« Intellectuels »

« Intellectuels »

 

Voilà un mot que Marcel Proust a vu naître…

L’adjectif n’est pas neuf qui a toujours défini ce qui relève de l’intelligence, de la réflexion.

En revanche, le substantif s’installe à l’occasion de l’affaire Dreyfus à propos d’hommes se consacrant aux activités de l’esprit (enseignants, écrivains, journalistes, artistes) qui s’engagent en faveur du capitaine juif injustement poursuivi et condamné et qui usent de leur influence ou pouvoir supposés pour entraîner derrière eux.

 

En ce sens, intellectuel est tout neuf, au point que dans À la recherche du temps perdu, il peut être accompagné de guillemets.

Selon les circonstances, l’intellectuel y est dépeint — à parts à peu près égales — négativement ou positivement.

Dans le premier cas, il est coupé du monde, tarte à la crème, associé aux étrangers et aux rapins, intellectuel à moitié, oisif, Adorateur de l’Art, amphigourique.

Dans le second, il est grand, célèbre, dreyfusard, sensible, noble.

Nommément désignés comme intellectuels sont Bréauté, Charlus, Saint-Loup, Octave (anciennement « dans les choux ») et le Héros lui-même (auto-désigné).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Saint-Loup] Ce jeune homme qui avait l’air d’un aristocrate et d’un sportsman dédaigneux n’avait d’estime et de curiosité que pour les choses de l’esprit, surtout pour ces manifestations modernistes de la littérature et de l’art qui semblaient si ridicules à sa tante ; il était imbu, d’autre part, de ce qu’elle appelait les déclamations socialistes, rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait des heures à étudier Nietzsche et Proudhon. C’était un de ces « intellectuels » prompts à l’admiration qui s’enferment dans un livre, soucieux seulement de haute pensée. II

 

*Du reste, Bloch devait dans la suite irriter Albertine d’autre façon. Comme beaucoup d’intellectuels, il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour chacune d’elles un qualificatif précieux, puis généralisait. Cela ennuyait Albertine, laquelle n’aimait pas beaucoup qu’on s’occupât de ce qu’elle faisait, que quand elle s’était foulé le pied et restait tranquille, Bloch dît : « Elle est sur sa chaise longue, mais par ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et de quelconques tennis. » Ce n’était que de la « littérature », mais qui, à cause des difficultés qu’Albertine sentait que cela pouvait lui créer avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation en disant qu’elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour lui faire prendre en grippe la figure, le son de la voix, du garçon qui disait ces choses. II

 

*Et il est vrai que la duchesse s’ennuyait auprès des femmes, si leur qualité princière ne leur donnait pas un intérêt particulier. Mais les épouses éliminées se trompaient quand elles s’imaginaient qu’elle ne voulait recevoir que des hommes pour pouvoir parler littérature, science et philosophie. Car elle n’en parlait jamais, du moins avec les grands intellectuels. Si, en vertu de la même tradition de famille qui fait que les filles de grands militaires gardent au milieu de leurs préoccupations les plus vaniteuses le respect des choses de l’armée, petite-fille de femmes qui avaient été liées avec Thiers, Mérimée et Augier, elle pensait qu’avant tout il faut garder dans son salon une place aux gens d’esprit, mais avait d’autre part retenu de la façon à la fois condescendante et intime dont ces hommes célèbres étaient reçus à Guermantes le pli de considérer les gens de talent comme des relations familières dont le talent ne vous éblouit pas, à qui on ne parle pas de leurs œuvres, ce qui ne les intéresserait d’ailleurs pas. Puis le genre d’esprit Mérimée et Meilhac et Halévy, qui était le sien, la portait, par contraste avec le sentimentalisme verbal d’une époque antérieure, à un genre de conversation qui rejette tout ce qui est grandes phrases et expression de sentiments élevés, et faisait qu’elle mettait une sorte d’élégance quand elle était avec un poète ou un musicien à ne parler que des plats qu’on mangeait ou de la partie de cartes qu’on allait faire. Cette abstention avait, pour un tiers peu au courant, quelque chose de troublant qui allait jusqu’au mystère. Si Mme de Guermantes lui demandait s’il lui ferait plaisir d’être invité avec tel poète célèbre, dévoré de curiosité il arrivait à l’heure dite. La duchesse parlait au poète du temps qu’il faisait. On passait à table. « Aimez-vous cette façon de faire les œufs ? » demandait-elle au poète. Devant son assentiment, qu’elle partageait, car tout ce qui était chez elle lui paraissait exquis, jusqu’à un cidre affreux qu’elle faisait venir de Guermantes : « Redonnez des œufs à Monsieur », ordonnait-elle au maître d’hôtel, cependant que le tiers, anxieux, attendait toujours ce qu’avaient sûrement eu l’intention de se dire, puisqu’ils avaient arrangé de se voir malgré mille difficultés avant son départ, le poète et la duchesse. Mais le repas continuait, les plats étaient enlevés les uns après les autres, non sans fournir à Mme de Guermantes l’occasion de spirituelles plaisanteries ou de fines historiettes. Cependant le poète mangeait toujours sans que duc ou duchesse eussent eu l’air de se rappeler qu’il était poète. Et bientôt le déjeuner était fini et on se disait adieu, sans avoir dit un mot de la poésie, que tout le monde pourtant aimait, mais dont, par une réserve analogue à celle dont Swann m’avait donné l’avant-goût, personne ne parlait. Cette réserve était simplement de bon ton. Mais pour le tiers, s’il y réfléchissait un peu, elle avait quelque chose de fort mélancolique, et les repas du milieu Guermantes faisaient alors penser à ces heures que des amoureux timides passent souvent ensemble à parler de banalités jusqu’au moment de se quitter, et sans que, soit timidité, pudeur, ou maladresse, le grand secret qu’ils seraient plus heureux d’avouer ait pu jamais passer de leur cœur à leurs lèvres. D’ailleurs, il faut ajouter que ce silence gardé sur les choses profondes qu’on attendait toujours en vain le moment de voir aborder, s’il pouvait passer pour caractéristique de la duchesse, n’était pas chez elle absolu. Mme de Guermantes avait passé sa jeunesse dans un milieu un peu différent, aussi aristocratique, mais moins brillant et surtout moins futile que celui où elle vivait aujourd’hui, et de grande culture. Il avait laissé à sa frivolité actuelle une sorte de tuf plus solide, invisiblement nourricier et où même la duchesse allait chercher (fort rarement car elle détestait le pédantisme) quelque citation de Victor Hugo ou de Lamartine qui, fort bien appropriée, dite avec un regard senti de ses beaux yeux, ne manquait pas de surprendre et de charmer. Parfois même, sans prétentions, avec pertinence et simplicité, elle donnait à un auteur dramatique académicien quelque conseil sagace, lui faisait atténuer une situation ou changer un dénouement. III

 

*— Il y avait à ce dîner quelqu’un de bien plus spirituel encore que Babal, dit Mme de Guermantes, qui, si intime qu’elle fût avec M. de Bréauté-Consalvi, tenait à le montrer en l’appelant par ce diminutif. C’est M. Bergotte.

Je n’avais pas songé que Bergotte pût être considéré comme spirituel ; de plus il m’apparaissait comme mêlé à l’humanité intelligente, c’est-à-dire infiniment distant de ce royaume mystérieux que j’avais aperçu sous les toiles de pourpre d’une baignoire et où M. de Bréauté, faisant rire la duchesse, tenait avec elle, dans la langue des Dieux, cette chose inimaginable : une conversation entre gens du faubourg Saint-Germain. Je fus navré de voir l’équilibre se rompre et Bergotte passer par-dessus M. de Bréauté. Mais, surtout, je fus désespéré d’avoir évité Bergotte le soir de Phèdre, de ne pas être allé à lui, en entendant Mme de Guermantes dire à Mme de Villeparisis :

— C’est la seule personne que j’aie envie de connaître, ajouta la duchesse en qui on pouvait toujours, comme au moment d’une marée spirituelle, voir le flux d’une curiosité à l’égard des intellectuels célèbres croiser en route le reflux du snobisme aristocratique. Cela me ferait un plaisir !

La présence de Bergotte à côté de moi, présence qu’il m’eût été si facile d’obtenir, mais que j’aurais crue capable de donner une mauvaise idée de moi à Mme de Guermantes, eût sans doute eu au contraire pour résultat qu’elle m’eût fait signe de venir dans sa baignoire et m’eût demandé d’amener un jour déjeuner le grand écrivain. III

 

*[Le duc de Guermantes :] Enfin en tous cas, personnellement, on sait que je pense tout le contraire de mon cousin Gilbert. Je ne suis pas un féodal comme lui, je me promènerais avec un nègre s’il était de mes amis, et je me soucierais de l’opinion du tiers et du quart comme de l’an quarante, mais enfin tout de même vous m’avouerez que, quand on s’appelle Saint-Loup, on ne s’amuse pas à prendre le contrepied des idées de tout le monde qui a plus d’esprit que Voltaire et même que mon neveu. Et surtout on ne se livre pas à ce que j’appellerai ces acrobaties de sensibilité, huit jours avant de se présenter au Cercle ! Elle est un peu roide ! Non, c’est probablement sa petite grue qui lui aura monté le bourrichon. Elle lui aura persuadé qu’il se classerait parmi les « intellectuels ». Les intellectuels, c’est le « tarte à la crème » de ces messieurs. Du reste cela a fait faire un assez joli jeu de mots, mais très méchant.

Et le duc cita tout bas pour la duchesse et M. d’Argencourt : Mater Semita qui en effet se disait déjà au Jockey, car de toutes les graines voyageuses, celle à qui sont attachées les ailes les plus solides qui lui permettent d’être disséminée à une plus grande distance de son lieu d’éclosion, c’est encore une plaisanterie. III

 

*Les vérités et contre-vérités qui s’opposaient en haut chez les intellectuels de la Ligue de la Patrie française et celle des Droits de l’homme se propageaient en effet jusque dans les profondeurs du peuple. III

 

*La petite coterie qui se retrouvait pour tâcher de perpétuer, d’approfondir, les émotions fugitives du procès Zola, attachait de même une grande importance à ce café. Mais elle y était mal vue des jeunes nobles qui formaient l’autre partie de la clientèle et avaient adopté une seconde salle du café, séparée seulement de l’autre par un léger parapet décoré de verdure. Ils considéraient Dreyfus et ses partisans comme des traîtres, bien que vingt-cinq ans plus tard, les idées ayant eu le temps de se classer et le dreyfusisme de prendre dans l’histoire une certaine élégance, les fils, bolchevisants et valseurs, de ces mêmes jeunes nobles dussent déclarer aux « intellectuels » qui les interrogeaient que sûrement, s’ils avaient vécu en ce temps-là, ils eussent été pour Dreyfus, sans trop savoir beaucoup plus ce qu’avait été l’Affaire que la comtesse Edmond de Pourtalès ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs déjà éteintes au jour de leur naissance. Car, le soir du brouillard, les nobles du café qui devaient être plus tard les pères de ces jeunes intellectuels rétrospectivement dreyfusards étaient encore garçons. III

 

*Cependant je regardais Robert et je songeais à ceci. Il y avait dans ce café, j’avais connu dans la vie, bien des étrangers, intellectuels, rapins de toute sorte, résignés au rire qu’excitaient leur cape prétentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements maladroits, allant jusqu’à le provoquer pour montrer qu’ils ne s’en souciaient pas, et qui étaient des gens d’une réelle valeur intellectuelle et morale, d’une profonde sensibilité. Ils déplaisaient — les Juifs principalement, les Juifs non assimilés bien entendu, il ne saurait être question des autres — aux personnes qui ne peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque (comme Bloch à Albertine). III

 

*M. de Bréauté commença donc à se pourlécher les babines et à renifler de ses narines friandes, mis en appétit non seulement par le bon dîner qu’il était sûr de faire, mais par le caractère de la réunion que ma présence ne pouvait manquer de rendre intéressante et qui lui fournirait un sujet de conversation piquant le lendemain au déjeuner du duc de Chartres. Il n’était pas encore fixé sur le point de savoir si c’était moi dont on venait d’expérimenter le sérum contre le cancer ou de mettre en répétition le prochain lever de rideau au Théâtre-Français, mais grand intellectuel, grand amateur de « récits de voyages », il ne cessait pas de multiplier devant moi les révérences, les signes d’intelligence, les sourires filtrés par son monocle ; soit dans l’idée fausse qu’un homme de valeur l’estimerait davantage s’il parvenait à lui inculquer l’illusion que pour lui, comte de Bréauté-Consalvi, les privilèges de la pensée n’étaient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance ; III

 

*Aussi ces faux hommes de lettres, ces demi-intellectuels que recevait Mme d’Argencourt, se représentant Oriane de Guermantes, qu’ils n’auraient jamais l’occasion de connaître personnellement, comme quelque chose de plus merveilleux et de plus extraordinaire que la princesse Badroul Boudour, non seulement se sentaient prêts à mourir pour elle en apprenant qu’une personne si noble glorifiait par-dessus tout Tolstoï, mais sentaient aussi que reprenaient dans leur esprit une nouvelle force leur propre amour de Tolstoï, leur désir de résistance au tsarisme. III

 

*Je n’avais pas seulement vu Bellini, Winterhalter, les architectes jésuites, un ébéniste de la Restauration, venir prendre la place de génies qu’on avait dits fatigués simplement parce que les oisifs intellectuels s’en étaient fatigués, comme sont toujours fatigués et changeants les neurasthéniques. III

 

*M. de Bréauté, auteur d’une étude sur les Mormons, parue dans la Revue des Deux Mondes, ne fréquentait que les milieux les plus aristocratiques, mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom d’intelligence. De sorte qu’à sa présence, du moins assidue, chez une femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il prétendait détester le monde et assurait séparément à chaque duchesse que c’était à cause de son esprit et de sa beauté qu’il la recherchait. Toutes en étaient, persuadées. Chaque fois que, la mort dans l’âme, il se résignait à aller à une grande soirée chez la princesse de Parme, il les convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi qu’au milieu d’un cercle intime. Pour que sa réputation d’intellectuel survécût à sa mondanité, appliquant certaines maximes de l’esprit des Guermantes, il partait avec des dames élégantes faire de longs voyages scientifiques à l’époque des bals, et quand une personne snob, par conséquent sans situation encore, commençait à aller partout, il mettait une obstination féroce à ne pas vouloir la connaître, à ne pas se laisser présenter. Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais faisait croire aux naïfs, c’est-à-dire à tout le monde, qu’il en était exempt. III

 

*« Si nous allions faire quelques pas dans le jardin, Monsieur », dis-je à Swann, tandis que le comte Arnulphe, avec une voix zézayante qui semblait indiquer que son développement, au moins mental, n’était pas complet, répondait à M. de Charlus avec une précision complaisante et naïve : « Oh ! moi, c’est plutôt le golf, le tennis, le ballon, la course à pied, surtout le polo. » Telle Minerve, s’étant subdivisée, avait cessé, dans certaine cité, d’être la déesse de la Sagesse et avait incarné une part d’elle-même en une divinité purement sportive, hippique, « Athénè Hippia ». Et il allait aussi à Saint-Moritz faire du ski, car Pallas Tritogeneia fréquente les hauts sommets et rattrape les cavaliers. « Ah ! » répondit M. de Charlus, avec le sourire transcendant de l’intellectuel qui ne prend même pas la peine de dissimuler qu’il se moque, mais qui, d’ailleurs, se sent si supérieur aux autres et méprise tellement l’intelligence de ceux qui sont le moins bêtes, qu’il les différencie à peine de ceux qui le sont le plus, du moment qu’ils peuvent lui être agréables d’une autre façon. En parlant à Arnulphe, M. de Charlus trouvait qu’il lui conférait par là même une supériorité que tout le monde devait envier et reconnaître. IV

 

*[Brichot :] « Je ne voudrais pas blasphémer les Dieux de la Jeunesse, dit-il en jetant sur moi ce regard furtif qu’un orateur accorde à la dérobée à quelqu’un présent dans l’assistance et dont il cite le nom. Je ne voudrais pas être damné comme hérétique et relaps dans la chapelle mallarméenne, où notre nouvel ami, comme tous ceux de son âge, a dû servir la messe ésotérique, au moins comme enfant de chœur, et se montrer déliquescent ou Rose-Croix. Mais vraiment, nous en avons trop vu de ces intellectuels adorant l’Art, avec un grand A, et qui, quand il ne leur suffit plus de s’alcooliser avec du Zola, se font des piqûres de Verlaine. Devenus éthéromanes par dévotion baudelairienne, ils ne seraient plus capables de l’effort viril que la patrie peut un jour ou l’autre leur demander, anesthésiés qu’ils sont par la grande névrose littéraire, dans l’atmosphère chaude, énervante, lourde de relents malsains, d’un symbolisme de fumerie d’opium. » IV

*Mais les châtelains de Féterne, par crainte (tant ils étaient timides) de mécontenter leurs nobles amis, ou (tant ils étaient naïfs) que M. et Mme Verdurin s’ennuyassent avec des gens qui n’étaient pas des intellectuels, ou encore (comme ils étaient imprégnés d’un esprit de routine que l’expérience n’avait pas fécondé) de mêler les genres et de commettre un « impair », déclarèrent que cela ne corderait pas ensemble, que cela ne « bicherait » pas et qu’il valait mieux réserver Mme Verdurin (qu’on inviterait avec tout son petit groupe) pour un autre dîner. IV

 

*« Par exemple, Madame, le jour où vous deviez dîner chez Mme de Saint-Euverte, avant d’aller chez la princesse de Guermantes, vous aviez une robe toute rouge, avec des souliers rouges ; vous étiez inouïe, vous aviez l’air d’une espèce de grande fleur de sang, d’un rubis en flammes, comment cela s’appelait-il ? Est-ce qu’une jeune fille peut mettre ça ? »

La duchesse, rendant à son visage fatigué la radieuse expression qu’avait la princesse des Laumes quand Swann lui faisait, jadis, des compliments, regarda, en riant aux larmes, d’un air moqueur, interrogatif et ravi, M. de Bréauté, toujours là à cette heure, et qui faisait tiédir, sous son monocle, un sourire indulgent pour cet amphigouri d’intellectuel, à cause de l’exaltation physique de jeune homme qu’il lui semblait cacher. La duchesse avait l’air de dire : « Qu’est-ce qu’il a ? il est fou. » Puis se tournant vers moi d’un air câlin : « Je ne savais pas que j’avais l’air d’un rubis en flammes ou d’une fleur de sang, mais je me rappelle, en effet, que j’ai eu une robe rouge : c’était du satin rouge comme on en faisait à ce moment-là. Oui, une jeune fille peut porter ça à la rigueur, mais vous m’avez dit que la vôtre ne sortait pas le soir. C’est une robe de grande soirée, cela ne peut pas se mettre pour faire des visites. » V

 

*[Octave] En tous cas, à cette époque, à Balbec, les raisons qui faisaient désirer à moi de le connaître, à Albertine et ses amies que je ne le connusse pas, étaient également étrangères à sa valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l’éternel malentendu d’un « intellectuel » (représenté en l’espèce par moi) et des gens du monde (représentés par la petite bande) au sujet d’une personne mondaine (le jeune joueur de golf). VI

 

*Mais il faut surtout se dire ceci : d’une part, le mensonge est souvent un trait de caractère ; d’autre part, chez des femmes qui ne seraient pas sans cela menteuses, il est une défense naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce danger subit et qui serait capable de détruire toute vie : l’amour. D’autre part, ce n’est pas l’effet du hasard si les êtres intellectuels et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et inférieures, et tiennent cependant à elles au point que la preuve qu’ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à conserver près d’eux une telle femme. Si je dis que de tels hommes ont besoin de souffrir, je dis une chose exacte, en supprimant les vérités préliminaires qui font de ce besoin — involontaire en un sens — de souffrir une conséquence parfaitement compréhensible de ces vérités. Sans compter que, les natures complètes étant rares, un être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de volonté, sera le jouet de l’habitude et de cette peur de souffrir dans la minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles, et que dans ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l’aime pas. On s’étonnera qu’il se contente de si peu d’amour, mais il faudra plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l’amour qu’il ressent. Douleur qu’il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces terribles commotions que nous donnent l’amour malheureux, le départ, la mort d’une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous foudroient d’abord, mais après lesquelles les muscles tendent peu à peu à reprendre leur élasticité, leur énergie vitales. De plus cette douleur n’est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les prend d’autant plus au dépourvu que, même très intelligents, ils vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la douleur qu’une femme vient de leur infliger plutôt que dans la claire perception de ce qu’elle voulait, de ce qu’elle faisait, de celui qu’elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et qui ont besoin de cela pour parer à l’avenir au lieu de pleurer le passé. Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment. Par là la femme médiocre, qu’on s’étonnait de les voir aimer, leur enrichit bien plus l’univers que n’eût fait une femme intelligente. Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge ; derrière chaque maison où elle dit être allée, une autre maison ; derrière chaque action, chaque être une autre action, un autre être. Sans doute ils ne savent pas lesquels, n’ont pas l’énergie, n’auraient peut-être pas la possibilité d’arriver à le savoir. Une femme menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer, sans se donner la peine de le changer, des quantités de personnes et, qui plus est, la même, qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de l’intellectuel sensible, un univers tout en profondeurs que sa jalousie voudrait sonder et qui n’est pas sans intéresser son intelligence. Sans être précisément de ceux-là j’allais peut-être, maintenant qu’Albertine était morte, savoir le secret de sa vie. Mais cela, ces indiscrétions qui ne se produisent qu’après que la vie terrestre d’une personne est finie, ne prouvent-elles pas que personne ne croit, au fond, à une vie future ? Si ces indiscrétions sont vraies, on devrait redouter le ressentiment de celle dont on dévoile les actions, autant pour le jour où on la rencontrera au ciel, qu’on le redoutait tant qu’elle vivait, lorsqu’on se croyait tenu à cacher son secret. Et si ces indiscrétions sont fausses, inventées parce qu’elle n’est plus là pour démentir, on devrait craindre plus encore la colère de la morte si on croyait au ciel. Mais personne n’y croit. VI

 

*J’avais bien remarqué le désir et la dissimulation d’Albertine pour aller chez Mme Verdurin et je ne m’étais pas trompé. Mais alors même qu’on tient ainsi un fait, des autres on ne perçoit que l’apparence ; car l’envers de la tapisserie, l’envers réel de l’action, de l’intrigue — aussi bien que celui de l’intelligence, du cœur — se dérobe et nous ne voyons passer que des silhouettes plates dont nous nous disons : c’est ceci, c’est cela ; c’est à cause d’elle, ou de telle autre. La révélation que Mlle Vinteuil devait venir m’avait paru l’explication d’autant plus logique qu’Albertine, allant au-devant, m’en avait parlé. Et plus tard n’avait-elle pas refusé de me jurer que la présence de Mlle Vinteuil ne lui faisait aucun plaisir ? Et ici, à propos de ce jeune homme, je me rappelai ceci que j’avais oublié : peu de temps auparavant, pendant qu’Albertine habitait chez moi, je l’avais rencontré et il avait été, contrairement à son attitude à Balbec, excessivement aimable, même affectueux avec moi, m’avait supplié de le laisser venir me voir, ce que j’avais refusé pour beaucoup de raisons. Or maintenant je comprenais que, tout bonnement, sachant qu’Albertine habitait la maison, il avait voulu se mettre bien avec moi pour avoir toutes facilités de la voir et de me l’enlever, et je conclus que c’était un misérable. Quelque temps après, lorsque furent jouées devant moi les premières œuvres de ce jeune homme, sans doute je continuai à penser que s’il avait tant voulu venir chez moi, c’était à cause d’Albertine, et tout en trouvant cela coupable, je me rappelai que jadis si j’étais parti pour Doncières, voir Saint-Loup, c’était en réalité parce que j’aimais Mme de Guermantes. Il est vrai que le cas n’était pas le même, Saint-Loup n’aimant pas Mme de Guermantes, si bien qu’il y avait dans ma tendresse peut-être un peu de duplicité, mais nulle trahison. Mais je songeai ensuite que cette tendresse qu’on éprouve pour celui qui détient le bien que vous désirez, on l’éprouve aussi si, ce bien, celui-là le détient même en l’aimant pour lui-même. Sans doute, il faut alors lutter contre une amitié qui conduira tout droit à la trahison. Et je crois que c’est ce que j’ai toujours fait. Mais pour ceux qui n’en ont pas la force, on ne peut pas dire que chez eux l’amitié qu’ils affectent pour le détenteur soit une pure ruse ; ils l’éprouvent sincèrement et à cause de cela la manifestent avec une ardeur qui, une fois la trahison accomplie, fait que le mari ou l’amant trompé peut dire avec une indignation stupéfiée : « Si vous aviez entendu les protestations d’affection que me prodiguait ce misérable ! Qu’on vienne voler un homme de son trésor, je le comprends encore. Mais qu’on éprouve le besoin diabolique de l’assurer d’abord de son amitié, c’est un degré d’ignominie et de perversité qu’on ne peut imaginer. » Or non, il n’y a pas là plaisir de perversité, ni même mensonge tout à fait lucide.

L’affection de ce genre que m’avait manifestée ce jour-là le pseudo-fiancé d’Albertine avait encore une autre excuse, étant plus complexe qu’un simple dérivé de l’amour pour Albertine. Ce n’est que depuis peu qu’il se savait, qu’il s’avouait, qu’il voulait être proclamé un intellectuel. Pour la première fois les valeurs autres que sportives ou noceuses existaient pour lui. Le fait que j’eusse été estimé d’Elstir, de Bergotte, qu’Albertine lui eût peut-être parlé de la façon dont je jugeais les écrivains et dont elle se figurait que j’aurais pu écrire moi-même, faisait que tout d’un coup j’étais devenu pour lui (pour l’homme nouveau qu’il s’apercevait enfin être) quelqu’un d’intéressant avec qui il eût eu plaisir à être lié, à qui il eût voulu confier ses projets, peut-être demander de le présenter à Elstir. De sorte qu’il était sincère en demandant à venir chez moi, en m’exprimant une sympathie où des raisons intellectuelles en même temps qu’un reflet d’Albertine mettaient de la sincérité. Sans doute ce n’était pas pour cela qu’il tenait tant à venir chez moi, et il eût tout lâché pour cela. VI

 

*De par ce mélange d’humilité et d’orgueil, de curiosités d’esprit acquises et d’autorité innée, M. de Charlus et Saint-Loup par des chemins différents et avec des opinions opposées étaient devenus à une génération d’intervalle des intellectuels que toute idée nouvelle intéresse et des causeurs de qui aucun interrupteur ne peut obtenir le silence. De sorte qu’une personne un peu médiocre pouvait les trouver l’un et l’autre selon la disposition où elle se trouvait, éblouissants ou raseurs. VII

 

*Il y avait d’ailleurs deux M. de Charlus, sans compter les autres. Des deux, l’intellectuel passait son temps à se plaindre qu’il allait à l’aphasie, qu’il prononçait constamment un mot, une lettre pour une autre. Mais dès qu’en effet il lui arrivait de le faire, l’autre M. de Charlus, le subconscient, lequel voulait autant faire envie que l’autre pitié et avait des coquetteries dédaignées par le premier, arrêtait immédiatement, comme un chef d’orchestre dont les musiciens pataugent, la phrase commencée, et avec une ingéniosité infinie attachait ce qui venait ensuite au mot dit en réalité pour un autre mais qu’il semblait avoir choisi. VII

 

*Mais cette découverte que l’art pouvait nous faire faire n’était-elle pas au fond celle de ce qui devrait nous être le plus précieux, et de ce qui nous reste d’habitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l’avons sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons que nous sommes emplis d’un tel bonheur, quand le hasard nous en apporte le souvenir véritable. Je m’en assurais, par la fausseté même de l’art prétendu réaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous n’avions pris dans la vie l’habitude de donner à ce que nous sentons une expression qui en diffère tellement et que nous prenons au bout de peu de temps pour la réalité même. Je sentais que je n’aurais pas à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un moment troublé – notamment celles que la critique avait développées au moment de l’affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre et qui tendaient à « faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire », à traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules à tout le moins non plus d’insignifiants oisifs (« j’avoue que la peinture de ces inutiles m’indiffère assez » disait Bloch), mais de nobles intellectuels ou des héros. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “« Intellectuels »”

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  1. Et l’étiquette « de gauche » n’était pas encore accolée à l’épithète !

    (j’en profite, cher Patrice, pour vous demander si vous avez bien reçu mon mail d’hier ? je n’ai pas confiance dans ma boîte…)

    Très bonne journée

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