Mais qui voit mourir les lilas ?

Mais qui voit mourir les lilas ?

 

Débat en paternité de poème ? Un vers, un seul, cité et répété, mais non attribué : tel sont les six mots commençant un poème que Céleste Albaret (la fictive) sait par cœur — Ici-bas tous les lilas meurent.

 

*Un jour pourtant, elles trouvèrent sur mon lit un volume. C’étaient des poèmes admirables mais obscurs de Saint-Léger Léger. Céleste lut quelques pages et me dit : « Mais êtes-vous bien sûr que ce sont des vers, est-ce que ce ne serait pas plutôt des devinettes ? » Évidemment pour une personne qui avait appris dans son enfance une seule poésie : Ici-bas tous les lilas meurent, il y avait manque de transition. Je crois que leur obstination à ne rien apprendre tenait un peu à leur pays malsain. Elles étaient pourtant aussi douées qu’un poète, avec plus de modestie qu’ils n’en ont généralement. Car si Céleste avait dit quelque chose de remarquable et que, ne me souvenant pas bien, je lui demandais de me le rappeler, elle assurait avoir oublié. Elles ne liront jamais de livres, mais n’en feront jamais non plus. IV

*Du reste, j’allais avoir à lutter contre des prières du même genre, dans l’hôtel d’abord, où Marie Gineste et Céleste Albaret avaient les yeux rouges. Marie, du reste, faisait entendre le sanglot pressé d’un torrent. Céleste, plus molle, lui recommandait le calme ; mais Marie ayant murmuré les seuls vers qu’elle connût : Ici-bas tous les lilas meurent, Céleste ne put se retenir et une nappe de larmes s’épandit sur sa figure couleur de lilas ; je pense, du reste, qu’elles m’oublièrent dès le soir même. IV

 

Le poème su par Céleste Albaret est de Sully-Prudhomme (1839-1907), Ici-bas (1865, mis en musique par Gabriel Fauré en 1874) :

Ici-bas tous les lilas meurent

Tous les chants des oiseaux sont courts

Je rêve aux étés qui demeurent

Toujours.

 

Ici-bas les lèvres effleurent

Sans rien laisser de leur velours

Je rêve aux baisers qui demeurent

Toujours.

 

Ici-bas tous les hommes pleurent

Leurs amitiés ou leurs amours

Je rêve aux bonheurs qui demeurent

Toujours.

 

Or, le 11 mai 1915, sur le front, à Courmelois (Marne), Guillaume Apollinaire (1880-1918) écrit à Louise de Coligny-Châtillon renommée Lou une lettre avec un poème, Rêverie, qui commence ainsi :

Ici-bas tous les lilas meurent

Je rêve aux printemps qui demeurent

Toujours
Ici-bas les lèvres effleurent

Sans rien laisser de leur velours…

Je rêve aux baisers qui demeurent

Toujours

 

La ressemblance ne peut pas être que fortuite. Guillaume a lu son aîné. L’inspiration est-elle consciente ? Qu’importe et il n’y aura pas de querelle sur l’identité de l’auteur —Proust ayant tranché en expliquant que Céleste a appris ce poème « dans son enfance ».

 

Mais où trouve-t-on, grâce à la lecture de la Recherche, des poèmes de Sully-Prudhomme et d’Apollinaire ? (Qu’est-ce qu’on dit ?)

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Mais qui voit mourir les lilas ?”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Cher et merveilleux Fou de Proust,
    Tous les lilas meurent, oui – sauf ceux, invisibles et persistants, qui passent, de cervelles en cervelles, enlacés par « les anneaux d’un beau style » à la pensée d’un auteur dont l’oeuvre ne meurt pas…
    Amitiés, belle journée des aubépines!
    Pierre-Yves.

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et