Flécher les deux côtés

Flécher les deux côtés

 

S’il est une certitude dans À la recherche du temps perdu, c’est que les côtés de chez Swann et de Guermantes communiquent aussi peu que l’est et l’ouest, la droite et la gauche. Aller vers l’un, c’est tourner le dos à l’autre.

 

C’est affirmé dès le premier tome et les lecteurs des cinq suivants en seront convaincus. Quel malheur alors de ne pas aller jusqu’au bout, car, c’est dans le dernier volume que l’incroyable est révélé : les deux côtés ne sont pas inconciliables ! L’inimaginable est possible : un chemin vers l’un passe par l’autre !

 

Comme — à la dernière page — le Héros ne l’a pas vérifié, on ne saura jamais le chemin à emprunter.

 

En attendant, la Sampac serait bien inspirée en plaçant un petit écriteau avec deux flèches opposées dans le couloir entre la porte de la maison de tante Léonie donnant sur la rue…

 

… et celle donnant sur le jardin…

 

.. à cet emplacement, par exemple.

(Photos PL)

 

Tout soudain, visiteuses et visiteurs vérifieraient de visu et lumineusement qu’il existe bien deux univers à Combray, le côté de chez Swann et le côté de Guermantes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Car il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n’ai jamais connu que le « côté » et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne « connaissions point » et qu’à ce signe on tenait pour « des gens qui seront venus de Méséglise ». Quant à Guermantes je devais un jour en connaître davantage, mais bien plus tard seulement ; et pendant toute mon adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d’inaccessible comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes lui ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre « côté », une sorte d’expression géographique abstraite comme la ligne de l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. Alors, « prendre par Guermantes » pour aller à Méséglise, ou le contraire, m’eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit ; la moindre parcelle de chacun d’eux me semblait précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis qu’à côté d’eux, avant qu’on fût arrivé sur le sol sacré de l’un ou de l’autre, les chemins purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l’idéal de la vue de plaine et l’idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la peine d’être regardés que par le spectateur épris d’art dramatique, les petites rues qui avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux, bien plus que leurs distances kilométriques la distance qu’il y avait entre les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances dans l’esprit qui ne font pas qu’éloigner, qui séparent et mettent dans un autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce que cette habitude que nous avions de n’aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire loin l’un de l’autre, inconnaissables l’un à l’autre, dans les vases clos et sans communication entre eux, d’après-midi différents. I

 

*Je me rappelle que dans ces conversations que nous avions en nous promenant elle [Gilberte] me dit des choses qui plusieurs fois m’étonnèrent beaucoup. La première fut : « Si vous n’aviez pas trop faim et s’il n’était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en tournant ensuite à droite, en moins d’un quart d’heure nous serions à Guermantes. » C’est comme si elle m’avait dit : « Tournez à gauche, prenez ensuite à votre main droite, et vous toucherez l’intangible, vous atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connaît jamais sur terre que la direction, que (ce que j’avais cru jadis que je pourrais connaître seulement de Guermantes, et peut-être, en un sens, je ne me trompais pas) le « côté ». Un de mes autres étonnements fut de voir les « sources de la Vivonne », que je me représentais comme quelque chose d’aussi extra-terrestre que l’Entrée des Enfers, et qui n’étaient qu’une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et la troisième fois fut quand Gilberte me dit : « Si vous voulez, nous pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c’est la plus jolie façon phrase qui, en bouleversant toutes les idées de mon enfance, m’apprit que les deux côtés n’étaient pas aussi inconciliables que j’avais cru. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Flécher les deux côtés”

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  1. C’est ce type de passages que Proust a écrits simultanément, pour le début et la fin de son oeuvre, qui lui faisaient dire, de façon énigmatique à Mme Straus en 1909: « je viens de commencer – et de finir – tout un long livre ». On voit aussi, en les lisant réunis (merci!), ce que signifiait Proust, affirmant donner à son cycle romanesque comme itinéraire général la rectification des croyances, comme chez Dostoïevski dit-il.

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