Allez, hop, dans le panier à salade !

Allez, hop, dans le panier à salade !

 

Proust au gnouf ? Perspective peu aimable pour le grand homme, mais puisque j’ai commencé dans le registre familier, je poursuis : Marcel a eu chaud aux fesses !

 

Imaginez-le là-dedans :

C’est un « panier à salade ».

 

Dans la nuit du 11 au 12 janvier 1918, la police fait une descente à l’Hôtel Marigny. Des clients sont arrêtés. Parmi eux (selon la fiche de police archivée à la Préfecture de Paris) : « Proust, Marcel, 46 ans, rentier », buvant le champagne avec deux « admirables braves », André Brouillet, 20 ans, caporal au 408e régiment d’infanterie, et Léon Pernet, majeur, soldat de 1ère classe au 140e régiment d’infanterie. « Les trois personnes sus-désignées consommaient en compagnie du nommé Le Cuziat (Albert), propriétaire de l’hôtel », précise le rapport de police. Le commissaire Tanguy évoque une « réunion d’adeptes de la débauche anti-physique ».

 

Le maître de ce lieu de débauche pour homosexuels est un Breton, né en 1881. Ce Le Cuziat-là a été troisième valet de pied d’un noble polonais, le prince D. ; puis premier du prince Constantin de Radziwill ; avant de passer au service de la comtesse Greffulhe, chez le prince Orlov et chez le prince de Rohan.

Le romancier le rencontre en 1911 et offre très vite à ce « Gotha vivant » de le rémunérer en échange de ses connaissances sur l’étiquette, le protocole, les généalogies, les alliances, etc., autant d’informations qui vont nourrir son œuvre.

Ensuite, le très utile Albert ouvre un « établissement de bains », rue Godot-de-Mauroy, ce qui procure alors à l’écrivain des renseignements d’un autre ordre dont il ne se contente pas : il en obtient aussi des amants.

En 1917, enfin, Proust aide le tenancier à monter un bordel de garçons, l’hôtel Marigny, 11, rue de l’Arcade, dans le VIIIe arrondissement.

C’est là qu’il se fait pincer.

 

(Je m’arrête ici un instant pour ricaner en pensant à tous ceux qui (s’) interdisent de voir tout lien entre la fiction et la réalité.)

 

Dans Le Temps retrouvé, l’hôtel est tenu par Jupien/Le Cuziat, l’ancien giletier, amant de Charlus, puis nounou du baron devenu sénile. Les allusions, déguisées ou non, à l’épisode humiliant du début de la dernière année de guerre se glissent ici et là.

*« Une seconde », interrompit Jupien qui avait entendu une sonnette retentir à la chambre n° 3. C’était un député de l’Action Libérale qui sortait. Jupien n’avait pas besoin de voir le tableau car il connaissait son coup de sonnette, le député venant en effet tous les jours après déjeuner. Il avait été obligé ce jour-là de changer ses heures, car il avait marié sa fille à midi à Saint-Pierre de Chaillot. Il était donc venu le soir, mais tenait à partir de bonne heure à cause de sa femme, vite inquiète quand il rentrait tard, surtout par ces temps de bombardement. Jupien tenait à accompagner sa sortie pour témoigner de la déférence qu’il portait à la qualité d’honorable, sans aucun intérêt personnel d’ailleurs. Car bien que ce député, qui répudiait les exagérations de l’Action Française (il eût d’ailleurs été incapable de comprendre une ligne de Charles Maurras ou de Léon Daudet), fût bien avec les ministres, flattés d’être invités à ses chasses, Jupien n’aurait pas osé lui demander le moindre appui dans ses démêlés avec la police. Il savait que, s’il s’était risqué à parler de cela au législateur fortuné et froussard, il n’aurait pas évité la plus inoffensive des « descentes » mais eût instantanément perdu le plus généreux de ses clients. Après avoir reconduit jusqu’à la porte le député, qui avait rabattu son chapeau sur ses yeux, relevé son col, et, glissant rapidement comme il faisait dans ses programmes électoraux, croyait cacher son visage, Jupien remonta près de M. de Charlus à qui il dit : « C’était M. Eugène ». VII

*Si M. de Charlus avait été romancier, la maison que lui avait aménagée Jupien, en réduisant dans de telles proportions les risques, du moins (car une descente de police était toujours à craindre) les risques à l’égard d’un individu des dispositions duquel, dans la rue, le baron n’eût pas été assuré, eût été pour lui un malheur. Mais M. de Charlus n’était en art qu’un dilettante qui ne songeait pas à écrire, et n’était pas doué pour cela. VII

*La sirène annonciatrice des bombes ne troublait pas plus les habitués de Jupien que n’eût fait un iceberg. Bien plus, le danger physique menaçant les délivrait de la crainte dont ils étaient maladivement persécutés depuis longtemps. Or, il est faux de croire que l’échelle des craintes correspond à celle des dangers qui les inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir, et nullement d’un duel sérieux, d’un rat et pas d’un lion. Pendant quelques heures les agents de police ne s’occuperaient que de la vie des habitants, chose si peu importante et ne risqueraient pas de les déshonorer. VII

 

Ah, Charlus romancier ! ah, l’échelle des craintes (avec la référence aux rats) ! Du très grand art ! Si, par deux fois, Mme Verdurin assure que la police a le baron « à l’œil », on ne m’ôtera pas de l’idée que Proust songe un peu à lui. Dans les tomes précédents, il évoque d’autres irruptions de la force publique :

*si dans le monde des peintres, des comédiens, M. de Charlus avait si mauvaise réputation, cela tenait à ce qu’on le confondait avec un comte Leblois de Charlus, qui n’avait même pas la moindre parenté avec lui, ou extrêmement lointaine, et qui avait été arrêté, peut-être par erreur, dans une descente de police restée fameuse. IV

*si j’avais pensé que même une petite fille inconnue pût avoir, par l’arrivée d’un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j’aurais mieux aimé me tuer. V

 

Voilà pourquoi l’image de Proust dans un fourgon cellulaire à Paris n’est pas moins improbable que celle d’un Dominique Strauss-Kahn serré et menotté pour un autre épisode hôtelier, à New York.

 

Et s’il est fait l’usage de « panier à salade », c’est que Proust en use, toujours dans le dernier volume, à propos d’un politicien corrompu conspué par la foule.

 

C’est un hapax. Le mot n’a alors pas un siècle. Il trouve son explication dans l’allure des voitures cellulaires d’abord à claire-voie.

 

Avant d’être clos, on y peut voir les prisonniers brinquebalés sur des voies en mauvais état. La comparaison est naturelle avec une salade que l’on secoue dans un panier essoreur.

 

Pour sûr, on n’y transportait pas le dessus du panier.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*On part de l’idée que les gens sont restés les mêmes et on les trouve vieux. Mais une fois que l’idée dont on part est qu’ils sont vieux, on les retrouve, on ne les trouve pas si mal. Pour Odette, ce n’était pas seulement cela, son aspect, une fois qu’on savait son âge et qu’on s’attendait à une vieille femme, semblait un défi plus miraculeux aux lois de la chronologie que la conservation du radium à celles de la nature. Elle, si je ne la reconnus pas d’abord, ce fut non parce qu’elle avait, mais parce qu’elle n’avait pas changé. Me rendant compte depuis une heure de ce que le temps ajoutait de nouveau aux êtres et de ce qu’il fallait soustraire pour les retrouver tels que je les avais connus, je faisais maintenant rapidement ce calcul et ajoutant à l’ancienne Odette le chiffre d’années qui avait passé sur elle, le résultat que je trouvai fut une personne qui me semblait ne pas pouvoir être celle que j’avais sous les yeux, précisément parce que celle-là était pareille à celle d’autrefois. Quel était le fait du fard, de la teinture ? Elle avait l’air sous ses cheveux dorés tout plats – un peu un chignon ébouriffé de grosse poupée mécanique sur une figure étonnée et immuable de poupée aussi – auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de l’Exposition de 1878 (dont elle eût certes été alors, et surtout si elle eût eu alors l’âge d’aujourd’hui, la plus fantastique merveille) venant débiter son compliment dans une revue de fin d’année, mais de l’Exposition de 1878 représentée par une femme encore jeune.

À côté de nous, un ministre d’avant l’époque boulangiste, et qui l’était de nouveau, passait lui aussi, en envoyant aux dames un sourire tremblotant et lointain, mais comme emprisonné dans les mille liens du passé, comme un petit fantôme qu’une main invisible promenait, diminué de taille, changé dans sa substance et ayant l’air d’une réduction en pierre ponce de soi-même. Cet ancien président du Conseil, si bien reçu dans le faubourg Saint-Germain, avait jadis été l’objet de poursuites criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais grâce au renouvellement des individus qui composent l’un et l’autre, et dans les individus subsistant des passions et même des souvenirs, personne ne le savait plus et il était honoré. Aussi n’y a-t-il pas d’humiliation si grande dont on ne devrait prendre aisément son parti, sachant qu’au bout de quelques années, nos fautes ensevelies ne seront plus qu’une invisible poussière sur laquelle sourira la paix souriante et fleurie de la nature. L’individu momentanément taré se trouvera, par le jeu d’équilibre du temps, pris entre deux couches sociales nouvelles qui n’auront pour lui que déférence et admiration, et au-dessus desquelles il se prélassera aisément. Seulement c’est au temps qu’est confié ce travail ; et au moment de ses ennuis, rien ne peut le consoler que la jeune laitière d’en face l’ait entendu appeler « chéquard » par la foule qui montrait le poing tandis qu’il entrait dans le « panier à salade », la jeune laitière qui ne voit pas les choses dans le plan du temps, qui ignore que les hommes qu’encense le journal du matin furent déconsidérés jadis, et que l’homme qui frise la prison en ce moment et peut-être, en pensant à cette jeune laitière, n’aura pas les paroles humbles qui lui concilieraient la sympathie, sera un jour célébré par la presse et recherché par les duchesses. Et le temps éloigne pareillement les querelles de famille. Et chez la princesse de Guermantes on voyait un couple où le mari et la femme avaient pour oncles morts aujourd’hui, deux hommes qui ne s’étaient pas contentés de se souffleter mais dont l’un pour humilier l’autre lui avait envoyé comme témoins son concierge et son maître d’hôtel, jugeant que des gens du monde eussent été trop bien pour lui. Mais ces histoires dormaient dans les journaux d’il y a trente ans et personne ne les savait plus. Et ainsi le salon de la princesse de Guermantes était illuminé, oublieux et fleuri, comme un paisible cimetière. Le temps n’y avait pas seulement défait d’anciennes créatures, il y avait rendu possibles, il y avait créé des associations nouvelles. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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