Gens de peu

Gens de peu

 

Un (mauvais) procès a été intenté contre le président Macron quand, élu depuis peu, il a évoqué « les gens qui ne sont rien » opposés à ceux qui « réussissent ».

Les mêmes qui ont poussé des cris d’effraie usent à longueur d’année du global « les anonymes » pour parler de celles et ceux qui ne sont pas célèbres — ex : « la foule des anonymes se pressait aux obsèques de l’ancienne gloire »… Priver les êtres humains de leur nom ne les gêne pas.

Fin de mon édito ! Passons à cette expression vieillotte présente six fois (deux « homme de peu » et quatre « gens de peu ») dans À la recherche du temps perdu. Qui désigne-t-elle : le petit peuple, des personnes sans importance ni histoire, transparentes.

 

Elle ne doit pas être confondue avec l’homme de peu de foi de la Bible : « Mais, voyant que le vent était fort, [Pierre] eut peur ; et, comme il commençait à enfoncer, il s’écria : Seigneur, sauve-moi !  Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit, et lui dit: Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?  Et ils montèrent dans la barque, et le vent cessa »… Matthieu, 14, 31

 

Pour Proust, l’expression sert surtout à souligner la méprise qui conduit à sous-estimer des gens qui seraient « supérieurs », à les considérer « de peu » — grand seigneur, aristocrate, gens du monde.

*Au moment où, profitant du billet reçu par mon père, je montais le grand escalier de l’Opéra, j’aperçus devant moi un homme que je pris d’abord pour M. de Charlus duquel il avait le maintien; quand il tourna la tête pour demander un renseignement à un employé, je vis que je m’étais trompé, mais je n’hésitai pas cependant à situer l’inconnu dans la même classe sociale d’après la manière non seulement dont il était habillé, mais encore dont il parlait au contrôleur et aux ouvreuses qui le faisaient attendre. Car, malgré les particularités individuelles, il y avait encore à cette époque, entre tout homme gommeux et riche de cette partie de l’aristocratie et tout homme gommeux et riche du monde de la finance ou de la haute industrie, une différence très marquée. Là où l’un de ces derniers eût cru affirmer son chic par un ton tranchant, hautain, à l’égard d’un inférieur, le grand seigneur, doux, souriant, avait l’air de considérer, d’exercer l’affectation de l’humilité et de la patience, la feinte d’être l’un quelconque des spectateurs, comme un privilège de sa bonne éducation. Il est probable qu’à le voir ainsi dissimulant sous un sourire plein de bonhomie le seuil infranchissable du petit univers spécial qu’il portait en lui, plus d’un fils de riche banquier, entrant à ce moment au théâtre, eût pris ce grand seigneur pour un homme de peu, s’il ne lui avait trouvé une étonnante ressemblance avec le portrait, reproduit récemment par les journaux illustrés, d’un neveu de l’empereur d’Autriche, le prince de Saxe, qui se trouvait justement à Paris en ce moment. Je le savais grand ami des Guermantes. En arrivant moi-même près du contrôleur, j’entendis le prince de Saxe, ou supposé tel, dire en souriant : « Je ne sais pas le numéro de la loge, c’est ma cousine qui m’a dit que je n’avais qu’à demander sa loge. » III

*À propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l’occasion s’en présente, qu’il appartenait à une coterie de douze à quinze jeunes gens et à un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze à quinze avait cette caractéristique, à laquelle échappait, je crois, le prince, que ces jeunes gens présentaient chacun un double aspect. Pourris de dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs, malgré tout le plaisir que ceux-ci avaient à leur dire : « Monsieur le comte, Monsieur le marquis, Monsieur le duc… » Ils espéraient se tirer d’affaire au moyen du fameux « riche mariage », dit encore « gros sac », et comme les grosses dots qu’ils convoitaient n’étaient qu’au nombre de quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la même fiancée. Et le secret était si bien gardé que, quand l’un d’eux venant au café disait : « Mes excellents bons, je vous aime trop pour ne pas vous annoncer mes fiançailles avec Mlle d’Ambresac », plusieurs exclamations retentissaient, nombre d’entre eux, croyant déjà la chose faite pour eux-mêmes avec elle, n’ayant pas le sang-froid nécessaire pour étouffer au premier moment le cri de leur rage et de leur stupéfaction : « Alors ça te fait plaisir de te marier, Bibi ? » ne pouvait s’empêcher de s’exclamer le prince de Châtellerault, qui laissait tomber sa fourchette d’étonnement et de désespoir, car il avait cru que les mêmes fiançailles de Mlle d’Ambresac allaient bientôt être rendues publiques, mais avec lui, Châtellerault. Et pourtant, Dieu sait tout ce que son père avait adroitement conté aux Ambresac contre la mère de Bibi. « Alors ça t’amuse de te marier ? » ne pouvait-il s’empêcher de demander une seconde fois à Bibi, lequel, mieux préparé puisqu’il avait eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c’était « presque officiel », répondait en souriant : « Je suis content non pas de me marier, ce dont je n’avais guère envie, mais d’épouser Daisy d’Ambresac que je trouve délicieuse. » Le temps qu’avait duré cette réponse, M. de Châtellerault s’était ressaisi, mais il songeait qu’il fallait au plus vite faire volte-face en direction de Mlle de la Canourque ou de Miss Foster, les grands partis nº 2 et nº 3, demander patience aux créanciers qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens auxquels il avait dit aussi que Mlle d’Ambresac était charmante que ce mariage était bon pour Bibi, mais que lui se serait brouillé avec toute sa famille s’il l’avait épousée. Mme de Soléon avait été, allait-il prétendre, jusqu’à dire qu’elle ne les recevrait pas.

Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc., ils semblaient des gens de peu, en revanche, êtres doubles, dès qu’ils se trouvaient dans le monde, ils n’étaient plus jugés d’après le délabrement de leur fortune et les tristes métiers auxquels ils se livraient pour essayer de le réparer. Ils redevenaient M. le prince, M. le duc un tel, et n’étaient comptés que d’après leurs quartiers. Un duc presque milliardaire et qui semblait tout réunir en soi passait après eux parce que, chefs de famille, ils étaient anciennement princes souverains d’un petit pays où ils avaient le droit, de battre monnaie, etc. Souvent, dans ce café, l’un baissait les yeux quand un autre entrait, de façon à ne pas forcer l’arrivant à le saluer. C’est qu’il avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invité à dîner un banquier. Chaque fois qu’un homme entre, dans ces conditions, en rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de mille francs, ce qui n’empêche pas l’homme du monde de recommencer avec un autre. On continue de brûler des cierges et de consulter les médecins. III

*Les gens du monde se représentent volontiers les livres comme une espèce de cube dont une face est enlevée, si bien que l’auteur se dépêche de « faire entrer » dedans les personnes qu’il rencontre. C’est déloyal évidemment, et ce ne sont que des gens de peu. IV

Je dis à Morel, pensant l’intéresser, que M. de Norpois était ami de mon père. Mais pas un mouvement de son visage ne témoigna qu’il eût entendu, tant il tenait mes parents pour gens de peu et n’approchant pas de bien loin de ce qu’avait été mon grand-oncle chez qui son père avait été valet de chambre et qui, du reste, contrairement au reste de la famille, aimant assez « faire des embarras », avait laissé un souvenir ébloui à ses domestiques. IV

*On expliqua à quelqu’un qui demandait si Tansonville venait à Gilberte de son père M. de Forcheville, que cela ne venait pas du tout par là, que c’était une terre de la famille de son mari, que Tansonville était voisin de Guermantes, appartenait à Mme de Marsantes, mais étant très hypothétique avait été racheté, en dot, par Gilberte. Enfin un vieux de la vieille ayant évoqué Swann ami des Sagan et des Mouchy, et l’Américaine amie de Bloch, ayant demandé comment je l’avais connu, déclara que je l’avais connu chez Mme de Guermantes, ne se doutant pas du voisin de campagne, jeune ami de mon grand-père qu’il représentait pour moi. Des méprises de ce genre ont été commises par les hommes les plus fameux et passent pour particulièrement graves dans toute société conservatrice. Saint-Simon, voulant montrer que Louis XIV était d’une ignorance qui « le fit tomber quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières », ne donne de cette ignorance que deux exemples, à savoir que le Roi ne sachant pas que Renel était de la famille de Clermont-Gallerande, ni Saint-Herem de celle de Montmorin, les traita en hommes de peu. Du moins, en ce qui concerne Saint-Herem, avons-nous la consolation de savoir que le Roi ne mourut pas dans l’erreur, car il fut détrompé « fort tard » par M. de la Rochefoucauld. « Encore, ajoute Saint-Simon avec un peu de pitié, lui fallut-il expliquer quelles étaient ces maisons que leur nom ne lui apprenait pas. » VII

*La duchesse hésitait encore par peur d’une scène de M. de Guermantes, devant Balthy et Mistinguett, qu’elle trouvait adorables mais avait décidément Rachel pour amie. Les nouvelles générations en concluaient que la duchesse de Guermantes, malgré son nom, devait être quelque demi castor qui n’avait jamais été tout à fait du gratin. Il est vrai que pour quelques souverains dont l’intimité lui était disputée par deux autres grandes dames, Mme de Guermantes se donnait encore la peine de les avoir à déjeuner. Mais d’une part ils viennent rarement, connaissent des gens de peu, et la duchesse par la superstition des Guermantes à l’égard du vieux protocole (car à la fois les gens bien élevés l’assommaient, et elle tenait à la bonne éducation) faisait mettre : « Sa Majesté a ordonné à la duchesse de Guermantes, a daigné », etc. Et les nouvelles couches ignorantes de ces formules en concluaient que la position de la duchesse était d’autant plus basse. VII

 

Excusez du peu !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Après avoir écrit cette chronique, j’ai ouvert le supplément du Monde du 24 janvier consacré à l’archéologie et que j’avais gardé par devers moi. Pierre Barthélémy y écrit : « Elle a montré sa capacité à s’intéresser à ce que les textes ne disaient pas, à décrire ce quotidien méconnu de ceux qui n’étaient pas sous les feux de l’histoire, les gens de peu, les gens du peule, comment ils vivaient, comment ils mourraient. » Deux hypothèses : soit mon quotidien préféré est vieillot, soit l’expression « gens de peu » ne l’est pas autant qu’on pense (je penche pour la seconde).

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Gens de peu”

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  1. Bonjour, ne doit-on pas dire des « cris d’orfraie » ?

    • J’attendais votre remarque. Oui, c’est ce qu’on dit, mais l’expression est bâtie sur une confusion. Le cri de l’orfraie, un rapace, n’a rien d’effrayant ; celui de l’effraie, une chouette, lui, fait peur. Cela m’a plu de revenir à l’original.

  2. J’ai donc été, en quelque sorte, pris entre vos serres !

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