Trois petits métiers de Paris en prime

Trois petits métiers de Paris en prime

 

Ils n’appartiennent pas à la liste proustienne des petits métiers de la capitale… C’en sont bel et bien, pourtant.

 

Pour rencontrer les deux premiers, il faut remonter à Sodome et Gomorrhe.

 

*Au bout d’une demi-heure, M. de Charlus ressortit. « Pourquoi avez-vous votre menton rasé comme cela, dit-il au baron d’un ton de câlinerie. C’est si beau une belle barbe. — Fi ! c’est dégoûtant », répondit le baron.

Cependant il s’attardait encore sur le pas de la porte et demandait à Jupien des renseignements sur le quartier. «Vous ne savez rien sur le marchand de marrons du coin,

 

pas à gauche, c’est une horreur, mais du côté pair, un grand gaillard tout noir ? Et le pharmacien d’en face, il a un cycliste très gentil

 

qui porte ses médicaments. » Ces questions froissèrent sans doute Jupien car, se redressant avec le dépit d’une grande coquette trahie, il répondit : « Je vois que vous avez un cœur d’artichaut. »

 

Le dernier petit métier est éparpillé sur trois tomes — (et je suis assez fier de l’avoir déniché). S’avance le marchand de photographies. Françoise fait l’emplette de reproductions de tableaux et de portraits de Pie IX et de Raspail ; le Héros admire les photos d’actrices (celles des femmes qu’il aime, c’est une autre affaire) ; s’il reçoit de Swann des clichés de figures de Giotto , il en achète de la Berma ; dans le tome ultime de la Recherche, le Héros se souvient du « marchand en plein vent des photographies ».

 

En réalité, je n’ai trouvé aucune illustration de commerçant ambulant sous ce nom. Il apparaît dans les archives comme marchand de cartes postales.

 

Le temps est venu de ranger les étals.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Pas mal non ?

 

 

 

Les extraits (Photo)

*[Françoise] Elle eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette, et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs « épaisseurs » d’art : au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même. I

*J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma famille notamment de la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais tous les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l’air aussi franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l’aspect théâtral que j’admirais dans les photographies d’actrices, ni de l’expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener. J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la voiture à deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. I

*L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les « plumer » était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraux la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m’avait donné des photographies.

*En rentrant, Françoise me fit arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX et de Raspail et où, pour ma part, j’en achetai une de la Berma. II

*Mme de Villeparisis ne me faisait pas plus penser à une personne d’un monde spécial, que son cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté la photographie avec celle de Pie IX. II

*Quand j’arrivai au coin de la rue Royale où était jadis le marchand en plein vent des photographies aimées de Françoise, il me sembla que la voiture, entraînée par des centaines de tours anciens, ne pourrait pas faire autrement que de tourner d’elle-même. VII


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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