En deuil

En deuil

 

Si ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont, le plus dur est pour ceux qui restent ! Ah, voilà deux bien beaux truismes pour commencer une chronique.

 

Autour de la mort, j’allais oublier les vivants. Pour marquer leur tristesse quand un parent décède, ils portent le deuil.

Un deuil, c’est une perte définitive, c’est une douleur, ce sont des signes extérieurs, c’est un temps variable, c’est un cortège, c’est un processus psychologique.

Chez Proust, on a un deuil, on est en deuil, on porte le deuil, un deuil dure, un deuil se conduit… Sous nos cieux, la couleur du deuil est le noir mais, ailleurs, ce peut être le blanc.

 

Marcel Proust écrit trente-huit fois le mot tragique dans la Recherche. Tout bien réfléchi, j’aurais peut-être dû faire l’impasse sur ce décorticage. En effet, les récits de deuils sont souvent accablants pour celles et ceux qui l’affichent alors qu’ils se fichent du défunt comme de colin-tampon !

Ainsi Mme de Marsantes sur son cousin, la reine de Naples sur sa sœur, le duc de Guermantes sur Amanien d’Osmond, Mmre Verdurin sur la princesse Sherbatoff…

 

La mort ? Faisons comme si on n’était pas obligé. Si l’on s’y soumet, c’est par politesse.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Tante Léonie] nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer ; survenant à un moment où elle se sentait bien et n’était pas en sueur, la nouvelle que la maison était la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n’allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps d’échapper sans se presser, à condition de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous, et d’être la stupéfaction du village en conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, celui bien plus précieux de la forcer au bon moment, sans temps à perdre, sans possibilité d’hésitation énervante, à aller passer l’été dans sa jolie ferme de Mirougrain, où il y avait une chute d’eau. I

*Cet automne-là tout occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et avec les fermiers, mes parents n’ayant guère de loisir pour faire des sorties que le temps d’ailleurs contrariait, prirent l’habitude de me laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais d’autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l’esprit de qui on n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des vêtements n’a rien à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin que nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n’avions pas donné de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix spécial pour parler d’elle, que même parfois je chantonnais. Je suis sûr que dans un livre — et en cela j’étais bien moi-même comme Françoise — cette conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le portail de Saint-André-des-Champs m’eût été sympathique. I

*[Mlle Vinteuil] était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas voulu à cause d’une vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté : la pudeur ; mais elle la plaignait profondément. I

*De même, pour Albertine, demain ses amies seraient avec elle, sans savoir ce qu’il y avait de nouveau entre nous, et quand elle embrasserait sa nièce sur le front, Mme Bontemps ignorerait que j’étais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui avait pour but, caché à tous, de me plaire, à moi, à moi qui avais jusque-là tant envié Mme Bontemps parce qu’apparentée aux mêmes personnes que sa nièce, elle avait les mêmes deuils à porter, les mêmes visites de famille à faire ; II

*Jupien ne m’avait pas plu beaucoup au premier abord. À quelques pas de distance, détruisant entièrement l’effet qu’eussent produit sans cela ses grosses joues et son teint fleuri, ses yeux débordés par un regard compatissant, désolé et rêveur, faisaient penser qu’il était très malade ou venait d’être frappé d’un grand deuil. Non seulement il n’en était rien, mais dès qu’il parlait, parfaitement bien d’ailleurs, il était plutôt froid et railleur. III

*Mme de Marsantes avait une robe de surah blanc à grandes palmes, sur lesquelles se détachaient des fleurs en étoffe lesquelles étaient noires. C’est qu’elle avait perdu, il y a trois semaines, son cousin M. de Montmorency, ce qui ne l’empêchait pas de faire des visites, d’aller à de petits dîners, mais en deuil. C’était une grande dame. Par atavisme son âme était remplie par la frivolité des existences de cour, avec tout ce qu’elles ont de superficiel et de rigoureux. Mme de Marsantes n’avait pas eu la force de regretter longtemps son père et sa mère, mais pour rien au monde elle n’eût porté de couleurs dans le mois qui suivait la mort d’un cousin. III

*Je fus surpris qu’à ce moment où ma grand’mère était si mal, Françoise disparût à tout moment. C’est qu’elle s’était commandé une toilette de deuil et ne voulait pas faire attendre la couturière. Dans la vie de la plupart des femmes, tout, même le plus grand chagrin, aboutit à une question d’essayage. III

*Françoise m’avait laissé seul dans la salle à manger, en me disant que j’avais tort d’y rester avant qu’elle eût allumé le feu. Elle allait faire à dîner, car avant même l’arrivée de mes parents et dès ce soir, ma réclusion commençait. J’avisai un énorme paquet de tapis encore tout enroulés, lequel avait été posé au coin du buffet, et m’y cachant la tête, avalant leur poussière et mes larmes, pareil aux Juifs qui se couvraient la tête de cendres dans le deuil, je me mis à sangloter. III

*La figure du duc se rembrunit. Il n’aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à travers, surtout sur M. de Charlus. « Vous êtes difficile. Son regret a édifié tout le monde », dit-il d’un ton rogue. Mais la duchesse avait avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l’irriter : « Eh bien, non, qu’est-ce que vous voulez, c’est édifiant, je ne dis pas, il va tous les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une grand’mère, comme une sœur. Ce n’est pas un deuil de mari. Il est vrai que c’était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial. » III

*— Il faut justement que j’aille voir la reine de Naples, quel chagrin elle doit avoir ! dit, ou du moins me parut avoir dit, la princesse de Parme. Car ces paroles ne m’étaient arrivées qu’indistinctes à travers celles, plus proches, que m’avait adressées pourtant fort bas le prince Von, qui avait craint sans doute, s’il parlait plus haut, d’être entendu de M. de Foix.

— Ah ! non, répondit la duchesse, ça, je crois qu’elle n’en a aucun.

— Aucun ? vous êtes toujours dans les extrêmes, Oriane, dit M. de Guermantes reprenant son rôle de falaise qui, en s’opposant à la vague, la force à lancer plus haut son panache d’écume.

— Basin sait encore mieux que moi que je dis la vérité, répondit la duchesse, mais il se croit obligé de prendre des airs sévères à cause de votre présence et il a peur que je vous scandalise.

— Oh! non, je vous en prie, s’écria la princesse de Parme, craignant qu’à cause d’elle on n’altérât en quelque chose ces délicieux mercredis de la duchesse de Guermantes, ce fruit défendu auquel la reine de Suède elle-même n’avait pas encore eu le droit de goûter.

— Mais c’est à lui-même qu’elle a répondu, comme il lui disait, d’un air banalement triste : « Mais la reine est en deuil ; de qui donc ? est-ce un chagrin pour votre Majesté ? — Non, ce n’est pas un grand deuil, c’est un petit deuil, un tout petit deuil, c’est ma sœur. » La vérité c’est qu’elle est enchantée comme cela, Basin le sait très bien, elle nous a invités à une fête le jour même et m’a donné deux perles. Je voudrais qu’elle perdît une sœur tous les jours! Elle ne pleure pas la mort de sa sœur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme Robert, que Sic transit, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie, quoiqu’elle sût très bien. III

*[Oriane sur Mme de Villeparisis :] Vraiment, ma pauvre tante est comme ces artistes d’avant-garde, qui ont tapé toute leur vie contre l’Académie et qui, sur le tard, fondent leur petite académie à eux ; ou bien les défroqués qui se refabriquent une religion personnelle. Alors, autant valait garder l’habit, ou ne pas se coller. Et qui sait, ajouta la duchesse d’un air rêveur, c’est peut-être en prévision du veuvage. Il n’y a rien de plus triste que les deuils qu’on ne peut pas porter. » III

*Le duc rappela le valet de pied pour savoir si celui qu’il avait envoyé chez le cousin d’Osmond était revenu. En effet le plan du duc était le suivant : comme il croyait avec raison son cousin mourant, il tenait à faire prendre des nouvelles avant la mort, c’est-à-dire avant le deuil forcé. Une fois couvert par la certitude officielle qu’Amanien était encore vivant, il ficherait le camp à son dîner, à la soirée du prince, à la redoute où il serait en Louis XI et où il avait le plus piquant rendez-vous avec une nouvelle maîtresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le lendemain, quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s’il avait trépassé dans la soirée. III

*M. de Guermantes, à peine rentré de la redoute, encore coiffé de son casque, songeait que le lendemain il serait bien forcé d’être officiellement en deuil, et décida d’avancer de huit jours la cure d’eaux qu’il devait faire. III

*Quand je rentrai, le concierge de l’hôtel me remit une lettre de deuil où faisaient part le marquis et la marquise de Gonneville, le vicomte et la vicomtesse d’Amfreville, le comte et la comtesse de Berneville, le marquis et la marquise de Graincourt, le comte d’Amenoncourt, la comtesse de Maineville, le comte et la comtesse de Franquetot, la comtesse de Chaverny née d’Aigleville, et de laquelle je compris enfin pourquoi elle m’était envoyée quand je reconnus les noms de la marquise de Cambremer née du Mesnil La Guichard, du marquis et de la marquise de Cambremer, et que je vis que la morte, une cousine des Cambremer, s’appelait Éléonore-Euphrasie-Humbertine de Cambremer, comtesse de Criquetot. IV

*Et on ne pouvait pas dire du petit clan, image en cela de tous les salons, qu’il se composait de plus de morts que de vivants, vu que, dès qu’on était mort, c’était comme si on n’avait jamais existé. Mais pour éviter l’ennui d’avoir à parler des défunts, voire de suspendre les dîners, chose impossible à la Patronne, à cause d’un deuil, M. Verdurin feignait que la mort des fidèles affectât tellement sa femme que, dans l’intérêt de sa santé, il ne fallait pas en parler. D’ailleurs, et peut-être justement parce que la mort des autres lui semblait un accident si définitif et si vulgaire, la pensée de la sienne propre lui faisait horreur et il fuyait toute réflexion pouvant s’y rapporter. IV

*[Morel] Ce garçon qui, pour peu qu’il y trouvât de l’argent, eût fait n’importe quoi, et sans remords — peut-être pas sans une contrariété bizarre, allant jusqu’à la surexcitation nerveuse, mais à laquelle le nom de remords irait fort mal — qui eût, s’il y trouvait son intérêt, plongé dans la peine, voire dans le deuil, des familles entières, ce garçon qui mettait l’argent au-dessus de tout et, sans parler de bonté, au-dessus des sentiments de simple humanité les plus naturels, ce même garçon mettait pourtant au-dessus de l’argent son diplôme de 1er prix du Conservatoire et qu’on ne pût tenir aucun propos désobligeant sur lui à la classe de flûte ou de contrepoint. IV

*Pendant qu’elle serait à Combray, ma mère s’occuperait de certains travaux que ma grand’mère avait toujours désirés, mais si seulement ils étaient exécutés sous la surveillance de sa fille. Aussi n’avaient-ils pas encore été commencés, maman ne voulant pas, en quittant Paris avant mon père, lui faire trop sentir le poids d’un deuil auquel il s’associait, mais qui ne pouvait pas l’affliger autant qu’elle. IV

*[les natures fières et passionnées] Celle d’Albertine avait beau être magnifique, les qualités qu’elle recélait ne pouvaient se développer qu’au milieu de ces entraves que sont nos goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nous avons été obligés de renoncer — comme pour Albertine le snobisme — et qu’on appelle des haines. V

*À notre grand étonnement, quand Brichot lui dit sa tristesse de savoir que sa grande amie [la princesse Sherbatoff] était si mal, Mme Verdurin répondit : « Écoutez, je suis obligée d’avouer que de tristesse je n’en éprouve aucune. Il est inutile de feindre les sentiments qu’on ne ressent pas. » Sans doute elle parlait ainsi par manque d’énergie, parce qu’elle était fatiguée à l’idée de se faire un visage triste pour toute sa réception ; par orgueil, pour ne pas avoir l’air de chercher des excuses à ne pas avoir décommandé celle-ci ; par respect humain pourtant et habileté, parce que le manque de chagrin dont elle faisait preuve était plus honorable s’il devait être attribué à une antipathie particulière, soudain révélée, envers la princesse, plutôt qu’à une insensibilité universelle, et parce qu’on ne pouvait s’empêcher d’être désarmé par une sincérité qu’il n’était pas question de mettre en doute. Si Mme Verdurin n’avait pas été vraiment indifférente à la mort de la princesse, eût-elle été, pour expliquer qu’elle reçût, s’accuser d’une faute bien plus grave ? D’ailleurs, on oubliait que Mme Verdurin eût avoué, en même temps que son chagrin, qu’elle n’avait pas eu le courage de renoncer à un plaisir ; or la dureté de l’amie était quelque chose de plus choquant, de plus immoral, mais de moins humiliant, par conséquent de plus facile à avouer que la frivolité de la maîtresse de maison. En matière de crime, là où il y a danger pour le coupable, c’est l’intérêt qui dicte les aveux. Pour les fautes sans sanction, c’est l’amour-propre. Soit que, trouvant sans doute bien usé le prétexte des gens qui, pour ne pas laisser interrompre par les chagrins leur vie de plaisirs, vont répétant qu’il leur semble vain de porter extérieurement un deuil qu’ils ont dans le cœur, Mme Verdurin préférât imiter ces coupables intelligents, à qui répugnent les clichés de l’innocence, et dont la défense — demi-aveu sans qu’ils s’en doutent — consiste à dire qu’ils n’auraient vu aucun mal à commettre ce qui leur est reproché et que par hasard, du reste, ils n’ont pas eu l’occasion de faire ; soit qu’ayant adopté, pour expliquer sa conduite, la thèse de l’indifférence, elle trouvât, une fois lancée sur la pente de son mauvais sentiment, qu’il y avait quelque originalité à l’éprouver, une perspicacité rare à avoir su le démêler, et un certain « culot » à le proclamer, ainsi Mme Verdurin tint à insister sur son manque de chagrin, non sans une certaine satisfaction orgueilleuse de psychologue paradoxal et de dramaturge hardi. « Oui, c’est très drôle, dit-elle, ça ne m’a presque rien fait. Mon Dieu, je ne peux pas dire que je n’aurais pas mieux aimé qu’elle vécût, ce n’était pas une mauvaise personne. V

*L’adultère introduit l’esprit dans la lettre que bien souvent le mariage eût laissée morte. Une bonne fille qui portera, par simple convenance, le deuil du second mari de sa mère n’aura pas assez de larmes pour pleurer l’homme que sa mère avait entre tous choisi comme amant. V

*Parfois la lecture d’un roman un peu triste me ramenait brusquement en arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés, abolissent l’habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque les forces de l’habitude, l’oubli qu’elles produisent, la gaîté qu’elles ramènent par l’impuissance du cerveau à lutter contre elles et à recréer le vrai, l’emportent infiniment sur la suggestion presque hypnotique d’un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des effets très courts. VI

*Swann, en mettant ainsi pour après sa mort un craintif et anxieux espoir de survivance dans sa fille, se trompait autant que le vieux banquier qui, ayant fait un testament pour une petite danseuse qu’il entretient et qui a très bonne tenue, se dit qu’il n’est pour elle qu’un grand ami, mais qu’elle restera fidèle à son souvenir. Elle avait très bonne tenue tout en faisant du pied sous la table aux amis du vieux banquier qui lui plaisaient, mais tout cela très caché, avec d’excellents dehors. Elle portera le deuil de l’excellent homme, s’en sentira débarrassée, profitera non seulement de l’argent liquide, mais des propriétés, des automobiles qu’il lui a laissées, fera partout effacer le chiffre de l’ancien propriétaire qui lui cause un peu de honte, et à la jouissance du don n’associera jamais le regret du donateur. Les illusions de l’amour paternel ne sont peut-être pas moindres que celles de l’autre ; bien des filles ne considèrent leur père que comme le vieillard qui leur laisse sa fortune. VI

*Sans doute, ce « moi » avait gardé quelque contact avec l’ancien, comme un ami, indifférent à un deuil, en parle pourtant aux personnes présentes avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps dans la chambre où le veuf qui l’a chargé de recevoir pour lui continue à faire entendre ses sanglots. J’en poussais encore quand je redevenais pour un moment l’ancien ami d’Albertine. Mais c’est dans un personnage nouveau que je tendais à passer tout entier. Ce n’est pas parce que les autres sont morts que notre affection pour eux s’affaiblit, c’est parce que nous mourons nous-mêmes. VI

*derrière ses balustres de marbre de diverses couleurs, maman lisait en m’attendant, le visage contenu dans une voilette de tulle d’un blanc aussi déchirant que celui de ses cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l’avait, en cachant ses larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l’air « habillée » devant les gens de l’hôtel, mais surtout pour me paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de ma grand’mère, VI

*Une heure est venue pour moi où, quand je me rappelle le baptistère, devant les flots du Jourdain où saint Jean immerge le Christ, tandis que la gondole nous attendait devant la Piazzetta, il ne m’est pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de moi, il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu’on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourra plus jamais faire sortir pour moi de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où je suis sûr de la retrouver parce qu’elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce soit ma mère. VI

*La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune Mademoiselle d’Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l’église et mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part, qui fut envoyé quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui de Jupien presque tous les plus grands de l’Europe, comme ceux du vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d’Edumea, de lady Essex, etc., etc. Sans doute, même pour qui savait que la défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes alliances ne pouvait surprendre. Le tout, en effet, est d’avoir une grande alliance. Alors, le casus fœderis venant à jouer, la mort de la petite roturière met en deuil toutes les familles princières de l’Europe. VI

[Casus fœderis = raison de s’allier. Dans un traité, clause prévoyant une obligation d’assistance, en particulier en cas d’agression armée.]

*[Les Parisiennes de 1916] c’est encore parce qu’elles y pensaient sans cesse, disaient-elles, qu’elles portaient à peine le deuil, quand l’un des leurs tombait, sous le prétexte qu’il était « mêlé de fierté », ce qui permettait un bonnet de crêpe anglais blanc (du plus gracieux effet et autorisant tous les espoirs, dans l’invincible certitude du triomphe définitif), de remplacer le cachemire d’autrefois par le satin et la mousseline de soie, et même de garder ses perles, « tout en observant le tact et la correction qu’il est inutile de rappeler à des Françaises » . VII

*Le pauvre petit Vaugoubert, le fils de l’ambassadeur, a été sept fois blessé avant d’être tué, et chaque fois qu’il revenait d’une expédition sans avoir écopé, il avait l’air de s’excuser et de dire que ce n’était pas sa faute. C’était un être charmant. Nous nous étions beaucoup liés, les pauvres parents ont eu la permission de venir à l’enterrement, à condition de ne pas être en deuil et de ne rester que cinq minutes à cause du bombardement. VII

*Maintenant les hommes étaient plus rares, les deuils plus fréquents, inutiles même à les empêcher d’aller dans le monde, la guerre suffisait. Elle [Mme Verdurin] voulait leur persuader qu’ils étaient plus utiles à la France en restant à Paris, comme elle leur eût assuré autrefois que le défunt eût été plus heureux de les voir se distraire.

*Tel à l’instant que dans la chambre mortuaire les employés des pompes funèbres se préparent à descendre la bière, le fils d’un homme qui a rendu des services à la patrie serrant la main aux derniers amis qui défilent, si tout à coup retentit sous les fenêtres une fanfare, se révolte, croyant à quelque moquerie dont on insulte son chagrin, puis lui qui est resté maître de soi jusque-là ne peut plus retenir ses larmes, lorsqu’il vient à comprendre que ce qu’il entend c’est la musique d’un régiment qui s’associe à son deuil et rend honneur à la dépouille de son père. VII

*Je demandai à M. de Cambremer comment allait sa mère. « Elle est toujours admirable », me dit-il, usant d’un adjectif qui, par opposition aux tribus où on traite sans pitié les parents âgés, s’applique dans certaines familles aux vieillards chez qui l’usage des facultés les plus matérielles comme d’entendre, d’aller à pied à la messe, et de supporter avec insensibilité les deuils, s’empreint aux yeux de leurs enfants d’une extraordinaire beauté morale. VII

*Il faut ajouter qu’une vive antipathie qu’avait depuis peu pour Gilberte la versatile duchesse pouvait lui faire prendre un certain plaisir à recevoir Rachel, ce qui lui permettait en plus de proclamer une des maximes des Guermantes à savoir qu’ils étaient trop nombreux pour épouser les querelles (presque pour prendre le deuil) les uns des autres, indépendance du « je n’ai pas à » qu’avait renforcée la politique qu’on avait dû adopter à l’égard de M. de Charlus lequel, si on l’avait suivi, vous eût brouillé avec tout le monde. VII

 

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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