Comprendre les coups de chapeau

Comprendre les coups de chapeau

 

Il est des hommages qui méritent d’être regardés à deux fois avant de se réjouir de les recevoir.

Tel est le cas du coup de chapeau.

Officiellement, lorsqu’un homme soulève son chapeau devant quel qu’un, c’est pour le saluer, complimenter, admirer.

 

Quand le mouvement est extrême, le chapeau redescendant jusqu’à toucher terre, le respect est on ne peut plus grand. C’est le cas trois fois dans À la recherche du temps perdu, le premier au seul niveau de l’expression :

*« Ah ! celui-là, reprit Brichot, en parlant de « Monsieur le prince de Talleyrand », il faut le saluer chapeau bas. C’est un ancêtre. IV

Le deuxième est donné par le jeune Héros à Mme Swann au bois de Boulogne, « grand », « étendu » et « prolongé » au point de la fait sourire et rire les passants.

Le dernier, « immense » vient du premier président à destination de la marquise de Villeparisis passant en voiture, geste de respect d’un homme qui se veut ainsi du monde en se détachant de son entourage qui lui paraît inférieur.

 

Il est bien d’autres coups de chapeau qu’il faut savoir interpréter.

 

Après une fâcherie familiale, le jeune Héros, encore, renonce à donner un coup de chapeau à son oncle Adolphe, jugeant ce geste « mesquin » et pour que son parent ne croit pas à une « banale politesse ».

Ainsi, le coup de chapeau serait le service minimum d’une salutation en public.

 

L’attention est au contraire « cérémonieuse » quand M. de Norpois, en voiture, voit la mère du Héros.

 

Dans une autre circonstance, quand Legrandin donne un coup de chapeau à la grand’mère, son petit-fils estime qu’il aurait dû y être répondu, ce que la vieille dame balaie indifférente.

 

Geste insolent ? Tel est le coup de chapeau du malade guéri croisant son médecin qui le croyait mort.

 

Geste mondain, le coup de chapeau l’est pour certains en public adressé à des connaissances en brillante compagnie.

 

Sur l’échelle de la considération, cette manifestation est décidément difficile à traduire. L’empereur Guillaume II la trouve de bas niveau. Dans deux tomes différents, Marcel Proust (qui se montre parfois itératif) écrit deux fois sa formule : « Ce que je veux, c’est une poignée de mains, ce n’est pas un coup de chapeau. »

 

Au niveau le plus inférieur se trouve un geste à peine esquissé, le toucher du chapeau. Cité deux fois, il est si machinal et distrait qu’il est, dans le premier cas suivi d’une gifle donnée par le toucheur ; dans le second, il y est répondu « plus ou moins poliment ».

 

Décoder les coups de chapeaux, tout un art !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me conduisit jusqu’à l’antichambre. Éperdu d’amour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et tandis qu’avec assez d’embarras il me laissait entendre sans oser me le dire ouvertement qu’il aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance. Il était si fort en effet que deux heures plus tard, après quelques phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée assez nette de la nouvelle importance dont j’étais doué, je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d’ennuis à mon oncle. Comment l’aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une visite où je n’en trouvais pas. N’arrive-t-il pas tous les jours qu’un ami nous demande de ne pas manquer de l’excuser auprès d’une femme à qui il a été empêché d’écrire, et que nous négligions de le faire jugeant que cette personne ne peut pas attacher d’importance à un silence qui n’en a pas pour nous ? Je m’imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction spécifique sur ce qu’on y introduisait ; et je ne doutais pas qu’en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle m’avait fait faire, je ne leur transmisse en même temps comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement s’en remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur suggérais d’adopter, quand ils voulurent apprécier l’action de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications violentes ; j’en fus indirectement informé. Quelques jours après, croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte, je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j’aurais voulu lui exprimer. À côté de leur immensité, je trouvai qu’un coup de chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je ne me croyais pas tenu envers lui à plus qu’à une banale politesse. Je résolus de m’abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête. Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de mes parents, il ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans qu’aucun de nous l’ait jamais revu. I

 

*Mais déjà j’étais tout près de Mme Swann, alors je lui tirais un si grand coup de chapeau, si étendu, si prolongé, qu’elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Des gens riaient. Quant à elle, elle ne m’avait jamais vu avec Gilberte, elle ne savait pas mon nom, mais j’étais pour elle — comme un des gardes du Bois, ou le batelier ou les canards du lac à qui elle jetait du pain — un des personnages secondaires, familiers, anonymes, aussi dénués de caractères individuels qu’un « emploi de théâtre », de ses promenades au bois. I

 

*Et comme elle était incapable de mentir à mon père, elle s’entraînait elle-même à admirer l’Ambassadeur pour pouvoir le louer avec sincérité. D’ailleurs, elle goûtait naturellement son air de bonté, sa politesse un peu désuète (et si cérémonieuse que quand, marchant en redressant sa haute taille, il apercevait ma mère qui passait en voiture, avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait au loin un cigare à peine commencé) ; I

 

*Un retour en voiture découverte se superpose à sa première atteinte ; si malade que fût ma grand’mère, en somme plusieurs personnes auraient pu dire qu’à six heures, quand nous revînmes des Champs-Élysées, elles l’avaient saluée, passant en voiture découverte, par un temps superbe. Legrandin, qui se dirigeait vers la place de la Concorde, nous donna un coup de chapeau, en s’arrêtant, l’air étonné. Moi qui n’étais pas encore détaché de la vie, je demandai à ma grand’mère si elle lui avait répondu, lui rappelant qu’il était susceptible. Ma grand’mère, me trouvant sans doute bien léger, leva sa main en l’air comme pour dire : « Qu’est-ce que cela fait ? cela n’a aucune importance. » III

 

*Que le malade, livré à lui-même, s’impose alors un régime implacable, et ensuite guérisse ou tout au moins survive, le médecin, salué par lui avenue de l’Opéra quand il le croyait depuis longtemps au Père-Lachaise, verra dans ce coup de chapeau un geste de narquoise insolence. IV

 

*nous vîmes déboucher au petit trot de ses deux chevaux, dans la rue perpendiculaire à la digue à l’angle de laquelle nous nous tenions, la calèche de Mme de Cambremer. Le premier président qui, à ce moment, s’avançait vers nous, s’écarta d’un bond, quand il reconnut la voiture, pour ne pas être vu dans notre société ; puis, quand il pensa que les regards de la marquise allaient pouvoir croiser les siens, s’inclina en lançant un immense coup de chapeau. Mais la voiture, au lieu de continuer, comme il semblait probable, par la rue de la Mer, disparut derrière l’entrée de l’hôtel. IV

 

*Probablement, si Saniette avait avoué franchement cet ennui qu’il craignait de causer, on n’eût pas redouté ses visites. L’ennui est un des maux les moins graves qu’on ait à supporter, le sien n’existait peut-être que dans l’imagination des autres, ou lui avait été inoculé grâce à une sorte de suggestion par eux, laquelle avait trouvé prise sur son agréable modestie. Mais il tenait tant à ne pas laisser voir qu’il n’était pas recherché, qu’il n’osait pas s’offrir. Certes il avait raison de ne pas faire comme les gens qui sont si contents de donner des coups de chapeau dans un lieu public, que, ne vous ayant pas vu depuis longtemps et vous apercevant dans une loge avec des personnes brillantes qu’ils ne connaissent pas, ils vous jettent un bonjour furtif et retentissant en s’excusant sur le plaisir, sur l’émotion qu’ils ont eus à vous apercevoir, à constater que vous renouez avec les plaisirs, que vous avez bonne mine, etc. IV

 

Poignée de main et coup de chapeau

*C’est comme le prince de Bulgarie…

— C’est notre cousin, dit la duchesse, il a de l’esprit.

— C’est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour cela que ce soit un prave homme. Non, c’est de nous qu’il faudrait vous rapprocher, c’est le plus grand désir de l’empereur, mais il veut que ça vienne du cœur ; il dit : ce que je veux c’est une poignée de mains, ce n’est pas un coup de chapeau ! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait plus pratique que le rapprochement anglo-français que prêche M. de Norpois. III

*[Charlus :] Mais je crois le penchant qui porte l’Empereur vers nous profondément sincère. Les imbéciles vous diront que c’est un empereur de théâtre. Il est au contraire merveilleusement intelligent, il ne s’y connaît pas en peinture, et il a forcé M. Tschudi de retirer les Elstir des musées nationaux. Mais Louis XIV n’aimait pas les maîtres hollandais, avait aussi le goût de l’apparat, et a été, somme toute, un grand souverain. Encore Guillaume Il a-t-il armé son pays, au point de vue militaire et naval, comme Louis XIV n’avait pas fait, et j’espère que son règne ne connaîtra jamais les revers qui ont assombri, sur la fin, le règne de celui qu’on appelle banalement le Roi Soleil. La République a commis une grande faute, à mon avis, en repoussant les amabilités du Hohenzollern ou en ne les lui rendant qu’au compte-gouttes. Il s’en rend lui-même très bien compte et dit, avec ce don d’expression qu’il a : « Ce que je veux, c’est une poignée de mains, ce n’est pas un coup de chapeau. » Comme homme, il est vil ; IV

 

Toucher son chapeau

*— Mais mon petit, ajouta-t-il en s’adressant à moi, ne reste pas là, je te dis, tu vas te mettre à tousser.

Je lui montrai le décor qui m’empêchait de me déplacer. Il toucha légèrement son chapeau et dit au journaliste :

— Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter votre cigare, la fumée fait mal à mon ami.

Sa maîtresse, ne l’attendant pas, s’en allait vers sa loge, et se retournant :

— Est-ce qu’elles font aussi comme ça avec les femmes, ces petites mains-là ? jeta-t-elle au danseur du fond du théâtre, avec une voix facticement mélodieuse et innocente d’ingénue, tu as l’air d’une femme toi-même, je crois qu’on pourrait très bien s’entendre avec toi et une de mes amies.

— Il n’est pas défendu de fumer, que je sache ; quand on est malade, on n’a qu’à rester chez soi, dit le journaliste.

Le danseur sourit mystérieusement à l’artiste.

— Oh ! tais-toi, tu me rends folle, lui cria-t-elle, on en fera des parties !

— En tous cas, Monsieur, vous n’êtes pas très aimable, dit Saint-Loup au journaliste, toujours sur un ton poli et doux, avec l’air de constatation de quelqu’un qui vient de juger rétrospectivement un incident terminé.

À ce moment, je vis Saint-Loup lever son bras verticalement au-dessus de sa tête comme s’il avait fait signe à quelqu’un que je ne voyais pas, ou comme un chef d’orchestre, et en effet — sans plus de transition que, sur un simple geste d’archet, dans une symphonie ou un ballet, des rythmes violents succèdent à un gracieux andante — après les paroles courtoises qu’il venait de dire, il abattit sa main, en une gifle retentissante, sur la joue du journaliste. III

*[À l’hôtel de Jupien] Je touchai légèrement mon chapeau et les personnes présentes, sans se déranger, répondirent plus ou moins poliment à mon salut. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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