Des « péri » pour les Iraniens

Des « péri » pour les Iraniens

 

C’est un des deux mots persans d’À la recherche du temps perdu et les Iraniens qui manifestent contre le régime en ont bien besoin.

Le premier est « caravansérails ». Dans À l’ombre des jeunes filles en fleur, Bloch évoque ces palais où s’arrêtent les caravanes.

*Comme je ne peux pas supporter d’attendre parmi le faux chic de ces grands caravansérails, et que les tziganes me feraient trouver mal, dites au « laïft » de les faire taire et de vous prévenir de suite. II

 

Le second est donc « péri », génie féminin des contes persans, équivalent de nos fées.

*Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît — pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan — les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; II

 

Ces jours-ci, la photo d’une femme tête nue à Téhéran brandissant son voile sur un bâton a été présentée comme l’icône des protestations. En réalité, elle précède les manifestations et est liée à un mouvement contre les obligations vestimentaires imposées aux femmes en Iran.

 

Reste qu’elle fait, ici, une belle « péri ».

 

Deux personnages de l’antiquité trouvent place dans la Recherche : Darius et Xerxès. Père et fils, ces souverains de la dynastie des Achéménides ont régné sur l’empire perse un demi millénaire avant notre ère.

 

*elle [Mme Swann] nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme l’intérieur d’un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau architectural aussi débonnaire et familier qu’il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d’abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninivite, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim ; elle s’informait encore de la mienne, tandis qu’elle extrayait pour moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût oriental. II

*l’Académie est un salon et Bergotte ne jouit d’aucune surface », déclara l’oncle à héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon grand-père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un couronnement oriental à cette figure de Suse, le prénom de Nissim n’avait fait planer au-dessus d’elle les ailes de quelque taureau androcéphale de Khorsabad. II

*Admirable puissance de la race [juive] qui du fond des siècles pousse en avant jusque dans le Paris moderne, dans les couloirs de nos théâtres, derrière les guichets de nos bureaux, à un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote, demeurant, en somme, toute pareille à celle des scribes assyriens peints en costume de cérémonie à la frise d’un monument de Suse qui défend les portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se figurer que c’était par malveillance antisémitique que M. de Charlus s’informait s’il portait un prénom juif, alors que c’était simplement par curiosité esthétique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste, parler de permanence de races rend inexactement l’impression que nous recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels il vaut mieux laisser leur variété. Nous connaissons, par les peintures antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au fronton d’un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons dans le monde des Orientaux appartenant à tel ou tel groupe, être en présence de créatures que la puissance du spiritisme aurait fait apparaître. III

* Qu’y a-t-il de plus poétique que Xerxès, fils de Darius, faisant fouetter de verges la mer qui avait englouti ses vaisseaux ? V

*je ne me rendais pas compte qu’il y avait longtemps que j’aurais dû cesser de voir Albertine, car elle était entrée pour moi dans cette période lamentable où un être, disséminé dans l’espace et dans le temps, n’est plus pour vous une femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une suite de problèmes insolubles, une mer que nous essayons ridiculement, comme Xerxès, de battre pour la punir de ce qu’elle a englouti. V

 

Oui, comme le dit si bien Proust évoquant les Juifs, les Grecs et les Persans, « de tous ces peuples auxquels il vaut mieux laisser leur variété. » Les théocrates islamiques seraient bien inspirés de s’en souvenir.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Fif, une amie iranienne, installée elle aussi à Illiers-Combray, (si, si !) me signale que la prononciation exacte est « pari ».

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Des « péri » pour les Iraniens”

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  1. Patrice, vendredi prochain soir, laissez tout tomber et regardez sur ARTE « les pieds dans le tapis », délicieux téléfilm casseur de préjugés où un personnage central, celui de la mère, est d’une élégance folle : et ça se passe dans l’Iran d’aujourd’hui… (et aussi à Brive la Gaillarde, mais si, mais si.)

  2. Très Cher Patrice,
    Merci!
    Merci d’avoir pris le temps d’écrire sur l’Iran …
    C’est l’attention du monde occidental et l’importance que ce dernier peut accorder à ces événements qui pourront peut-être … je l’espère, changer les choses.

    🙂
    Amitiés!
    FIF

  3. Comment ne pas penser à La Péri de Paul Dukas, créée au Châtelet en 1911 ? Marcel avait certainement du y assister …

    https://fr.wikipedia.org/wiki/La_P%C3%A9ri_(Dukas)

    https://fr.wikisource.org/wiki/La_P%C3%A9ri_(Dukas)

    https://www.youtube.com/watch?v=Vmh3A7ohFnc
    à écouter dès 2mn 35, après la Fanfare d’introduction.

    Il en est question d’ailleurs, à la page 169 de l’ouvrage de Marie-Agnès Barathieu  » Les mobiles de Marcel Proust « .

    https://books.google.fr/books?id=XIPPesceFloC&pg=PA169&lpg=PA169&dq=paul+dukas+proust&source=bl&ots=YeIXvZO4We&sig=AvuD09JM0GWpWNU6pVnLxo3KchI&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjHut_LyfbdAhVLFMAKHZR4BYgQ6AEwBHoECAUQAQ#v=onepage&q=paul%20dukas%20proust&f=false

    Mais une autre Péri existait déjà, celle de Burgmüller (1843)

    https://fr.wikipedia.org/wiki/La_P%C3%A9ri_(Burgm%C3%BCller)

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