Quand Combray était Illiers (2)

Quand Combray était Illiers (2)

 

Mêmes ingrédients mais servis différemment de Jean Santeuil à la Recherche :

 

Les petits pois

*Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; Swann

 

*Sur la table, des petits pois déjà écossés étaient amoncelés comme de petites billes vertes. Santeuil 226

 

 

Poulet ou oie

*Quand je fus en bas, elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte douceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d’or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d’un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : « Sale bête ! » Je remontai tout tremblant ; j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Swann

 

*Jean ignorait encore que pour avoir une belle oie rôtie qui, magnifiquement membrée et brillante de jus, excitait dans son palais des désirs innocents, il avait fallu épouvanter une bête, lutter avec elle, lui tordre le cou et faire couler des mares de sang sur l’évier de la cuisine (et quand il entendait des cris et des débattements effrayés dans la cour, il croyait qu’on punissait sans lui faire mal un coq méchant avec les poules), Santeuil 163

 

 

Boules

*j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même… ces poulets ?… Swann

 

*on frappai. C’était la cuisinière qui venait apporter une boule que là-bas on appelait un moine, et qu’elle apportait seulement, parce que Mme Santeuil lui avait dit, pour qu’elle restât bien chaude, de ne l’apporter que quand M. Jean serait déjà en train de se déshabiller. Santeuil 158

 

 

Les filles de cuisine

*La fille de cuisine était une personne morale, une institution permanente à qui des attributions invariables assuraient une sorte de continuité et d’identité, à travers la succession des formes passagères en lesquelles elle s’incarnait : car nous n’eûmes jamais la même deux ans de suite.

*Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller. Swann

 

*Bientôt, au risque de ne plus trouver de place l’une après l’autre elles partaient sans rien dire, craignant les vengeances d’Ernestine. La plus courageuse, la plus besogneuse persévéra un an. D’autres partaient avant la fin du premier mois. Ainsi Ernestine ne craignait pas de voir un autre pouvoir s’élever peu à peu à côté du sien. Santeuil 163

 

 

Le rose

*mon grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit : « Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose ; est-elle jolie ! » En effet c’était une épine, mais rose, plus belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête, — de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien d’essentiellement férié — mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient « en couleur », par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le « magasin » de la Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont compris qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient pas été choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti, comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu’était traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté d’une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle qui, en s’entr’ouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs, l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose, l’arbuste catholique et délicieux. Swann

 

*Jean avait, entre toutes les fleurs qu’il avait devant lui sans les voir et sans les aimer, élu l’épine rose, pour laquelle il avait un amour spécial, dont il se faisait une idée définie, dont il réclamait au jardinier une branche pour emporter dans sa chambre, et que, sitôt aperçue au fond d’un jardin ou le long d’une haie, il s’arrêtait à regarder et à désirer. Était-ce que cet arbre est plus beau que d’autres, que les fleurs si composées et si coloriées ont l’air de fleurs de fête, et qu’en effet souvent à l’église pendant le mois de Marie il en avait vu les branches coupées tout entières dans les vases de l’autel ? Était-ce qu’ayant vu auparavant de l’épine blanche, la vue d’une épine rose et dont les fleurs ne sont plus simples mais composées, le frappa à la fois de ces deux prestiges de l’analogie et de la différence qui ont tant de pouvoir sur notre esprit ? Mais pourtant il avait peut-être vu des églantines avant de voir des roses et n’aima jamais beaucoup les unes ni les autres. Est-ce qu’avec cette aubépine et [cette] épine rose s’associa le souvenir de ce fromage à la crème blanc qui, un jour qu’il y avait écrasé des fraises, devint rose, du rose à peu près de l’épine rose, et resta pour lui la chose délicieuse qu’il jouissait le plus à manger et qu’il réclamait tous les jours de la cuisinière ? Santeuil 219-220

 

 

Le capucin de l’opticien

*Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait menacés le capucin que l’opticien avait à sa devanture ; les gouttes d’eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. Swann

 

*Mme Servan ressemblait à ce capucin qui au coin de la rue marquait le temps chez l’opticien qui donnait à Jean des leçons d’arithmétique et dont la fille était, disait-on, richement mariée à Tours. Santeuil 231

 

 

Cabinet et cabinets

*Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son village, comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu’à moi. Swann

 

*Il était quelque fois obligé de quitter sa chambre sentant qu’on allait y monter, et allait dans le cabinet de son oncle en haut, où le mur était tapissé de cartes représentant le théâtre de la guerre de 1870 et d’une carte détaillée du département, résolu à suivre n’importe où les héros aux aventures desquels il était passionnément attaché. Ce cabinet était à un étage au-dessus. De là, il entendait les gens monter l’escalier jusqu’au premier étage, appeler, frapper successivement à toutes les portes, ouvrir, dire tout haut : « Il n’y est pas. » D’en bas la bonne disait : « Je l’ai pourtant vu rentrer. » Dans l’amusement et la sécurité de sa cachette, Jean lui eût pourtant volontiers tordu le cou. Et entendant son oncle dire à Pierre, le petit cousin de Jean : « Cherche-le bien, dis-lui qu’il faut qu’il descende », il craignait de ne plus pouvoir résister. Quand la visite était descendue, Pierre ouvrait la porte des cabinets qui donnaient, par leur fenêtre toujours ouverte, sur une autre partie énorme et embaumée du marronnier rose, dont l’odeur se mêlait à l’odeur plus faible des chapelets de grains d’iris accrochés au mur et dont Jean avait appris dernièrement qu’ils provenaient des beaux iris violets du canal aux cygnes, non loin de l’endroit où il pêchait les carpes dans le parc. Ouvrant la porte des cabinets sans résistance, Pierre ne savait plus où trouver Jean. Quelquefois il montait au cabinet. Santeuil 195-196

 

 

Le suisse

*À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, Swann

 

*Victor, le garçon de [illisible] déguisé en suisse et que Jean faisait semblant de ne pas reconnaître, Santeuil 227-228

 

 

L’entrée des Enfers

*Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter jusqu’aux sources de la Vivonne, auxquelles j’avais souvent pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que j’avais été aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray, que le jour où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de la terre où s’ouvrait, dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Swann

 

Un jour qu’il avait conduit sa mère au bain froid, il l’avait attendue un instant dans une chambre, puis avait été admis à la voir se baigner. Et alors sur les planches tremblantes au balancement de l’eau, et voyant devant lui cet immense antre liquide qu’il voyait de temps en temps se gonfler sous des corps qui reparaissaient plus loin, borné par d’autres chambrettes mais paraissant sans fond, il avait eu le sentiment que sans doute — comme les anciens croyaient qu’à un certain endroit non loin de [nom resté en blanc] était l’entrée des enfers — là était l’entrée des mers glaciales 189-190

 

 

Les assiettes peintes

*Ils me rappelaient ces assiettes à petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de leurs « sujets » ma tante Léonie quand Françoise lui apportait un jour Aladin ou la Lampe Merveilleuse, un autre Ali-Baba, le Dormeur éveillé ou Simbad le Marin embarquant à Bassora avec toutes ses richesses. J’aurais bien voulu les revoir, mais ma grand’mère ne savait pas ce qu’elles étaient devenues et croyait d’ailleurs que c’était de vulgaires assiettes achetées dans le pays. À l’ombre des jeunes filles en fleurs

 

*Dans la salle à manger aux murs couverts d’assiettes toutes modernes avec des devises, comme celles dont on se servait à table, et dont chacun s’amusait à comparer les devises, son oncle, ses cousins, sa mère étaient souvent déjà installés. Santeuil 197

 

 

Le marteau l’été

*une jouissance aussi complète que celles que j’avais à Combray, au mois de juillet, quand j’entendais les coups de marteau de l’emballeur et que je jouissais, dans la fraîcheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil. Le Côté de Guermantes

 

*Tout était silencieux. On entendait des marteaux qui frappaient au loin. Jean pensait qu’il revenait de la lourde promenade après déjeuner à Éteuilles, qu’il entrait dans la maison fraîche. Santeuil 183

 

 

Le maire et le curé

*« D’anciennes amies de ma mère, plus ou moins de Combray, » sur le mariage de Gilberte : « vous savez que si elle n’est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari qui, naturellement, n’est pas noble. Vous pensez bien qu’il n’y a qu’un aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c’est un Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S’il n’y avait pas maintenant un maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j’aurais su le fin de la chose. La Fugitive

 

*depuis qu’un maire radical qui ne saluait pas le curé avait été élu à Sargeau, elle [Mme Sureau] avait adopté en présence de tous les événements un ton chagrin qui les faisait considérer comme des malheurs, et en présence de tous les malheurs une absence d’étonnement qui montrait qu’elle ne les avait que trop prévus. Santeuil 187

 

 

Comme Illiers, le Loir existe sous son vrai nom dans Jean Santeuil (pages 167 et 209) sans devenir la Vivonne.

 

Pour la commune, Proust propose un gentilé autrement plus doux à l’oreille que celui en usage de nos jours. Les habitués de ce blogue savent notre aversion pour « Islérien ».

Adoptons avec Marcel un nom qu’il écrit deux fois : « dans leurs beaux habits comme les autres Illiersois le dimanche (p. 236) et « les sons de cloche retentissaient aux oreilles de tous les Illiersois » (p. 237).

 

À moi, les Illiersois !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Belle chronique! Il est toujours passionnant de lire et d’approfondir les oeuvres antérieures à la Recherche. Tous les signes de l’oeuvre maîtresse sont déjà là, éparpillés, ébauchés, en attente de reprise et de développement.
    En 1904, dans une note à sa traduction de la Bible d’Amiens de J.Ruskin, Proust écrivait :
    « Nous ne pensons pas une idée une seule fois. Nous aimons une idée pendant un certain temps, nous lui revenons quelquefois, fût-ce pour l’abandonner à tout jamais ensuite […] Aussi faut-il faire avec un esprit, si l’on veut revoir une de ses idées, ne fût-elle pour lui qu’une idée passagère et un temps seulement préférée, comme font les pêcheurs : placer un filet attentif, d’un endroit à un autre (d’une époque à une autre) de sa production, fût-elle incessamment renouvelée. Si le filet a des mailles assez serrées et assez fines, il serait bien surprenant que vous n’arrêtiez pas au passage une de ces belles créatures que nous appelons Idées, qui se plaisent dans les eaux d’une pensée, y naissant par une génération qui semble en quelque sorte spontanée et où ceux qui aiment à se promener au bord des esprits sont bien certains de les apercevoir un jour, s’ils ont seulement un peu de patience et un peu d’amour. »

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