En tout cas

En tout cas

 

Ne cherchez pas, ça n’y est pas… Marcel Proust ignore cette locution — plus précisément, il en ignore l’orthographe correcte.

En effet, la règle veut qu’« en tout cas » s’écrive au singulier, et l’écrivain choisit de l’utiliser — deux cent quatre fois dans la Recherche — au pluriel, soit « en tous cas ».

 

J’ai trouvé l’éclairage le plus complet sur cette bizarrerie sur le site du Figaro :

« Selon le Petit Larousse illustré 2018, il n’existe qu’une seule formule : « en tout cas ». Écrite avec le pronom « tout », la locution s’emploie dans un « registre familier » comme un équivalent de l’expression « quoi qu’il en soit ». Même constatation chez le Petit Robert. Le dictionnaire note seulement la présence de la « locution adverbiale, en tout cas » dans le sens de « quoi qu’il arrive, de toute façon ».

Notons toutefois l’existence du mot « tous » dans l’expression « dans tous les cas » dans ce dernier dictionnaire. Et précisons enfin que sur le site du Larousse, les formules « en tout cas » et « en tous cas » existent toutes deux. Alors que faire ?

En réalité, les deux graphies sont correctes. « En tous cas » est simplement moins courante. Et comme toutes les expressions qui prennent de l’âge, elles vieillissent mal… Concernant la formule « en tous les cas », son emploi est plus délicat. Si l’on retrouve sans difficulté sa graphie chez l’Académie française au début du XVIIIe siècle nous préciserons simplement que cette dernière n’existe dans aucun dictionnaire de référence aujourd’hui. Elle est selon toute vraisemblance une déformation de la locution « dans tous les cas ».

 

D’autres sources internet confirment :

Le singulier prévaut sur le pluriel, plus rare, mais les deux formes sont acceptées. (laculturegenerale.com)

On écrit « en tout cas » mais on écrit « en tous les cas ». (question-orthographe.fr)

Les deux graphies sont acceptées. On préfèrera « en tous cas » s’il s’agit de plusieurs « cas ». Par exemple, si vous voulez dire « dans tous les cas », il y a donc plusieurs cas et il faudra alors écrire « tous » au pluriel. Si vous voulez expliciter qu’il n’y a qu’un seul cas, alors écrivez « en tout cas » (« dans n’importe quel cas… »). (lalanguefrançaise.com)

« En tous cas » ne me semble pas horriblement fautif (etudes-littéraires.com)

 

Moi, ça fait longtemps que j’ai décidé de me caler sur Marcel !

 

Pour autant — tenez-vous bien —, Proust écrit parfois « en tout cas » (trois exactement), mais… avec des tirets : « en-tout-cas ». Là, il s’agit d’un de ces mots oubliés qui parsèment À la recherche du temps perdu. Cet « en-tout-cas »-là est une grande ombrelle qui protège de la pluie ou du soleil.

 

Épastrouillant, non ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Un jour, peu après le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté dedans, et s’y était trouvé assis en face de Mme Cottard qui faisait sa tournée de visites « de jours » en grande tenue, plumet au chapeau, robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes et gants blancs nettoyés. Revêtue de ces insignes, quand il faisait sec, elle allait à pied d’une maison à l’autre, dans un même quartier, mais pour passer ensuite dans un quartier différent usait de l’omnibus avec correspondance. I

*Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre à Swann sa main gantée de blanc d’où s’échappa, avec une correspondance, une vision de haute vie qui remplit l’omnibus, mêlée à l’odeur du teinturier. Et Swann se sentit déborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu’il éprouvait pour cette dernière n’étant plus mêlé de douleur, n’était plus guère de l’amour), tandis que de la plate-forme il la suivait de ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue Bonaparte, l’aigrette haute, d’une main relevant sa jupe, de l’autre tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le chiffre, laissant baller devant elle son manchon. I

*Comme jadis à Combray, quand elle me donnait des livres pour ma fête, c’est en cachette, pour me faire une surprise, que ma mère me fit venir à la fois les Mille et une Nuits de Galland et les Mille et une Nuits de Mardrus. Mais, après avoir jeté un coup d’œil sur les deux traductions, ma mère aurait bien voulu que je m’en tinsse à celle de Galland, tout en craignant de m’influencer, à cause du respect qu’elle avait de la liberté intellectuelle, de la peur d’intervenir maladroitement dans la vie de ma pensée, et du sentiment qu’étant une femme, d’une part elle manquait, croyait-elle, de la compétence littéraire qu’il fallait, d’autre part qu’elle ne devait pas juger d’après ce qui la choquait les lectures d’un jeune homme. En tombant sur certains contes, elle avait été révoltée par l’immoralité du sujet et la crudité de l’expression. Mais surtout, conservant précieusement comme des reliques, non pas seulement la broche, l’en-tout-cas, le manteau, le volume de Mme de Sévigné, mais aussi les habitudes de pensée et de langage de sa mère, cherchant en toute occasion quelle opinion celle-ci eût émise, ma mère ne pouvait douter de la condamnation que ma grand’mère eût prononcée contre le livre de Mardrus. IV

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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