À la recherche du temps surcomposé

À la recherche du temps surcomposé

 

Quel professeur de français du lycée Condorcet a-t-il enseigné à Marcel Proust les arcanes de ce temps fort méconnu ? Georges Collomb, M. Cucheval, M. Dauphiné, Maxime Gaucher, M. Dupré ?

 

Moi-même, je confesse en ignorer l’existence jusqu’à ce qu’une lectrice de mon blogue m’interpelle par courriel sur une « question syntaxique ». Elle était perturbée par une phrase de Sodome et Gomorrhe :

 

*Comme Mme Molé (car c’est elle qui tient la corde en ce moment) vient de partir, il est tout désemparé. Il paraît que c’était un vrai spectacle, il ne l’a pas quittée d’un pas, il ne l’a laissée que quand il l’a eu mise en voiture.

 

De ces mots de Saint-Loup au Héros à propos de Charlus, elle disait ne pas comprendre « quand il l’a eu mise en voiture », ni le temps auquel le verbe « mettre » est conjugué, ni le sens de cette « formule ». Elle consultait donc le « spécialiste » que j’étais selon elle.

 

Après consultation de quelques grimoires, j’ai bafouillé une réponse : « Spécialiste peut-être, mais pas grammairien. Nous avons là, me semble-t-il un passé antérieur construit non avec le passé simple de l’auxiliaire (comme le plus souvent) mais avec le passé composé. Il s’agit bien d’exprimer des faits accomplis dans une propositions subordonnée après une conjonction de temps comme « quand » (ici), « lorsque », « aussitôt que », « après que ».

 

Après un échange de politesses, je pensais en avoir fini mais ma curiosité légendaire me turlupinait. J’ai donc prolongé mes recherches.

« Il l’a eu mise » est donc un « temps surcomposé ». Première nouvelle ! Jamais entendu parler ! Il associe l’auxiliaire à un temps composé au lieu d’un temps simple. Il marque qu’une action a eu lieu immédiatement avant une autre action passée.

 

Détaillons : 1) Mme Molé s’en va ; 2) Palamède la suit ; 3) il l’installe dans une voiture ; 4) il la laisse.

 

Récapitulons : un temps surcomposé est associe l’auxiliaire à un temps composé au lieu d’un temps simple. Exemple : il a eu fini est une forme du passé surcomposé du verbe  finir : on retrouve deux fois l’auxiliaire avoir, d’abord au présent  (a) puis sous la forme d’un participe passé (eu).

Consultons une autre source, et la plus officielle, l’Académie française :

« Les temps dits surcomposés servent à marquer des faits antérieurs et accomplis par rapport à des faits qui, eux-mêmes antérieurs par rapport à d’autres faits, s’exprimeraient par les temps composés correspondants.

À la voix active, on forme l’indicatif passé surcomposé en ajoutant le présent de l’auxiliaire avoir au participe passé de l’auxiliaire avoir ou de l’auxiliaire être (selon les verbes) du passé composé : elle a fait cela donne quand elle a eu fait cela ; ils ont fait cela donne quand ils ont eu fait cela ; elle est partie donne quand elle a été partieils sont partis donne quand ils ont été partis. […]

Bien qu’ils appartiennent principalement au langage parlé, les temps surcomposés se rencontrent chez les meilleurs auteurs, de Stendhal à Mauriac en passant par Balzac, Hugo, Renan ou Proust.

C’est surtout dans le Midi que l’on emploie le passé surcomposé au lieu du passé composé pour insister sur le caractère révolu et lointain des faits évoqués : « Je l’ai eu su » (sous-entendu : il y a bien longtemps, et j’ai tout oublié). Chez l’humoriste F. Raynaud : « Ça a eu payé » (et non, comme on le voit parfois écrit, « ça eut ou eût payé »). On considère généralement cet emploi comme dialectal. »

 

Des classiques au comique des années 50 et 60, les Immortels ne craignent pas le grand écart. Fernand Raynaud a connu la gloire avec des histoires drôles à base de situations quotidiennes, qui mettent en scène le Français moyen. Parmi ses sketches célèbres, effectivement, « Le Paysan », riche comme Crésus, qui cherche à se faire plaindre en regrettant que ce qui a eu payé ne paie plus.

 

Mon interpellatrice s’appelle Nejiba Belkadi. Voici comment (à ma demande) elle se présente : « Je suis journaliste indépendante tunisienne, vivant actuellement en Tunisie après avoir passé plusieurs années en France et plusieurs mois au Liban. Je suis surtout lectrice, fascinée par la littérature française (sans doute la meilleure de toutes), mais surtout par celle de Proust (pour des raisons évidentes) : son extrême sensibilité, son obsession des détails, les liens complexes qui existent entre ses problèmes de santé et son œuvre, sa vie privée, ses lettres, son style, sa plume, son érudition, l’universalité de certains thèmes abordés dans la Recherche, car elle permet à des non-Français de s’en passionner, le fait qu’il oblige le lecteur à s’élever à son niveau pour espérer le comprendre un petit peu, ses analogies originales, et bien d’autres choses) et de quelques autres… »

 

Tant qu’il y aura des Nejiba Belkadi — comme celle que je n’ai laissée que quand je l’ai eu mise sur la voie de la résolution de sa question —, nous pouvons avoir confiance en notre humanité.

 

Pour en revenir au temps surcomposé proustien qu’elle a déniché, il est d’autant plus remarquable qu’il semble unique. Un temps hapax, ça c’est chic !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “À la recherche du temps surcomposé”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. A Saint-Etienne nous connaissons bien l’emploi des conjugaisons surcomposées car elles s’utilisent tout naturellement , à l’oral, dans la vie quotidienne; nous disons par exemple volontiers: « Je ne le fais plus mais je l’ai eu fait »…cette particularité langagière étonne souvent les nouveaux arrivants dans la région.

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et