Les saints de glace

Les saints de glace

 

Trois jours en mai… Saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais sont fêtés les 11, 12 et 13 mai. Ils sont appelés les saints de glace car ils correspondent à une période climatologique située, selon des croyances populaires européennes du Haut Moyen-Âge, autour de ces dates.

Les agriculteurs les invoquent pour éviter l’effet d’une baisse de la température sur les cultures, qui peut être observée à cette période et qui peut amener du gel —phénomène de la lune rousse, nom de la lunaison d’après Pâques. Une fois ces jours passés, le gel ne serait plus à craindre.

Marcel Proust connaît son calendrier comme sa poche et n’ignore rien de ces légendes populaires. Il y fait référence dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs à propos de la frileuse Mme Swann. Il agrémente son propos de mots de saison : « le blanc et brillant tapis d’un immense manchon plat et d’un collet » ; « tous deux d’hermine [… ils] avaient l’air des derniers carrés des neiges de l’hiver », etc., jusqu’à citer « des “boules de neige“ assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des anges annonciateurs et qu’entourait une odeur de citron. »

 

C’est justement hier que Violette a trouvé de telles fleurs dans une allée d’Illiers-Combray pour en faire l’un de ces beaux bouquets dont elle a le goût.

(Photo PL)

 

Et comme tout est lié, l’un des saints de glace, Mamert, archevêque de Vienne, en Gaule, mort en 474, est l’homme qui a introduit la fête des Rogations (voir la récente chronique (Inter)Rogations), prières contre les calamités climatiques. Les deux autres sont Pancrace, neveu de saint Denis, le premier évêque de Paris, décapité en 304 à 14 ans, patron des enfants, et Servais, évêque de Tongres, futur diocèse de Liège.

 

Ces trois-là ont été remplacés dans les calendriers chrétiens mais leur surnom collectif est resté.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

L’extrait

*Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de glace et des giboulées de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait qu’on gelait chez elle, il m’arrivait souvent de la voir recevant dans des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous le blanc et brillant tapis d’un immense manchon plat et d’un collet, tous deux d’hermine, qu’elle n’avait pas quittés en rentrant et qui avaient l’air des derniers carrés des neiges de l’hiver plus persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrès de la saison n’avaient réussi à fondre. Et la vérité totale de ces semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi dans ce salon, où bientôt je n’irais plus, par d’autres blancheurs plus enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige» assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des anges annonciateurs et qu’entourait une odeur de citron. Car la châtelaine de Tansonville savait qu’avril, même glacé, n’est pas dépourvu de fleurs, que l’hiver, le printemps, l’été, ne sont pas séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le boulevardier qui jusqu’aux premières chaleurs s’imagine le monde comme renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que par l’intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne comblât pas les lacunes d’une insuffisante évocation à l’aide d’emprunts faits à la précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m’en souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne, qu’à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de neige (qui n’avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la maison d’autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte, «symphonie en blanc majeur» avec son ameublement et sa toilette) me rappelassent que l’Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l’on était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d’autres espèces dont j’ignorais les noms et qui m’avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi surchargé d’odeurs authentiques, que le petit raidillon de Tansonville. II

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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