Quand Combray était Illiers (1)

Quand Combray était Illiers (1)

 

Proust avant Proust, le brouillon de la Recherche, les tâtonnements de Marcel…

 

Longtemps je n’ai voulu lire de Marcel Proust qu’À la recherche du temps perdu. Je viens d’acheter Jean Santeuil, dans l’édition Quarto Gallimard. Le texte de l’écrivain est classé (par Pierre Clarac, Yves Sandre avec des compléments de Jean-Yves Tadié) en quinze parties plus une préface —d’Enfance et adolescence à La vieillesse des parents de Jean.

 

Proust a entre vingt-cinq et vingt-huit ans quand il rédige un millier de pages éparses. Oubliées, elles se retrouvent dans un garde-meuble et sont exhumées en 1952. Tout aussi autobiographiques que le grand œuvre qui naîtra, elles racontent un jeune homme, Jean Santeuil, épris de littérature et de poésie, son enfance et son entrée dans le monde.

 

Le futur Combray s’y trouve sous son vrai nom, Illiers, appelé aussi Éteuilles, Étheuilles ou Sargeau. Le Pré Catelan, futur parc de Swann, s’appelle les Oublis. Quant aux personnages, outre Jean (appelé une fois Marcel !), ils ont des identités fluctuantes. Ainsi, avant d’être Françoise, la cuisinière est Ernestine, Félicie, Félicité ou Catherine.

 

Nous n’examinerons ici que Illiers, sans aller jusqu’au décorticage qui distingue ce blogue. Voyons ces préfigurations dans l’ordre où elles apparaissent dans le chef d’œuvre final, essentiellement dans Du côté de chez Swann.

 

La lanterne magique

*On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de « chalet », où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.

Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Swann

*Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le « Couronnement d’Esther » de notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond, — enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : « antes ». Swann

 

*Quelquefois le soir avant dîner, on jouait dans la chambre de Jean à la lanterne magique. On repoussait contre la porte le bureau encombré de livres, on tirait par la porte communicante deux chaises de la chambre de Mme Santeuil, on fermait bien les rideaux et, ayant ôté de la vieille lampe de travail son abat-jour de carton vert, on appliquait à son verre un réflecteur : et déjà, la lumière, tout à l’heure paisiblement étalée sur la table, dans la chambre soudain obscurcie éclairait mystérieusement une place du mur. Et voici tout d’un coup sur ce simple mur tendu de papier à dessin gris, au-dessus du vieux canapé noir, comme si un vitrail surnaturel, non pas en verre bleu, rouge, violet, mais comme une apparition de vitrail en transparence de verre, en clarté rouge, bleue et violette, s’avançait en tremblant, en avançant et reculant, à la manière des fantômes et des reflets. Était-ce à ces belles couleurs comme Jean en avait souvent admiré sur les piliers des églises, quand les vitraux y rabattaient un jour multicolore et précieux, que les personnages de Barbe-Bleue, de Geneviève de Brabant, du traître Golo, de la sœur Anne, de la plaine verte qui s’étendait devant sa tour devaient la poésie fantastique qu’ils gardèrent dans son imagination ? Ou est-ce parce qu’elle était portée par Barbe-Bleue et que cette barbe d’azur, que cette robe de sang revêtirent le prestige qu’elles empruntaient à une telle légende. Santeuil 201-202 [Pagination de l’édition Quarto Gallimard]

 

 

Couvertures et baromètre

*Mon père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités. Swann

*On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore ; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Allons, prenez les couvertures, on est arrivé. » Swann

 

*Pâques arrivait en effet de bonne heure, et l’on pouvait partir le [jeudi] comme M. Santeuil l’avait prédit. On avait eu beau emporter tout ce qu’on avait de couvertures, on n’en avait pas trop pour lutter contre le froid et, arrivé à Éteuilles par un temps glacé, on restait à se chauffer dans la salle à manger où l’oncle de Jean allait à toute minute frapper le thermomètre pour voir si le beau temps ne revenait pas. Santeuil, 157

 

 

Coiffure à la Bressant

*[Swann] On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, Swann

 

*Mme Laudet […] gardait ses sabots. Mais ce dernier reste de la chrysalide brisée ne déplaisait pas plus que, chez un Hector de théâtre se promenant dans la coulisse, la coiffure à la Bressant qu’il porte encore, réservant sa perruque pour le dernier moment, Santeuil 241

 

 

Les rues

*À l’habiter, Combray était un peu triste, comme ses rues dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays, précédées de degrés extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l’ombre devant elles, étaient assez obscures pour qu’il fallût dès que le jour commençait à tomber relever les rideaux dans les « salles » ; des rues aux graves noms de saints (desquels plusieurs seigneurs de Combray) : rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la maison de ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et rue du Saint-Esprit sur laquelle s’ouvrait la petite porte latérale de son jardin ; et ces rues de Combray existent dans une partie de ma mémoire si reculée, peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent pour moi le monde, qu’en vérité elles me paraissent toutes, et l’église qui les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les projections de la lanterne magique; et qu’à certains moments, il me semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre rue de l’Oiseau — à la vieille hôtellerie de l’Oiseau flesché, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine que s’élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi chaude, — serait une entrée en contact avec l’Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant. Swann

 

*Cette petite ville d’Éteuilles aux petites rues portant des noms [de saints], rue Saint-Hilaire, rue du Saint-Esprit (c’était rue du Saint-Esprit qu’on demeurait, et cela faisait même à Jean un drôle d’effet que leur maison fût une adresse, que leur maison, la maison du docteur en face et, à côté, continuant la rangée, le vitrage de l’épicier, cela fût la rue du Saint-Esprit, et que leur maison eût un numéro, car 5, rue du Saint-Esprit, cela a l’air de quelque chose d’en dehors de soi qu’on désigne, et [non] de sa propre maison qui, vue ainsi du dehors, nous fait un effet d’étrangère ; le papetier était rue de l’Oiseau et pour aller à la Place on prenait la rue Saint-Hilaire) et qu’en effet dominait l’église, traversaient les processions, pavoisaient les reposoirs, habitaient ici le curé, là le sacristain, là les sœurs, remplissait le bruit des cloches, animaient, le jour de grand-messe, la file des personnes allant à la messe et l’odeur des gâteaux préparés pour le déjeuner qui la suivait, mais des noms de saints un peu sombres, un peu tristes, et en effet elle était froide et pas très claire, les nuits y étaient longues, les vieilles gens s’y plaignaient de maladies, beaucoup de jeunes y étaient chétifs, le visage de tons graves et le parler lent, le prêtre était souvent appelé pour des mourants et les cloches sonnaient souvent pour les morts. Et aussi des rues qui portaient des noms de choses usuelles et naturelles, rue de l’Oiseau, rue du Plat-à-barbe, car il y avait aussi dans cette ville des couteaux, des pigeons, du vent, des maréchaux-ferrants… Santeuil 161-162

 

 

Tante Léonie

Son nom peut changer — Mme Sureau, Mme Servan —, elle est aussi confinée que curieuse.

 

*La cousine de mon grand-père, — ma grand’tante — chez qui nous habitions, était la mère de cette tante Léonie qui, depuis la mort de son mari, mon oncle Octave, n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne « descendait » plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion. Swann 33

*— Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus d’un quart d’heure en retard pour aller chercher sa sœur ; pour peu qu’elle s’attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu’elle arrive après l’élévation.

— Hé ! il n’y aurait rien d’étonnant, répondait Françoise.

— Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles de la mère Callot ; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les a eues. Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs.

— Il n’y aurait rien d’étonnant qu’elles viennent de chez M. le Curé, disait Françoise.

— Ah ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en haussant les épaules, chez M. le Curé ! Vous savez bien qu’il ne fait pousser que de petites méchantes asperges de rien. Je vous dis que celles-là étaient grosses comme le bras. Pas comme le vôtre, bien sûr, mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année.

— Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé la tête ?

— Non, madame Octave.

— Ah ! ma pauvre fille, il faut que vous l’ayez solide votre tête, vous pouvez remercier le Bon Dieu. C’était la Maguelone qui était venue chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle et ils ont tourné par la rue de l’Oiseau. Il faut qu’il y ait quelque enfant de malade.

— Eh ! là, mon Dieu, soupirait Françoise, qui ne pouvait pas entendre parler d’un malheur arrivé à un inconnu, même dans une partie du monde éloignée, sans commencer à gémir.

— Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des morts ? Ah ! mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voilà-t-il pas que j’avais oublié qu’elle a passé l’autre nuit. Ah ! il est temps que le Bon Dieu me rappelle, je ne sais plus ce que j’ai fait de ma tête depuis la mort de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.

— Mais non, madame Octave, mon temps n’est pas si cher ; celui qui l’a fait ne nous l’a pas vendu. Je vas seulement voir si mon feu ne s’éteint pas.

Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au cours de cette séance matinale, les premiers événements du jour. Mais quelquefois ces événements revêtaient un caractère si mystérieux et si grave que ma tante sentait qu’elle ne pourrait pas attendre le moment où Françoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables retentissaient dans la maison.

— Mais, madame Octave, ce n’est pas encore l’heure de la pepsine, disait Françoise. Est-ce que vous vous êtes senti une faiblesse ?

— Mais non, Françoise, disait ma tante, c’est-à-dire si, vous savez bien que maintenant les moments où je n’ai pas de faiblesse sont bien rares ; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps de me reconnaître ; mais ce n’est pas pour cela que je sonne. Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil avec une fillette que je ne connais point. Allez donc chercher deux sous de sel chez Camus. C’est bien rare si Théodore ne peut pas vous dire qui c’est.

— Mais ça sera la fille à M. Pupin, disait Françoise qui préférait s’en tenir à une explication immédiate, ayant été déjà deux fois depuis le matin chez Camus.

— La fille à M. Pupin ! Oh ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise ! Avec cela que je ne l’aurais pas reconnue ?

— Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la gamine, celle qui est en pension à Jouy. Il me ressemble de l’avoir déjà vue ce matin.

— Ah ! à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait qu’elle soit venue pour les fêtes. C’est cela ! Il n’y a pas besoin de chercher, elle sera venue pour les fêtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout à l’heure Mme Sazerat venir sonner chez sa sœur pour le déjeuner. Ce sera ça ! J’ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte ! Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil.

— Dès l’instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous n’allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, car il commence à ne plus être de bonne heure, disait Françoise qui, pressée de redescendre s’occuper du déjeuner, n’était pas fâchée de laisser à ma tante cette distraction en perspective.

— Oh ! pas avant midi, répondait ma tante d’un ton résigné, tout en jetant sur la pendule un coup d’œil inquiet, mais furtif pour ne pas laisser voir qu’elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, à apprendre que Mme Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus d’une heure. Et encore cela tombera pendant mon déjeuner ! ajouta-t-elle à mi-voix pour elle-même. Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour qu’elle n’en souhaitât pas une autre en même temps. « Vous n’oublierez pas au moins de me donner mes œufs à la crème dans une assiette plate ? » C’étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante s’amusait à chaque repas à lire la légende de celle qu’on lui servait ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchiffrait : Ali-Baba et les quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en souriant : « Très bien, très bien. »

— Je serais bien allée chez Camus… disait Françoise en voyant que ma tante ne l’y enverrait plus.

— Mais non, ce n’est plus la peine, c’est sûrement Mlle Pupin. Ma pauvre Françoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien.

Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait sonné Françoise, car, à Combray, une personne «qu’on ne connaissait point» était un être aussi peu croyable qu’un dieu de la mythologie, et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s’était produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupéfiantes, des recherches bien conduites n’eussent pas fini par réduire le personnage fabuleux aux proportions d’une « personne qu’on connaissait », soit personnellement, soit abstraitement, dans son état civil, en tant qu’ayant tel degré de parenté avec des gens de Combray. C’était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait de couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu en les apercevant l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens qu’on ne connaissait point simplement parce qu’on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à l’avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu’ils attendaient leurs « voyageurs ». Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j’avais l’imprudence de lui dire que nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connaissait pas : « Un homme que grand-père ne connaissait point, s’écriait elle. Ah ! je te crois bien ! » Néanmoins un peu émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon grand-père était mandé. « Qui donc est-ce que vous avez rencontré près du Pont-Vieux, mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez point ? — Mais si, répondait mon grand-père, c’était Prosper le frère du jardinier de Mme Bouillebœuf. — Ah ! bien, disait ma tante, tranquillisée et un peu rouge ; haussant les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait : « Aussi il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne connaissiez point ! » Et on me recommandait d’être plus circonspect une autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies. On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien « qu’elle ne connaissait point », elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses heures de liberté.

— Ce sera le chien de Mme Sazerat, disait Françoise, sans grande conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ne se « fende pas la tête. »

— Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat ! répondait ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas se facilement un fait.

— Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

— Ah ! à moins de ça.

— Il paraît que c’est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore, spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. C’est rare qu’une bête qui n’a que cet âge-là soit déjà si galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges. Swann

 

*Ne pouvant plus sortir, elle passait tout le jour assise sur sa chaise dans l’encoignure de la fenêtre, travaillant un peu à son ouvrage, lisant un instant le journal, mais surtout posant ses lunettes pour voir par le carreau ceux qui semblaient seulement passer, mais qui pour elle, qui les avait déjà aperçus le matin ou qui connaissait assez leurs habitudes pour savoir qu’elle aurait pu les apercevoir, sortaient, rentraient, témoignaient que rien n’était changé dans les habitudes d’Éteuilles ou que quelque événement y était survenu, habitudes qui étaient ses habitudes événement qui en était un pour elle, enfin, cette suite bien liée d’occupations connues où l’imprévu vient mettre quelque piquant, mais dont la monotonie fait la douceur, et qui avaient été pour elle cette chose qui pour chacun de nous est quelque chose de si particulier, la vie. Elle y était toujours attachée. Et derrière son carreau d’où elle ne pouvait plus s’y mêler que par les yeux, qui étaient restés bons malgré ses quatre-vingts ans, elle voyait tout ce qui se passait devant sa petite maison et tout ce qui se passait au-delà. Elle se disait : « Voilà M. Sureau qui va à son pré » comme on se dit : « Il se fait tard, il est déjà dix heures. » Quelquefois elle se disait : « Mais ce n’est pas possible, il ne peut pas être déjà dix heures. » Que se passait-il donc ? « Mais si, il est dix heures, les jours se lèvent si tard maintenant qu’on croirait qu’on vient de se lever. » Ou il n’était pas dix heures. Peut-être M. Sureau attendait-il ses enfants et était-il allé d’abord en ville. Elle questionnait Catherine. Non, c’est que c’était aujourd’hui qu’on rentrait ses pommes de terre. « Ah ! c’est aujourd’hui qu’ il rentre ses pommes de terre, je comprends » disait Mme [Servan] satisfaite.

« Voilà M. Saurin qui va aux vêpres, disait Catherine en voyant l’épicier sortir de chez lui en chapeau et en gants, avec sa femme et ses deux petites filles. C’est sans doute Victor qui gardera la boutique, car aujourd’hui dimanche il se pourrait bien qu’il leur vienne de la pratique. — Ah ! ça ne m’étonne pas, disait Mme Servan, tout à l’heure j’ai vu Mme Savinien passer avec son petit livre. J’ai pensé que ça devait être pour aller aux vêpres. Dame, il va être trous heures. Voilà le ciel qui se charge, il n’t aurait rien d’étonnant qu’ils soient mouillés pour la sortie. Je sais bien que Mme Alexandre (Mme Santeuil) a son grand manteau. Peut-être bien qu’elle n’est pas encore partie, on pourrait lui donner le grand parapluie d’Alfred (l’oncle). — Pas encore partir, mais vous n’y voyez donc plus clair, qu’elle vous a même fait bonjour par le carreau », disait Catherine avec une rudesse qui faisait de la peine à Jean quand il l’entendait parler ainsi à sa grand’tante, mais qui n’en faisait aucune à Mme Servan. Puis le jour baissant, Mme Servan faisait relever le rideau du petit carreau pour y voir plus clair et mettre de nouvelles braises sur sa chaufferette. Si Jean entrant s’approchait d’elle, Mme Servan recevait son baiser sans le rendre, comme une relique vivement colorée. Car sa figure était devenue à son automne comme la feuille de la vigne vierge rouge et laissait paraître mille nervures, mais elle ne bougeait guère. Jean ressortait vite. « Je ne sais pas ce que c’est que ce temps-là, je me sens toute gelée, Catherine, donnez-moi le manteau, disait Mme Servan, ressentant dans sa calme salle à manger l’agitation du vent qui passait dans les rues. Tiens, voilà M. Savin qui ouvre son parapluie. Je savais bien que, du moment que j’avais comme cela le sang dans la tête, la pluie ne tarderait pas. Je la sentais depuis deux jours. » Et de fait, immobile à sa fenêtre, rouge s’il devait pleuvoir, son manteau sur ses épaules si le vent se levait, Mme Servan ressemblait à ce capucin qui au coin de la rue marquait le temps chez l’opticien qui donnait à Jean des leçons d’arithmétique et dont la fille était, disait-on, richement mariée à Tours.

« Mon Dieu, voilà encore le cabriolet du docteur qui vient le chercher. Quelle vie, obligé de partir par un temps pareil ! Ça n’aurait rien d’étonnant qu’il y eût quelqu’un de malade chez les Dufoc, car j’ai tout à l’heure vu le fils Dufoc entrer chez le pharmacien. — Non, disait Catherine, sa bonne m’a dit que c’est loin d’ici, chez quelqu’un des Berceaux. » Mais Mme Servan, qui n’était jamais allée depuis vingt-cinq ans du côté des Berceaux, ne s’intéressait pas à ce qui s’y passait, excepté quand pour un mariage on faisait chercher à Éteuilles des servantes, ou pour une maladie le docteur ou le curé. « Ah ! voilà mon vieux père Gigout qui entre dans son cabriolet, se disait Mme Servan en voyant le docteur monter dans sa voiture. Jeannot le pousse, allons, ça y est. Il y a seulement deux ans qu’il y sautait encore tout seul. Dame, il prend de l’âge ! On n’est pas toujours jeune. Il marche sur ses quatre-vingt-six. Il n’est plus le même qu’autrefois. »

Quelquefois une personne qui venait s’arrêtait devant les trois marches de pierre qui dans la rue conduisaient à la petite porte. « Tiens, voilà une visite pour vous, madame », disait Catherine. On ne voyait plus la personne, puis on entendait le petit son aigre de la sonnette qui, une fois tirée, sonnait encore deux ou trois fois. Ces visites étaient rares. Pourtant, il y avait des personnes qui venaient quelquefois, comme Mme Savinien qui était toujours très gentille pour Mme Servan. On se demandait de ses nouvelles. « Ah ! il est temps que je m’en aille. Voyez-vous, les vieux, ça ne vaut plus rien, mes pauvres côtes me font mal toute la nuit, je ne mange quasi plus », disait Mme Servan. Elle se plaignait de sa vie, mais elle l’aimait, et tout ce qui en faisait partie. Aussi les jours du départ de Jean, de son neveu, de Mme Santeuil, si elle était un peu triste, elle se consolait vite, restant à Éteuilles, ayant à commander le dîner à Catherine, voyant passer M. Savinien et en face les Saurin qui se mettaient à table. Quelquefois elle entendait des cloches et se disait : « Encore quelqu’un de mort », et elle envoyait Catherine chez l’épicier demander qui c’était. « C’est donc ça que je n’avais pas vu M. Gigout rentrer. »

Le dimanche, elle passait sur sa robe un mantelet avec des coques, elle faisait chercher chez Mme Savinien le Supplément du Petit Journal, et quand elle entendait les cloches de la grand’messe et voyait tout le monde partir, elle demandait son livre, mettait ses lunettes et lisait seule ses prières en approchant son livre du carreau, comme elle avait [fait] au milieu des autres à l’église pendant soixante ans, quand la regardaient passer de leurs fenêtres les vieilles que maintenant l’on n’y voyait plus, non plus qu’une vieille enseigne qu’on avait changée, ou les livres du libraire qui ayant fait de mauvaises affaires avait été remplacé par l’épicier. Santeuil 229-232

 

Suite et fin demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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