Adorer Floupette ?

Adorer Floupette ?

 

L’avez-vous lu ? Proust oui !

Adoré Floupette est un poète décadent, auteur d’un recueil de vers, les Déliquescences. Marius Tapora, pharmacien de deuxième classe, de la rue des Canettes à Paris, en a écrit la préface — l’alliance du poète et du potard.

On y lit : « Floupette (Joseph, Chrysostôme, Adoré) n’est pas Auvergnat, comme d’aucuns l’ont avancé, sans doute, avec une pointe de malveillance. Il naquit, en effet, le 24 janvier 1860, près Lons-le-Saulnier. »

 

Reprenons ce que vous avez deviné être une blague. On croirait du Christophe attribuant une identité détaillée à ses personnages tel le sapeur Camember : François Baptiste Éphraïm Camember, fils d’Anatole Camember et de Polymnie Cancoyotte, né le 29 février 1844, à Gleux-lès-Lure, Saône-Supérieure. Tout Proustien sait que Christophe est le pseudonyme de Georges Colomb, pionnier de la bande dessinée et professeur de sciences naturelles au lycée Condorcet comptant parmi ses élèves notre jeune Marcel.

Dans Sodome et Gomorrhe, Proust met un vers de Floupette dans la bouche de Charlus mais sans en citer l’auteur et en n’accordant pas à son personnage la distance nécessaire devant une parodie : « Ah ! verte, combien verte était mon âme ce jour-là… » Pour railler Mme de Saint-Euverte, le baron se contente de qualifier de « stupide » ce vers dit « déliquescent ».

 

*— Croyez-vous que cet impertinent jeune homme, dit-il en me désignant à Mme de Surgis, vient de me demander, sans le moindre souci qu’on doit avoir de cacher ces sortes de besoins, si j’allais chez Mme de Saint-Euverte, c’est-à-dire, je pense, si j’avais la colique. Je tâcherais en tous cas de m’en soulager dans un endroit plus confortable que chez une personne qui, si j’ai bonne mémoire, célébrait son centenaire quand je commençai à aller dans le monde, c’est-à-dire pas chez elle. Et pourtant, qui plus qu’elle serait intéressante à entendre ? Que de souvenirs historiques, vus et vécus du temps du Premier Empire et de la Restauration, que d’histoires intimes aussi qui n’avaient certainement rien de « Saint », mais devaient être très « Vertes », si l’on en croit la cuisse restée légère de la vénérable gambadeuse. Ce qui m’empêcherait de l’interroger sur ces époques passionnantes, c’est la sensibilité de mon appareil olfactif. La proximité de la dame suffit. Je me dis tout d’un coup : « Oh ! mon Dieu, on a crevé ma fosse d’aisances », c’est simplement la marquise qui, dans quelque but d’invitation, vient d’ouvrir la bouche. Et vous comprenez que si j’avais le malheur d’aller chez elle, la fosse d’aisances se multiplierait en un formidable tonneau de vidange. Elle porte pourtant un nom mystique qui me fait toujours penser avec jubilation, quoiqu’elle ait passé depuis longtemps la date de son jubilé, à ce stupide vers dit « déliquescent » : « Ah ! verte, combien verte était mon âme ce jour-là… » Mais il me faut une plus propre verdure. On me dit que l’infatigable marcheuse donne des « garden-parties », moi j’appellerais ça « des invites à se promener dans les égouts ». Est-ce que vous allez vous crotter là ? demanda-t-il à Mme de Surgis, qui cette fois se trouva ennuyée. IV

 

Mais qui se cache derrière cet attrape-nigaud ? Deux écrivains et poètes : Henri Eugène Amédée Beauclair (1860-1919) et Gabriel Vicaire (1848-1900). L’aîné a été lauréat du  prix Archon-Despérouse décerné par l’Académie française (si, si). Ses vers, d’une « exquise clarté », ont inspiré nombre de musiciens pour accompagner leurs œuvres — parmi eux Reynaldo Hahn.

Les auteurs parlent de « bambochinade sans prétention » pour leur plaquette de dix-huit poèmes, tirée à cent dix exemplaires. Publiée en 1885, à « Byzance », « chez Lion Vanné, Éditeur » (moquerie du nom de Léon Vanier, éditeur de Verlaine), elle tourne en dérision le symbolisme hermétique de Stéphane Mallarmé (devenu « arsenal mal armé ») et pastiche Verlaine (rebaptisé Vert Laine).

 

La presse en parle et tous n’y décèlent pas la parodie. Le poème repris par Marcel Proust, Scherzo, fait partie d’une section intitulée : « Symphonie en vert mineur (Variations sur un thème vert pomme) ». Premier quatrain :

 

         Si l’âcre désir s’en alla,

         C’est que la porte était ouverte.

         Ah ! verte, verte, combien verte,

         Était mon âme, ce jour-là !

 

La fausse biographie qui accompagne les œuvres de Floupette exhume ce dizain :


L’enfant était petit ; le pot considérable,

         Et le pauvre être, avec une grâce adorable,

         S’efforçant de remplir tout l’espace béant,

         Avait peine à rester assis sur son séant.

         Ah ! depuis j’ai bu plus d’un flacon de Bourgogne,

         J’ai lu plus d’un roman de Madame Quivogne*

         Et plus d’une charmeuse en secret m’a souri.

         Mais rien n’a remué mon cœur endolori,

         Comme, en cette nuit tiède et calme de décembre,

         Ce petit cul noyé dans ce grand pot de chambre.

*Marie-Amélie Quivogne de Montifaud, née Chartroule, dite Marc de Montifaud (entre 1845 et 1850-vers 1912-1913), écrivaine libre-penseuse.

 

Une telle littérature rime bien avec les propos pour le moins scatologiques de Palamède de Guermantes qui entourent le vers floupettien.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : N’est-ce pas fascinant de faire surgir, de dix mots anonymes dans la Recherche, tant d’informations trouvées sur Google en quelques clics ? Moi, ça m’émerveille toujours et j’ai le vertige à la pensée du temps que ça m’aurait pris quand la Toile n’existait pas.

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Adorer Floupette ?”

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  1. Oui, je suis aussi stupéfait que vous par rapport à ce que l’on arrive à « débusquer » si rapidement sur la Toile. Le vieillard que je suis n’en finit pas de se demander qui est allé y mettre « tout çà ». Heureusement que smartphone, internet et pc n’existaient pas du temps du Narrateur… nous n’aurions pas certaines pages comme la mission confiée à Françoise d’aller en voiture demander à Albertine qui est au Trocadéro de bien vouloir téléphoner pour s’entendre prier de revenir vite. Sachant qu’en plus, Françoise refusait d’utiliser le téléphone.

  2. Je te signale qu’il n’y a pas que google.
    Qwants existe et est beaucoup moins intrusif et de plus Europeen.

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