Toutes sortes de bleus

Toutes sortes de bleus

 

Le bleu éclaire souvent la recherche du temps perdu… Il est deux cent soixante-treize occurrences de mots commençant par ses quatre lettres.

Les premières : ceinture bleue, Barbe-Bleue, mousseline bleue, reflet oblique et bleu, vitraux rectangulaires où dominait le bleu, flot bleu, ciel bleu, regard bleu, plafonds peints d’un bleu qui prétendait imiter le ciel…

La plupart ne nécessitent aucune explication — qui ignore le personnage du conte de Charles Perrault (1697) qui a trucidé ses épouses et que la barbe bleue rend laid et terrible ? —, mais certaines peuvent décontenancer des lecteurs peu au fait d’une époque disparue ou oubliée.

 

Un bleu

Jeune recrue, par allusion à la blouse bleue qui lui est attribuée à son arrivée sous les drapeaux. Par définition, il est sans expérience.

 

*[Mme de Villeparisis au Grand-Hôtel] Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de l’après-midi, le jour de notre arrivée et nous ne l’aperçûmes pas dans la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus, nous conduisit, sous sa protection, à l’heure du déjeuner comme un gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire habiller ; II

*[Échange de militaires de Doncières sur un képi de Saint-Loup :]

— Aussi haut comme mon paquetage.

— Voyons, vieux, tu veux nous la faire à l’oseille, il ne pouvait pas être aussi haut que ton paquetage, interrompait un jeune licencié ès lettres qui cherchait, en usant de ce dialecte, à ne pas avoir l’air d’un bleu et, en osant cette contradiction, à se faire confirmer un fait qui l’enchantait. III

*[Les Verdurin] grâce à sa sensibilité frémissante, à sa timidité craintive et vite affolée, Saniette leur offrait un souffre-douleur quotidien. Aussi, de peur qu’il lâchât, avait-on soin de l’inviter avec des paroles aimables et persuasives comme en ont au lycée les vétérans, au régiment les anciens pour un bleu qu’on veut amadouer afin de pouvoir s’en saisir, à seules fins alors de le chatouiller et de lui faire des brimades quand il ne pourra plus s’échapper. IV

*Un chant d’oiseau dans le parc de Montboissier, ou une brise chargée de l’odeur de réséda, sont évidemment des événements de moindre conséquence que les plus grandes dates de la Révolution et de l’Empire. Ils ont cependant inspiré à Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-tombe, des pages d’une valeur infiniment plus grande.) Les mots de dreyfusard et d’antidreyfusard n’avaient plus de sens, disaient les mêmes gens qui eussent été stupéfaits et révoltés si on leur avait dit que probablement dans quelques siècles, et peut-être moins, celui de boche n’aurait plus que la valeur de curiosité des mots sans-culotte ou chouan ou bleu. VII

 

Bas-bleu

Femme de lettres puis ayant des prétentions littéraires, enfin pédante, précieuse, ridicule.

 

L’expression est un calque de l’anglais blue-stocking. Au milieu du XVIIIe siècle, à Londres, les membres d’un club littéraire se réunissent chez Mrs Elizabeth Montagu. Un des participants, Mr Benjamin Stillingfle, porte, en réaction contre la tenue habillée habituelle dans ce genre de réunion des bas de laine bleue. Naît l’appellation de « The Blue Stocking Society ». Des membres de cette société, le nom passe aux femmes de cette coterie, puis à n’importe quelle femme affectant des prétentions littéraires.

Orthographiée « bas-bleu » ou « bas bleu », l’expression revient sept fois désignant nommément Mme de Villeparisis, trois de ses amies et la comtesse douairière d’Argencourt, née Seineport, tandis que Mme Leroi les fuit.

 

*Dans certains Mémoires écrits par une femme et considérés comme un chef-d’œuvre, telle phrase qu’on cite comme un modèle de grâce légère m’a toujours fait supposer que pour arriver à une telle légèreté l’auteur avait dû posséder autrefois une science un peu lourde, une culture rébarbative, et que, jeune fille, elle semblait probablement à ses amies un insupportable bas-bleu. Et entre certaines qualités littéraires et l’insuccès mondain, la connexité est si nécessaire, qu’en lisant aujourd’hui les Mémoires de Mme de Villeparisis, telle épithète juste, telles métaphores qui se suivent, suffiront au lecteur pour qu’à leur aide il reconstitue le salut profond, mais glacial, que devait adresser à la vieille marquise, dans l’escalier d’une ambassade, telle snob comme Mme Leroi, qui lui cornait peut-être un carton en allant chez les Guermantes mais ne mettait jamais les pieds dans son salon de peur de s’y déclasser parmi toutes ces femmes de médecins ou de notaires. Un bas-bleu, Mme de Villeparisis en avait peut-être été un dans sa prime jeunesse, et, ivre alors de son savoir, n’avait peut-être pas su retenir contre des gens du monde moins intelligents et moins instruits qu’elle, des traits acérés que le blessé n’oublie pas. III

*Or, de tout cela Mme de Villeparisis avait un peu dans son salon actuel et dans les souvenirs, quelquefois retouchés légèrement, à l’aide desquels elle le prolongeait dans le passé. Puis M. de Norpois, qui n’était pas capable de refaire une vraie situation à son amie, lui amenait en revanche les hommes d’État étrangers ou français qui avaient besoin de lui et savaient que la seule manière efficace de lui faire leur cour était de fréquenter chez Mme de Villeparisis. Peut-être Mme Leroi connaissait-elle aussi ces éminentes personnalités européennes. Mais en femme agréable et qui fuit le ton des bas bleus elle se gardait de parler de la question d’Orient aux premiers ministres aussi bien que de l’essence de l’amour aux romanciers et aux philosophes. « L’amour ? avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait demandé : « Que pensez-vous de l’amour ? » L’amour ? je le fais souvent mais je n’en parle jamais. » Quand elle avait chez elle de ces célébrités de la littérature et de la politique elle se contentait, comme la duchesse de Guermantes, de les faire jouer au poker. Ils aimaient souvent mieux cela que les grandes conversations à idées générales où les contraignait Mme de Villeparisis. Mais ces conversations, peut-être ridicules dans le monde, ont fourni aux « Souvenirs » de Mme de Villeparisis de ces morceaux excellents, de ces dissertations politiques qui font bien dans des Mémoires comme dans les tragédies à la Corneille. D’ailleurs, les salons des Mme de Villeparisis peuvent seuls passer à la postérité parce que les Mme Leroi ne savent pas écrire, et le sauraient-elles, n’en auraient pas le temps. Et si les dispositions littéraires des Mme de Villeparisis sont la cause du dédain des Mme Leroi, à son tour le dédain des Mme Leroi sert singulièrement les dispositions littéraires des Mme de Villeparisis en faisant aux dames bas bleus le loisir que réclame la carrière des lettres. Dieu qui veut qu’il y ait quelques livres bien écrits souffle pour cela ces dédains dans le cœur des Mme Leroi, car il sait que si elles invitaient à dîner les Mme de Villeparisis, celles-ci laisseraient immédiatement leur écritoire et feraient atteler pour huit heures.

Au bout d’un instant entra d’un pas lent et solennel une vieille dame d’une haute taille et qui, sous son chapeau de paille relevé, laissait voir une monumentale coiffure blanche à la Marie-Antoinette. Je ne savais pas alors qu’elle était une des trois femmes qu’on pouvait observer encore dans la société parisienne et qui, comme Mme de Villeparisis, tout en étant d’une grande naissance, avaient été réduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu’aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne recevoir qu’une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de ces dames avait sa «duchesse de Guermantes», sa nièce brillante qui venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue à attirer chez elle la « duchesse de Guermantes » d’une des deux autres. Mme de Villeparisis était fort liée avec ces trois dames, mais elle ne les aimait pas. Peut-être leur situation assez analogue à la sienne lui en présentait-elle une image qui ne lui était pas agréable. Puis aigries, bas bleus, cherchant, par le nombre des saynètes qu’elles faisaient jouer, à se donner l’illusion d’un salon, elles avaient entre elles des rivalités qu’une fortune assez délabrée au cours d’une existence peu tranquille forçait à compter, à profiter du concours gracieux d’un artiste, en une sorte de lutte pour la vie. De plus la dame à la coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu’elle voyait Mme de Villeparisis, ne pouvait s’empêcher de penser que la duchesse de Guermantes n’allait pas à ses vendredis. Sa consolation était qu’à ces mêmes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de Poix, laquelle était sa Guermantes à elle et qui n’allait jamais chez Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix fût amie intime de la duchesse. III

*On peut imaginer combien cette « sortie » de Mlle de Guermantes sur Tolstoï, si elle indignait les Courvoisier, émerveillait les Guermantes, et, par-delà, tout ce qui leur tenait non seulement de près, mais de loin. La comtesse douairière d’Argencourt, née Seineport, qui recevait un peu tout le monde parce qu’elle était bas-bleu et quoique son fils fût un terrible snob, racontait le mot devant des gens de lettres en disant : « Oriane de Guermantes qui est fine comme l’ambre, maligne comme un singe, douée pour tout, qui fait des aquarelles dignes d’un grand peintre et des vers comme en font peu de grands poètes, et vous savez, comme famille, c’est tout ce qu’il y a de plus haut, sa grand’mère était Mlle de Montpensier, et elle est la dix-huitième Oriane de Guermantes sans une mésalliance, c’est le sang le plus pur, le plus vieux de France. » III

*Comme un écrivain donne la palme de l’intelligence, non pas à l’homme le plus intelligent, mais au viveur faisant une réflexion hardie et tolérante sur la passion d’un homme pour une femme, réflexion qui fait que la maîtresse bas-bleu de l’écrivain s’accorde avec lui pour trouver que de tous les gens qui viennent chez elle le moins bête était encore ce vieux beau qui a l’expérience des choses de l’amour, de même M. de Charlus trouvait plus intelligent que ses autres amis, Brichot, qui non seulement était aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les philosophes grecs, les poètes latins, les conteurs orientaux, des textes qui décoraient le goût du baron d’un florilège étrange et charmant. M. de Charlus était arrivé à cet âge où un Victor Hugo aime à s’entourer surtout de Vacqueries et de Meurices. V

 

Billet bleu

Billet de banque.

La série des « billets bleus », fabriqués entre 1862 et 1882, constitue les premiers billets modernes français.

Depuis la diffusion des techniques photographiques à partir des années 1848-1850, la Banque de France, pour faire face aux nombreux contrefacteurs, travaille sur un projet de billet utilisant une encre colorée plus difficile à clicher (le bleu n’imprime pas la plaque sensible). L’usage du « bleu céleste », importé de Saxe, est approuvé par le Conseil en 1862. D’autre part, l’impression du verso à l’identique inversé est abandonnée au profit d’une gravure différente.

Le premier billet qui inaugura cette nouvelle série est le 1 000 francs bleu, suivi des 100, 50 et 500 francs bleus.

 

*[La Berma] Elle rentrait dans d’horribles souffrances mais heureuse d’apporter à sa fille les billets bleus, que par une gaminerie de vieille enfant de la balle elle avait l’habitude de serrer dans ses bas, d’où elle les sortait avec fierté, espérant un sourire, un baiser. VII

 

 

Cordon bleu

Excellent cuisinier.

« Cordon bleu » a d’abord désigné des décorations de prestige, offertes par les rois (à la place de sommes d’argent, donc bien plus économiques) aux personnes méritantes.
Il en est ainsi de l’insigne des Chevaliers du Saint-Esprit, ordre créé par Henri III vers la fin du XVIe siècle, et distinction élitiste qui n’est proposée qu’à peu de personnes appelées des « cordons bleus ». À l’époque, on trouve aussi la Jarretière d’Angleterre, l’Éléphant de Danemark ou les Séraphins de Suède. Aujourd’hui, on trouve encore l’ordre national du Mérite.
De ces décorations associées à un cordon ou ruban bleu, naît le qualificatif « cordon bleu » pour dire « le plus remarquable ».

Le qualificatif est enfin appliqué, d’abord par plaisanterie, aux bonnes cuisinières.

 

*[Journal inédit des Goncourt :] Et ce qui est peut-être aussi rare, c’est la qualité vraiment tout à fait remarquable des choses qui sont servies là-dedans, un manger finement mijoté, tout un fricoté comme les Parisiens, il faut le dire bien haut, n’en ont jamais dans les plus grands dîners, et qui me rappelle certains cordons bleus de Jean d’Heurs. VII

 

L’origine de la référence aux Goncourt est à trouver dans l’authentique Journal d’Edmond de Goncourt. Jean d’Heurs est une ancienne abbaye lorraine propriété de la famille :

Année 1877 : Samedi, 4 août. — Départ pour le château de Jean d’Heurs.

Jeudi, 23 août. — Aujourd’hui, tombe au château le peintre célèbre des chiens et des chats : Lambert. Il vient peindre Alma, l’admirable épagneul anglais : les amours de la châtelaine. Le fin gourmand, qu’est ce Lambert ! il arrive, les poches bourrées de menus, pour les faire exécuter par les consciencieux cordons bleus de la province.

Année 1888 : Mercredi 1er août. — Le fer à gaufres, à oublies, à toutelots, ces trois fers, servant à faire les vieilles pâtisseries de la Lorraine, et que je regardais dans la cuisine, de Jean d’Heurs, on me dit qu’on n’en fabrique plus, et que dans les successions et les ventes des antiques familles, on se les arrache.

 

 

Rester bleu

Rester étonné, surpris, ébahi, ahuri, stupéfait (de même qu’on peut être vert de rage !).

 

*Le sage est forcément sceptique, répondit le docteur. Que sais-je ? gnôthi seauton [en caractères grecs, Connais-toi toi-même], disait Socrate. C’est très juste, l’excès en tout est un défaut. Mais je reste bleu quand je pense que cela a suffi à faire durer le nom de Socrate jusqu’à nos jours. IV

 

 

Sang bleu

Sang noble.

Associée à la noblesse sous l’Ancien Régime, l’expression tire ses origines des grandes familles des royaumes d’Europe, notamment en France et en Espagne.

Au XVIIe siècle, les hommes et les femmes de la noblesse font en effet en sorte que leur peau soit la plus blanche et la plus fine possible, ce qui peut laisser apparaître leurs veines, bleues. Cette apparence physique est rigoureusement entretenue en restant à l’abri du soleil, dans de vastes demeures, et grâce à des soins du visage et du corps. Les habitants les plus pauvres ne peuvent se payer ce luxe, contraints de travailler dur dans les champs et dont la peau est donc plus bronzée. Cette mode, adoptée ensuite par la bourgeoisie, a duré jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Cette locution serait le calque de l’espagnol sangre azul, les grandes familles castillanes se flattant de leur exempte de sang étranger, maure ou juif, réputés pour avoir le teint hâlé.

Dans la réalité, lorsqu’on observe les veines au travers de la peau, si elles paraissent bleues, c’est dû au filtre que constitue la peau, qui ne laisse passer que la lumière bleue. Nous avons tous le sang rouge.

 

*[Cottard] Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur supposant parfois un sens plus précis qu’elles n’ont, il eût désiré savoir ce qu’on voulait dire exactement par celles qu’il entendait le plus souvent employer : la beauté du diable, du sang bleu, une vie de bâtons de chaise, le quart d’heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner carte blanche, être réduit à quia, etc., I

 

 

Vouer au bleu

Dans certaines familles catholiques, c’est faire vœu qu’un enfant sera habillé de bleu, en l’honneur de la sainte Vierge, dont c’est la couleur. Les enfants bleus sont placés dès leur naissance sous la protection de la Vierge Marie. Jusqu’à l’âge de sept-huit ans environ, ils ne sont habillés que de nuances de bleu, du bleu ciel au bleu marine, et de blanc. On achète leurs vêtements dans des magasins spécialisés, à l’enseigne « Aux Enfants bleus » ou « À l’Enfant voué ». (Site mamandanco.fr)

Le duc de Chartres et sa famille (détail), par Charles Lepeintre, 1776 : Louis-Philippe, futur roi des Français porte une ceinture rose et Louis-Antoine, duc de Montpensier, est habillé de bleu.

 

*Un littérateur eût de même été enchanté de leur conversation, qui eût été pour lui — car l’affamé n’a pas besoin d’un autre affamé — un dictionnaire vivant de toutes ces expressions qui chaque jour s’oublient davantage : des cravates à la Saint-Joseph, des enfants voués au bleu, etc., et qu’on ne trouve plus que chez ceux qui se font les aimables et bénévoles conservateurs du passé. III

 

Je vous salue… demain d’autres « bleus » mais aussi des « pneus ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Toutes sortes de bleus”

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  1. Sans compter les bleus à l’âme…

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