Ça déborde

Ça déborde

 

Marcel Proust était un grand sensible… — Ouh la la ! ce début d’une telle platitude augure mal de la suite.

Je reprends : c’est parce qu’il était un grand sensible qu’en pensant à des inondations, spontanément, il ne voyait ni crue de fleuve ni débordement de rivière.

Résultat dans À la recherche du temps perdu : Rosemonde est « inondée d’un rose soufré », (II) ; il est question à propos de Jupien, d’une « inondation du visage par les yeux » (sic) (II) ; le Héros est « inondé d’un tel trop-plein de force «  (III) ; chez Mme de Villeparisis « la lumière printanière et vespérale […] inondait le grand salon » (III) ; un vers est glissé : « Et d’amour mon cœur s’inonde » (IV) ; Morel a le « visage inondé » de pleurs » (V) ; Mme Verdurin est « inondée de joie » (V) ; c’est « l’inondation du brouillard » sur la grande plaine de Criqueville, (VI) ; le soleil couchant «inonde » les prairies (VII) ; toutes les duchesses « inondaient de joie le cœur de Mme de Forcheville (VII).

 

Et s’il n’est que deux occurrences de « crue » dans la Recherche, la première concerne le lait qui bout !

 

J’ai effectué ces vérifications en revenant de ma promenade dominicale autour du Loir. Car là, quelle surprise ! Avec un soleil éclatant au-dessus de sols gorgés d’eau, la rivière débordait, atteignant un niveau que je n’ai jamais vu en cinq ans d’Illiers-Combray.

 

L’étiage du Loir, c’est ça :

Hier, le niveau était monté là :

 

Le Loir au fil de l’eau :

 

(Photos PL)

 

Des inondations du paysage, il y en a, certes, chez Proust :

*(c’était le jour de la fête de Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), I

*[Au Grand-Hôtel] Malgré la difficulté qu’il y avait pour un client à aller dans des chambres de courrières, et réciproquement, je m’étais très vite lié d’une amitié très vive, quoique très pure, avec ces deux jeunes personnes, Mlle Marie Gineste et Mme Céleste Albaret. Nées au pied des hautes montagnes du centre de la France, au bord de ruisseaux et de torrents (l’eau passait même sous leur maison de famille où tournait un moulin et qui avait été dévastée plusieurs fois par l’inondation), elles semblaient en avoir gardé la nature. Marie Gineste était plus régulièrement rapide et saccadée, Céleste Albaret plus molle et languissante, étalée comme un lac, mais avec de terribles retours de bouillonnement où sa fureur rappelait le danger des crues et des tourbillons liquides qui entraînent tout, saccagent tout. IV

*Et, devant le caoutchouc d’Albertine, dans lequel elle semblait devenue une autre personne, l’infatigable errante des jours pluvieux, et qui, collé, malléable et gris en ce moment, semblait moins devoir protéger son vêtement contre l’eau qu’avoir été trempé par elle et s’attacher au corps de mon amie comme afin de prendre l’empreinte de ses formes pour un sculpteur, j’arrachai cette tunique qui épousait jalousement une poitrine désirée, et attirant Albertine à moi :

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,

Rêver sur mon épaule en y posant ton front ?

lui dis-je en prenant sa tête dans mes mains et en lui montrant les grandes prairies inondées et muettes qui s’étendaient dans le soir tombant jusqu’à l’horizon fermé sur les chaînes parallèles de vallonnements lointains et bleuâtres. IV

*[À Venise] On sentait qu’entre les pauvres demeures que le petit canal venait de séparer et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place n’avait été réservée. De sorte que le campanile de l’église ou les treilles des jardins surplombaient à pic le rio comme dans une ville inondée. VI

 

La crue du lait :

*Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil à celui d’une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage d’obéir en retirant, comme le Seigneur arrêtant les flots, les prises électriques ; car déjà l’œuf ascendant et spasmodique du lait qui bout accomplit sa crue en quelques soulèvements obliques, enfle, arrondit quelques voiles à demi chavirées qu’avait plissées la crème, en lance dans la tempête une en nacre et que l’interruption des courants, si l’orage électrique est conjuré à temps, fera toutes tournoyer sur elles-mêmes et jettera à la dérive, changées en pétales de magnolia. III

 

Ajoutons deux personnes aspergées : Mme d’Arpajon et Saint-Loup :

*Un de ces petits accidents, qui ne se produisaient guère qu’au moment où la brise s’élevait, fut assez désagréable. On avait fait croire à Mme d’Arpajon que le duc de Guermantes — en réalité non encore arrivé — était avec Mme de Surgis dans les galeries de marbre rose où on accédait par la double colonnade, creusée à l’intérieur, qui s’élevait de la margelle du bassin. Or, au moment où Mme d’Arpajon allait s’engager dans l’une des colonnades, un fort coup de chaude brise tordit le jet d’eau et inonda si complètement la belle dame que, l’eau dégoulinant de son décolletage dans l’intérieur de sa robe, elle fut aussi trempée que si on l’avait plongée dans un bain. Alors, non loin d’elle, un grognement scandé retentit assez fort pour pouvoir se faire entendre à toute une armée et pourtant prolongé par période comme s’il s’adressait non pas à l’ensemble, mais successivement à chaque partie des troupes ; c’était le grand-duc Wladimir qui riait de tout son cœur en voyant l’immersion de Mme d’Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il à dire ensuite, à laquelle il eût assisté de toute sa vie. Comme quelques personnes charitables faisaient remarquer au Moscovite qu’un mot de condoléances de lui serait peut-être mérité et ferait plaisir à cette femme qui, malgré sa quarantaine bien sonnée, et tout en s’épongeant avec son écharpe, sans demander le secours de personne, se dégageait malgré l’eau qui mouillait malicieusement la margelle de la vasque, le Grand-Duc, qui avait bon cœur, crut devoir s’exécuter et, les derniers roulements militaires du rire à peine apaisés, on entendit un nouveau grondement plus violent encore que l’autre. « Bravo, la vieille ! » s’écriait-il en battant des mains comme au théâtre. Mme d’Arpajon ne fut pas sensible à ce qu’on vantât sa dextérité aux dépens de sa jeunesse. Et comme quelqu’un lui disait, assourdi par le bruit de l’eau, que dominait pourtant le tonnerre de Monseigneur : « Je crois que Son Altesse Impériale vous a dit quelque chose », « Non ! c’était à Mme de Souvré », répondit-elle. IV

 

*Robert rougissait, voyait le sourire mélancolique et fin de Gilberte, se dépêtrait, en l’insultant, du gaffeur, rentrait avant sa femme, lui faisait remettre un mot désespéré où il lui disait qu’il avait fait un mensonge pour ne pas lui faire de peine, pour qu’en le voyant repartir pour une raison qu’il ne pouvait pas lui dire, elle ne crût pas qu’il ne l’aimait pas (et tout cela, bien qu’il l’écrivît comme un mensonge, était en somme vrai), puis faisait demander s’il pouvait entrer chez elle et là, moitié tristesse réelle, moitié énervement de cette vie, moitié simulation chaque jour plus audacieuse, sanglotait, s’inondait d’eau froide, parlait de sa mort prochaine, quelquefois s’abattait sur le parquet comme s’il se fut trouvé mal. Gilberte ne savait pas dans quelle mesure elle devait le croire, le supposait menteur à chaque cas particulier, et s’inquiétait de ce pressentiment d’une mort prochaine, mais pensait que d’une façon générale elle était aimée, qu’il avait peut-être une maladie qu’elle ne savait pas et n’osait pas à cause de cela le contrarier et lui demander de renoncer à ses voyages. Je comprenais du reste d’autant moins pourquoi il se faisait que Morel fut reçu comme l’enfant de la maison, partout où étaient les Saint-Loup, à Paris, à Tansonville. VII

 

Moi, si je suis inondé, c’est de la sueur de cette chronique.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Relativisons : si le niveau du Loir a monté, si la rivière est un peu sortie de son lit, il y a encore de la marge avant que les orteils de tante Léonie soient mouillés.

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et