Plus chaude sur la pierre que n’est la mousse même

Plus chaude sur la pierre que n’est la mousse même

 

Un mur moussu le long du Loir à la Grève…

(Photo PL)

 

J’entends alors, affetuoso, con delicatezza, lusingando, l’hymne fugace au lierre qui s’est glissé dans la Recherche. C’est dans Du côté de chez Swann :

*Lierre instantané, flore pariétaire et fugitive ! la plus incolore, la plus triste, au gré de beaucoup, de celles qui peuvent ramper sur le mur ou décorer la croisée ; pour moi, de toutes la plus chère depuis le jour où elle était apparue sur notre balcon, comme l’ombre même de la présence de Gilberte qui était peut-être déjà aux Champs-Élysées, et dès que j’y arriverais, me dirait : « Commençons tout de suite à jouer aux barres, vous êtes dans mon camp » ; fragile, emportée par un souffle, mais aussi en rapport non pas avec la saison, mais avec l’heure ; promesse du bonheur immédiat que la journée refuse ou accomplira, et par là du bonheur immédiat par excellence, le bonheur de l’amour ; plus douce, plus chaude sur la pierre que n’est la mousse même ; vivace, à qui il suffit d’un rayon pour naître et faire éclore de la joie, même au cœur de l’hiver.

 

Ah, cette promesse du bonheur détaillée aussi délicatement me ravit.

 

C’est l’occasion de s’arrêter sur un adjectif rare, pariétaire, du latin parietararia, de paries, -etis, mur, qui croît sur les murs. Le substantif désigne une herbe vivace des pays tempérés.

 

Proust trouve à l’adjectif un charme qu’il souligne deux autres fois :

*quelque fille des champs, venue comme nous se mettre à couvert et dont la présence, pareille à celle de ces feuillages pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages sculptés, semblait destinée à permettre, par une confrontation avec la nature, de juger de la vérité de l’œuvre d’art. I

*[Les Guermantes] Leur physique même, la couleur d’un rose spécial, allant quelquefois jusqu’au violet, de leur chair, une certaine blondeur quasi éclairante des cheveux délicats, même chez les hommes, massés en touffes dorées et douces, moitié de lichens pariétaires et de pelage félin III

 

Quelles trouvailles !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Plus chaude sur la pierre que n’est la mousse même”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Le lierre est par ailleurs une plante mellifère – la dernière que les abeilles butinent dans la saison, et qui constitue une réserve précieuse pour attendre le printemps suivant, et c’est l’occasion de spectacles étonnants.

    Je veux dire que j’ai vu, en pleine saison de récolte de pollen de lierre par les laborieux insectes, à toute fin d’automne, une ruche « éclore », ce qui veut dire que les abeilles nouvelles-nées, jusque là recluses, sortent pour la première fois, dansent puis rentrent ensuite dans la ruche, moment inouï que les apiculteurs appellent « le feu d’artifice » et qui est une pure danse de joie.

    Ce « lierre vivace, à qui il suffit d’un rayon pour naître et faire éclore de la joie, même au coeur de l’hiver », prend donc place à mes yeux à côté de l’intuition géniale qui fait dire à Eluard « la terre est bleue comme une orange », quarante ans avant la toute première photo prise par satellite qui nous montre une terre ronde comme une orange et bleue, si bleue (alors que la représentation qu’on en avait avant ressemblait aux planisphères – on oubliait les nuages et l’atmosphère (voir « on a marché sur la lune » : http://www.objets-du-mythe.be/images/plaque-emaillee-tintin-07.jpg)

    J e ne peux donc croire que la description de Proust, lui qui ignorait le détail apicole du « feu d’artifice », n’ait pas été en quelque sorte influencée par ce monde caché de la nature, et que seuls les poètes, par intuition et sensibilité, peuvent parfois dévoiler sans même en avoir conscience…

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et