeune Péruvien que Mme de Mortemart comptait, au contraire, inviter. V

 

Comme l’écrivain n’écrit jamais rien par hasard, ils renvoient sans doute à quelque souvenir vécu, mais il n’éprouve pas la nécessité de le détailler, le justifier, l’éclairer. À peine citées et ces utilités retournent dans l’ombre.

 

Pour les deux hommes, leur pays n’a pas droit à être évoqué. Pour la dame, il en va autrement. La Serbie (capitale Belgrade) est nommée cinq fois. Au début du XXe siècle, c’est une monarchie. Assis sur le trône, entre 1903 et 1914, Pierre-Ier. Des écoles ouvrent, les journaux prospèrent, les syndicats imposent des lois sociales et la vie culturelle foisonne. Le pays gagne le surnom de berceau de démocratie dans les Balkans.

Cela n’empêche pas la guerre. En 1912 et 1913, la Serbie est engagée dans deux guerres balkaniques — d’abord aux côtés de la Bulgarie, de la Grèce et du Monténégro contre l’Empire ottoman, qu’elle remporte ; puis contre la Bulgarie, son allié d’hier, avec la Grèce, la Roumanie et la Turquie son ennemi d’hier, et qu’elle gagne aussi.

En 1914, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, à Sarajevo par un Serbe de Bosnie déclenche la Prelière Guerre mondiale. Après la victoire, la Serbie fait partie de la première Yougoslavie, créée sous le nom de Royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

 

Comme l’on aimerait en savoir davantage de la sujette de Pierre Ier de Serbie que sa grande bouche, sa domiciliation sur la Rive gauche chic et sur sa manière aristocratique de manger sa salade — Serbie à elle toute seule !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges : (une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En attendant peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit, y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d’ichtyologie humaine, qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buccal est d’un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld. II

*[M. Verdurin à Saniette qui a vu La Chercheuse d’esprit de Favart :] « Qu’est-ce qui jouait cette Chercheuse d’esprit, mon petit Saniette ? » demanda M. Verdurin. Bien que sentant l’orage passé, l’ancien archiviste hésitait à répondre : « Mais aussi, dit Mme Verdurin, tu l’intimides, tu te moques de tout ce qu’il dit, et puis tu veux qu’il réponde. Voyons, dites, qui jouait ça ? on vous donnera de la galantine à emporter », dit Mme Verdurin, faisant une méchante allusion à la ruine où Saniette s’était précipité lui-même en voulant en tirer un ménage de ses amis. « Je me rappelle seulement que c’était Mme Samary qui faisait la Zerbine, dit Saniette. — La Zerbine ? Qu’est-ce que c’est que ça ? cria M. Verdurin comme s’il y avait le feu. — C’est un emploi de vieux répertoire, voir le Capitaine Fracasse, comme qui dirait le Tranche Montagne, le Pédant. — Ah ! le pédant, c’est vous. La Zerbine ! Non, mais il est toqué », s’écria M. Verdurin. Mme Verdurin regarda ses convives en riant comme pour excuser Saniette. « La Zerbine, il s’imagine que tout le monde sait aussitôt ce que cela veut dire. Vous êtes comme M. de Longepierre, l’homme le plus bête que je connaisse, qui nous parler. Finalement on a appris que c’était une province de Serbie. » IV

[M. de Norpois à Mme de Villeparisis à Venise :] « Tenez, je vous apporte des journaux, le Corriere della Sera, la Gazzetta del Popolo, etc. Est-ce que vous savez qu’il est fortement question d’un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie ? Il serait peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de Constantinople. Mais, s’empressa d’ajouter avec âcreté M. de Norpois, pour une ambassade d’une telle envergure et où il est de toute évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu’il arrive, avoir la première place à la table des délibérations, il serait prudent de s’adresser à des hommes d’expérience mieux outillés pour résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le panneau. » VI

*[Charlus au Héros :] D’ailleurs, avez-vous remarqué avec quelles ruses Norpois a toujours commencé dès 1914 ses articles aux neutres ? Il commence par déclarer que certes, la France n’a pas à s’immiscer dans la politique de l’Italie ou de la Roumanie ou de la Bulgarie, etc. Seules, c’est à ces puissances qu’il convient de décider en toute indépendance et en ne consultant que l’intérêt national si elles doivent ou non sortir de la neutralité. Mais si ces premières déclarations de l’article (ce qu’on eût appelé autrefois l’exorde) sont si remarquables et désintéressées, le morceau suivant l’est généralement beaucoup moins. « Toutefois, dit en substance Norpois en continuant, il est bien clair que seules tireront un bénéfice matériel de la lutte, les nations qui se seront rangées du côté du Droit et de la Justice. On ne peut attendre que les Alliés récompensent, en leur octroyant leurs territoires, d’où s’élève depuis des siècles la plainte de leurs frères opprimés, les peuples qui suivant la politique de moindre effort n’auront pas mis leur épée au service des Alliés. » Ce premier pas fait vers un conseil d’intervention, rien n’arrête plus Norpois, ce n’est plus seulement le principe mais l’époque de l’intervention sur lesquels il donne des conseils de moins en moins déguisés. « Certes dit-il en faisant ce qu’il appellerait lui-même « le bon apôtre », c’est à l’Italie, à la Roumanie seules de décider de l’heure opportune et de la forme sous laquelle il leur conviendra d’intervenir. Elles ne peuvent pourtant ignorer qu’à trop tergiverser elles risquent de laisser passer l’heure. Déjà les sabots des cavaliers russes font frémir la Germanie traquée d’une indicible épouvante. Il est bien évident que les peuples qui n’auront fait que voler au secours de la victoire dont on voit déjà l’aube resplendissante n’auront nullement droit à cette même récompense qu’ils peuvent encore en se hâtant, etc. » C’est comme au théâtre quand on dit : « Les dernières places qui restent ne tarderont pas à être enlevées. Avis aux retardataires. » Raisonnement d’autant plus stupide que Norpois le refait tous les six mois, et dit périodiquement à la Roumanie : « L’heure est venue pour la Roumanie de savoir si elle veut ou non réaliser ses aspirations nationales. Qu’elle attende encore, il risque d’être trop tard ». Or, depuis deux ans qu’il le dit, non seulement le «trop tard» n’est pas encore venu, mais on ne cesse de grossir les offres qu’on fait à la Roumanie. De même il invite la France, etc., à intervenir en Grèce en tant que puissance protectrice parce que le traité qui liait la Grèce à la Serbie n’a pas été tenu. Or, de bonne foi, si la France n’était pas en guerre et ne souhaitait pas le concours ou la neutralité bienveillante de la Grèce, aurait-elle l’idée d’intervenir en tant que puissance protectrice, et le sentiment moral qui la pousse à se révolter parce que la Grèce n’a pas tenu ses engagements avec la Serbie, ne se tait-il pas aussi dès qu’il s’agit de violation tout aussi flagrante de la Roumanie et de l’Italie qui, avec raison, je le crois, comme la Grèce aussi, n’ont pas rempli leurs devoirs, moins impératifs et étendus qu’on ne dit d’alliés de l’Allemagne ? La vérité c’est que les gens voient tout par leur journal et comment pourraient-ils faire autrement puisqu’ils ne connaissent pas personnellement les gens ni les événements dont il s’agit. […] C’est comme quand Brichot nous répète à tout moment que l’« heure de Venizelos va sonner ». Je ne doute pas que M. Venizelos soit un homme d’État plein de capacité, mais qui nous dit que les gens désirent tant que cela Venizelos ? Il voulait, nous dit-on, que la Grèce tînt ses engagements envers la Serbie. Encore faudrait-il savoir quels étaient ces engagements et s’ils étaient plus étendus que ceux que l’Italie et la Roumanie ont cru pouvoir violer. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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