Bleus et pneus

Bleus et pneus

 

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », chante Charles Aznavour… Dans La Bohème, il parle de Montmartre qui « accrochait ses lilas jusque sous nos fenêtres ».

 

Les mots qui suivent sont tout aussi révolus. « Bleu » (cinq occurrences dans À la recherche du temps perdu), « pneu » (sept) et « tube » (une) désignent des télégrammes (présents vingt-sept fois) bien particuliers.

Ils sont associés à Odette, Gilberte, la Berma, Françoise, sa fille, le prince de Guermantes, Charlus, le Héros et Albertine.

 

À l’origine, il y a le télégraphe, de Chappe (manuel et optique) à Morse (électrique), mais il ne s’agit pas ici d’écrire une chronique scientifique. En France, la première ligne de télégraphe électrique est établie entre Paris et Rouen vingt-six ans avant la naissance de Marcel Proust. La technique va permettre d’envoyer, à la vitesse de l’éclair, des informations d’un expéditeur à un destinataire. Le premier paie, cher, au nombre de mots. Le texte du message est donc réduit au minimum et l’on parle de style télégraphique. On n’y a recours que dans les grandes occasions : une naissance, une arrivée imprévue, un accident, une décès. La réception d’un télégramme cause toujours une vive émotion.

 

On trouve deux exemples de cette brièveté dans la Recherche :

*je reçus un télégramme d’Aimé : « Ai appris les choses les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver. Lettre suit. » VI

*ces dépêches dont M. de Guermantes avait spirituellement fixé le modèle : « Impossible venir, mensonge suit » VI

 

Les soucis d’argent n’étant pas vraiment au centre des préoccupations des personnages de Proust, deux autres télégrammes sont reproduits sans recours au style abrégé :

*Mon télégramme venait de partir que j’en reçus un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n’est pas créé une fois pour toutes pour chacun de nous. Il s’y ajoute au cours de la vie des choses que nous ne soupçonnions pas. Ah ! ce ne fut pas la suppression de la souffrance que produisirent en moi les deux premières lignes du télégramme : « Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l’aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade. Tous nos efforts n’ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à sa place ? » VI

*Au moment où notre gondole s’arrêta aux marches de l’hôtel, le portier me remit une dépêche que l’employé du télégraphe était déjà venu trois fois pour m’apporter, car, à cause de l’inexactitude du nom du destinataire (que je compris pourtant, à travers les déformations des employés italiens, être le mien), on demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était bien pour moi. Je l’ouvris dès que je fus dans ma chambre, et, jetant un coup d’œil sur ce libellé rempli de mots mal transmis, je pus lire néanmoins : « Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand revenez-vous ? Tendrement, Albertine. » VI

 

Passons maintenant à l’intitulé de cette chronique. Le formulaire du télégramme porté chez le destinataire et remis en mains propres est bleu clair. Il devient, familièrement, un « bleu » ou « petit bleu ».

 

J’ai moi-même été le destinataire d’un « bleu ».

1967. Télégramme d’encouragement reçu de mon frère cadet, Olivier.

 

En France, le « pneumatique » naît à Paris en 1879. Cette année-là, une réforme tarifaire détermine le prix à la carte et non au nombre de mots sur les télégrammes acheminés par tube pneumatique. C’est un système propulsant par différence de pression des navettes cylindriques entre des bureaux de poste, des bourses, des banques et des ministères.

 

Le bureau de la poste pneumatique de la place de la Bourse en 1891

 

À l’arrivée, un jeune télégraphiste à vélo part immédiatement le porter à l’adresse indiquée, ce qui permet aux usagers de transmettre un message à son destinataire en moins de trente minutes à condition qu’il habite dans Paris.

Cette poste pneumatique ou atmosphérique compte 450 km de tubes. La première ligne de 1 km a été ouverte en décembre 1866 pour relier le Grand-Hôtel du boulevard des Capucines au central télégraphique de Paris-Bourse de la rue Feydeau.

1891. Pneu envoyé par Méry Laurent, actrice qui inspire Proust pour le personnage de Rachel

 

Autre bleu, très particulier, celui qui permet d’éviter un blasphème. Il était de bon ton, autrefois, dans la très catholique France, d’éviter de jurer en offensant le Créateur. Par exemple, s’exclamer « Par Dieu » n’était guère correct. Alors, on remplaça « Dieu » par « bleu » dans des jurons ainsi atténués : Parbleu, Palsambleu (Par le sang de Dieu), Sacrebleu (Sacré Dieu)…

Dans la Recherche, Odette (I) et Charlus (VII) usent de la même interjection —la seule de son genre que Proust cite, Parbleu !

 

Ah, Nom de D…, quel écrivain !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Le petit bleu, comme le télégramme, devient symbole de rapidité et donne son nom, comme le télégramme, à des journaux.

 

Les extraits

*[La dame en rose :] — Comme il est gentil ! il est déjà galant, il a un petit œil pour les femmes : il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman, ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner à la phrase un accent légèrement britannique. « Est-ce qu’il ne pourrait pas venir une fois prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais ; il n’aurait qu’à m’envoyer un « bleu » le matin.

Je ne savais pas ce que c’était qu’un « bleu ». Je ne comprenais pas la moitié des mots que disait la dame, mais la crainte que n’y fut cachée quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre, m’empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j’en éprouvais une grande fatigue. I

*Une autre fois, toujours préoccupé du désir d’entendre la Berma dans une pièce classique, je lui avais demandé si elle ne possédait pas une brochure où Bergotte parlait de Racine, et qui ne se trouvait plus dans le commerce. Elle m’avait prié de lui en rappeler le titre exact, et le soir je lui avais adressé un petit télégramme en écrivant sur l’enveloppe ce nom de Gilberte Swann que j’avais tant de fois tracé sur mes cahiers. Le lendemain elle m’apporta dans un paquet noué de faveurs mauves et scellé de cire blanche, la brochure qu’elle avait fait chercher. « Vous voyez que c’est bien ce que vous m’avez demandé, me dit-elle, tirant de son manchon le télégramme que je lui avais envoyé. » Mais dans l’adresse de ce pneumatique — qui, hier encore n’était rien, n’était qu’un petit bleu que j’avais écrit, et qui depuis qu’un télégraphiste l’avait remis au concierge de Gilberte et qu’un domestique l’avait porté jusqu’à sa chambre, était devenu cette chose sans prix, un des petits bleus qu’elle avait reçus ce jour-là — j’eus peine à reconnaître les lignes vaines et solitaires de mon écriture sous les cercles imprimés qu’y avait apposés la poste, sous les inscriptions qu’y avait ajoutées au crayon un des facteurs, signes de réalisation effective, cachets du monde extérieur, violettes ceintures symboliques de la vie, qui pour la première fois venaient épouser, maintenir, relever, réjouir mon rêve. I

*Cette fureur ne pouvait d’ailleurs s’adresser qu’au succès, à la gloire, car la Berma qui avait gagné tant d’argent n’avait que des dettes. Prenant toujours des rendez-vous d’affaires ou d’amitié auxquels elle ne pouvait pas se rendre, elle avait dans toutes les rues des chasseurs qui couraient décommander dans les hôtels des appartements retenus à l’avance et qu’elle ne venait jamais occuper, des océans de parfums pour laver ses chiennes, des dédits à payer à tous les directeurs. À défaut de frais plus considérables, et moins voluptueuse que Cléopâtre, elle aurait trouvé le moyen de manger en pneumatiques et en voitures de l’Urbaine des provinces et des royaumes. III

*[La fille de Françoise :] Elle ne pouvait se décider à retourner à Méséglise où « le monde est si bête », où, au marché, les commères, les « pétrousses » se découvriraient un cousinage avec elle et diraient : « Tiens, mais c’est-il pas la fille au défunt Bazireau ? » Elle aimerait mieux mourir que de retourner se fixer là-bas, « maintenant qu’elle avait goûté à la vie de Paris », et Françoise, traditionaliste, souriait pourtant avec complaisance à l’esprit d’innovation qu’incarnait la nouvelle «parisienne» quand elle disait : « Eh bien, mère, si tu n’as pas ton jour de sortie, tu n’as qu’à m’envoyer un pneu. » III

*Comme Françoise n’avait pas eu le temps d’envoyer un «tube» à sa fille, elle nous quitta dès après le déjeuner. III

*[Swann sur le prince de Guermantes :] il m’a envoyé un pneumatique pour me prévenir qu’il avait quelque chose à me dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou pour le recevoir; cela m’agitera, j’aime mieux être débarrassé tout de suite de cela. III

*On passa quelques rafraîchissements. M. de Charlus interpellait de temps en temps un domestique : « Comment allez-vous ? Avez-vous reçu mon pneumatique ? Viendrez-vous ? » Sans doute il y avait, dans ces interpellations, la liberté du grand seigneur qui croit flatter et qui est plus peuple que le bourgeois, mais aussi la rouerie du coupable qui croit que ce dont on fait étalage est par cela même jugé innocent. Et il ajoutait, sur le ton Guermantes de Mme de Villeparisis : « C’est un brave petit, c’est une bonne nature, je l’emploie souvent chez moi. » Mais ses habiletés tournaient contre le baron, car on trouvait extraordinaires ses amabilités si intimes et ses pneumatiques à des valets de pied. Ceux-ci en étaient, d’ailleurs, moins flattés que gênés pour leurs camarades. V

« Pardonnez-moi de revenir à mes moutons, dis-je rapidement à M. de Charlus en entendant le pas de Brichot, mais pourriez-vous me prévenir par un pneumatique si vous appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en me disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne que je vous l’ai demandé ? » V

*Je ne savais que dire, ne voulant pas paraître étonné, et écrasé par tant de mensonges. À un sentiment d’horreur, qui ne me faisait pas désirer de chasser Albertine, au contraire, s’ajoutait une extrême envie de pleurer. Celle-ci était causée non pas par le mensonge lui-même et par l’anéantissement de tout ce que j’avais tellement cru vrai que je me sentais comme dans une ville rasée, où pas une maison ne subsiste, où le sol nu est seulement bossué de décombres — mais par cette mélancolie que, pendant ces trois jours passés à s’ennuyer chez son amie d’Auteuil, Albertine n’ait pas une fois eu le désir, peut-être même pas l’idée, de venir passer en cachette un jour chez moi, ou, par un petit bleu, de me demander d’aller la voir à Auteuil. V

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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