Courrier de cabinet

Courrier de cabinet

 

Les Proustiens les plus pointus ont remarqué que de tous les « cabinets » de la Recherche, il en manquait un dans mes chroniques précédentes : celui auquel est associé un courrier.

 

*Je montais au contraire dans la chambre de deux sœurs qui avaient accompagné à Balbec, comme femmes de chambre, une vieille dame étrangère. C’était ce que le langage des hôtels appelait deux courrières et celui de Françoise, laquelle s’imaginait qu’un courrier ou une courrière sont là pour faire des courses, deux « coursières ». Les hôtels, eux, en sont restés, plus noblement, au temps où l’on chantait : « C’est un courrier de cabinet. » IV

 

Mais qui ? Mais où ? Levons d’abord un malentendu : ce « courrier »-là n’est pas de papier mais de chair et d’os, homme chargé de porter rapidement les lettres officielles, les dépêches diplomatiques. Personnage d’un opéra-bouffe, il est victime d’un rapt.

L’œuvre s’appelle Les Brigands. En trois actes, elle est signée Jacques Offenbach pour la musique, et Henri Meilhac et Ludovic Halévy pour le livret. Elle est créée à Paris, au Théâtre des Variétés, le 10 décembre 1869.

 

Selon le site de l’Opéra Comique, « Dernier grand succès avant la guerre franco-prussienne de 1870, dont le « bruit de bottes » résonne déjà dans le fameux chœur des carabiniers, Les Brigands présente un véritable monde à l’envers, qui malmène autant la géographie que les convenances, où le brigandage fait loi et l’armée de la figuration, et où l’argent ne fait même plus le bonheur ! »

 

Le courrier de cabinet apparaît dans la scène X de l’acte I. Il est enlevé par un jeune fermier, Fragoletto, enrôlé chez les brigands de Falsacappa, par amour pour sa fille Fiorella.

 

Scène X

Les Mêmes, CARMAGNOLA, DOMINO, BARBAVANO, Les Brigands, puis FRAGOLETTO et un Courrier.

 

CHŒUR

Ce petit est un vrai luron !

Il s’est battu comme un lion !

Jamais on ne fut plus hardi

Que ce brave petit bandit.

 

Pendant ce chœur, Fragoletto arrive par la montagne, à gauche, tenant et amenant le courrier. — Un brigand les suit, portant une valise.

 

FRAGOLETTO.

Falsacappa, voici ma prise :

C’est un courrier de cabinet !

Le galop de sa jument grise

Retentissait dans la forêt ;

Moi, j’étais caché, je l’avise,

Je bondis hors de mon bosquet :

L’étonnement le paralyse,

Je l’empoigne par le collet,

Et, profilant de sa surprise,

Je lui présente un pistolet.

Il me répond : « Pas de bêtise !

Je suis courrier de cabinet… »

Falsacappa, voici ma prise :

C’est un courrier de cabinet !…

Le galop de sa jument grise

Retentissait dans la forêt ;

C’est un courrier de cabinet.

Un moment, j’hésite

C’était un peu vite

Faire métier de bandit ;

J’ai peur et je reste interdit…

Mais, à l’instant même,

À celle que j’aime

Je pense, et me dis là-dessus :

« Allons, n’hésitons plus ! »

Aussitôt mon âme indécise

Se raffermit et se remet ;

Je l’empoigne et je le maîtrise

Avec les clic-clac de son fouet.

Falsacappa, voici ma prise :

C’est un courrier de cabinet !

J’ai tout pris, cheval et valise,

Je te l’apporte au grand complet.

Il me semble, quoi qu’on en dise,

Que ce petit début promet !…

C’est un courrier de cabinet !

 

CHŒUR

C’est un courrier de cabinet !

 

Pietro prend la valise des mains du brigand et la dépose aux pieds de Falsacappa. — Les brigands se rapprochent.

 

Tout finira bien.

 

On peut supposer que la formule « C’est un courrier de cabinet ! » soit popularisée parce qu’elle est répétée comme une scie dans un spectacle populaire — comme le « Qu’allait-il faire dans cette galère ? » de Molière ou le « Embrassons-nous Folleville ! » de Labiche.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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