Le médecin d’Illiers-Combray et l’asthme

Le médecin d’Illiers-Combray et l’asthme

 

Avec ses quatre consonnes d’affilée, « asthme » est court à écrire et difficile à vivre.

 

Dans À la recherche du temps perdu, le Héros n’est pas le seul à souffrir de cette maladie du système respiratoire dont le nom grec signifie « courte respiration ».

La première victime est la fille de cuisine de Combray. Ses crises d’asthme sont provoquées par l’épluchage des asperges imposé par une Françoise sadique.

La deuxième est le Héros pour lequel le professeur Cottard est appelé en consultation et qui trouve l’adolescent « asthmatique » et « toqué ».

Suivent les fondateurs de religions et les compositeurs de chefs d’œuvre qui, selon le docteur du Boulbon, sont tous des grands nerveux.

Enfin, M. Verdurin a d’« abominables crises » dues aux plantes.

 

Quand je vais voir mon médecin traitant, installé dans son cossu cabinet à Illiers-Combray, ce n’est pas pour soigner mon asthme (même si j’en ai — beaucoup —souffert).

Entre deux considérations médicales, notre conversation est toujours riche car il ne manque ni de culture ni d’à-propos. L’autre jour, alors qu’il avait dû s’absenter un instant, j’ai distraitement regardé sa vitrine de livres. Et je suis tombé sur…

 

Bien sûr ! Quoi de plus normal, à Illiers-Combray, que de se tenir au courant sur le traitement de l’asthme ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Autre lieu, autre rayonnage. Trois de mes livres dorment tranquilles à la Médiathèque.

(Photos PL)

 

 

 

Les extraits

*Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller. I

 

*Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin appelé dans des cas de ce genre d’être instruit. Mis en présence de symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies différentes, c’est en fin de compte son flair, son coup d’œil qui décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a chance qu’il ait à faire. Ce don mystérieux n’implique pas de supériorité dans les autres parties de l’intelligence et un être d’une grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise musique, n’ayant aucune curiosité d’esprit, peut parfaitement le posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable, pouvait aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de tuberculose, par de l’asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui eût été mauvaise pour un état arthritique comme l’asthme, et eût pu devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions impérieuses : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d’alcool. » Ma mère murmura que j’avais pourtant bien besoin d’être reconstitué, que j’étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s’il avait peur de manquer le train, qu’il se demandait s’il ne s’était pas laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s’il avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour regarder si on n’a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement : « Je n’ai pas l’habitude de répéter deux fois mes ordonnances. Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et l’agrypnie, je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. Cela vous plaira, puisque l’Espagne est à la mode, ollé ! ollé ! (Ses élèves connaissaient bien ce calembour qu’il faisait à l’hôpital chaque fois qu’il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs, lavages intestinaux, lit, lait. » Il écouta d’un air glacial, sans y répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent naturellement à cacher au professeur leur désobéissance et pour y réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu le rencontrer. Puis mon état s’aggravant on se décida à me faire suivre à la lettre les prescriptions de Cottard ; au bout de trois jours je n’avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien. Alors nous comprîmes que Cottard tout en me trouvant comme il le dit dans la suite, assez asthmatique et surtout « toqué », avait discerné que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c’était l’intoxication, et qu’en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil, les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m’envoyer aux Champs-Élysées. On disait que c’était à cause du mauvais air ; je pensais bien qu’on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s’efforcent de maintenir pour ne pas oublier la patrie qu’ils ne reverront pas. II

 

*[Le docteur du Boulbon à la grand’mère du Héros :] Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela, et que vous connaissez peut-être, Madame, ajouta-t-il en souriant à ma grand’mère, car, avouez-le, quand je suis venu, vous n’étiez pas très rassurée. III

 

*[Pastiche du Journal inédit des Goncourt] À la fin du jour, dans un éteignement sommeilleux de toutes les couleurs où la lumière ne serait plus donnée que par une mer presque caillée ayant le bleuâtre du petit lait (« Mais non, rien de la mer que vous connaissez, proteste frénétiquement ma voisine en réponse à mon dire que Flaubert nous avait menés mon frère et moi à Trouville, rien, absolument rien, il faudra venir avec moi, sans cela vous ne saurez jamais ») ils rentraient, à travers les vraies forêts en fleurs de tulle rose que faisaient les rhododendrons, tout à fait grisés par l’odeur des jardineries qui donnaient au mari d’abominables crises d’asthme – « oui, insista-t-elle, c’est cela, de vraies crises d’asthme ». VII

 

*On eût dit que sur le tard cette impossibilité de s’ennuyer (qu’autrefois d’ailleurs elle [Mme Verdurin] assurait ne pas avoir éprouvée dans sa prime jeunesse) la faisait moins souffrir, comme certaines migraines, certains asthmes nerveux qui perdent de leur force quand on vieillit. VII

 

*(Et les maladies du corps elles-mêmes, du moins celles qui tiennent d’un peu près au système nerveux, ne sont-elles pas des espèces de goûts particuliers ou d’effrois particuliers contractés par nos organes, nos articulations, qui se trouvent ainsi avoir pris pour certains climats une horreur aussi inexplicable et aussi têtue que le penchant que certains hommes trahissent pour les femmes par exemple qui portent un lorgnon, ou pour les écuyères. Ce désir, que réveille chaque fois la vue d’une écuyère, qui dira jamais à quel rêve durable et inconscient il est lié, inconscient et aussi mystérieux que l’est par exemple pour quelqu’un qui avait souffert toute sa vie de crises d’asthme, l’influence d’une certaine ville, en apparence pareille aux autres et où pour la première fois, il respire librement ?) VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Le médecin d’Illiers-Combray et l’asthme”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. J’ai écouté la rediffusion, dans « Les Nuits de France Culture », la rediffusion de l’entretien de Louis Gautier-Vignal de 1971 (soixante et onze). S’agissant « de l’asthme de Proust», vers la 9e minute de l’entretien, Louis Gautier-Vignal, sans nier que Proust en ait été atteint, dit seulement qu’il ne l’a jamais vu victime d’une crise. Mais j’avoue qu’il y a une autre « curiosité » dans cet entretien, Louis Gautier-Vignal ne parle que de l’appartement du bld Haussmann et jamais de celui de la rue Hamelin.
    https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/les-grandes-conferences-marcel-proust-souvenirs-retrouves-par-louis-gautier-vignal

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et