Les comédiens de la Recherche (4)

Les comédiens de la Recherche (4)

 

Jean-Sully Mounet, dit Mounet-Sully (1841-1916).

Destiné à devenir avocat, il privilégie sa vocation d’acteur. Après le Conservatoire, il débute à 27 ans à l’Odéon où il n’a que de petits rôles.

De retour de la guerre de 1870, il entre à la Comédie Française, débutant dans le rôle d’Oreste à 31 ans. Le public l’applaudit, mais la critique reste réservée, lui reprochant son jeu trop peu conventionnel. Servi par une stature imposante, des gestes harmonieux et une belle voix, il va néanmoins s’imposer comme un des tragédiens les plus renommés de son temps, à l’égal d’un Talma. Mounet-Sully pense que l’acteur doit abandonner sa personnalité en montant sur scène, pour se laissere ntièrement absorber par son rôle.

Nommé 297e sociétaire à 33 ans, il joue les grands rôles du répertoire. Il devient doyen à 53 ans après le départ de Got. En 1914, son statut le conduit à défendre les intérêts du Français alors qu’une partie de la troupe est mobilisée, et qu’il devient difficile de jouer. Bien que septuagénaire, il joue lui-même encore de temps à autre. Ainsi, en avril 1915, on le voit dans un des rôles qui avait le plus contribué à son succès des années auparavant, Polyeucte. C’est sa dernière apparition.

Il est également l’auteur d’une pièce en cinq actes, La Buveuse de larmes, et de deux pièces en vers : Gygès et La Vieillesse de Don Juan.

Son frère, Pau Mounet, est également sociétaire de la Comédie Française.

Il tourne aussi au cinéma de 1908 à 1912.

Auteurs joués : Augier et Sandeau, Barbier et Mounet-Sully, Bornier, Coppée, Corneille, Delair, Delavigne, Dubout, Dumas père, Hervieu, Hugo, Leconte de Lisle, Musset, Parodi, Poisat, Racine, Richepin, Rivollet, Sardou, Shakespeare, Sophocle, Touroude, Voltaire.

Ses scènes parisiennes : la Comédie Française, l’Odéon,

Mounet-Sully, dans Hernani

Mounet-Sully, dans Œdipe Roi

 

Charlus se fait vulgaire quand il évoque son interprétation dans Œdipe : « caca ».

Le même l’imite volontiers en société.

Le Héros raconte un débat autour du Misanthrope entre deux comédiens, dont lui : Coquelin dit à Mounet-Sully qu’il ne devrait pas le jouer comme une pièce triste, que l’auteur l’a voulue drôle. Il s’attire cette réplique : « Hé bien, c’est que Molière se trompait. »

 

*Il [Charlus] n’avait jamais eu d’affaire [de duel] sans se croire aussitôt valeureux et identifié à l’illustre connétable de Guermantes, alors que, pour tout autre, ce même acte d’aller sur le terrain lui paraissait de la dernière insignifiance. «Je crois que ce sera bien beau, nous [le Héros et Morel] dit-il sincèrement, en psalmodiant chaque terme. Voir Sarah Bernhardt dans l’Aiglon, qu’est-ce que c’est ? du caca. Mounet-Sully dans Œdipe ? caca. Tout au plus prend-il une certaine pâleur de transfiguration quand cela se passe dans les Arènes de Nîmes. Mais qu’est-ce que c’est à côté de cette chose inouïe, voir batailler le propre descendant du Connétable ?» IV

*De même que tel publiciste juif se fait chaque jour le champion du catholicisme, non pas probablement avec l’espoir d’être pris au sérieux, mais pour ne pas décevoir l’attente des rieurs bienveillants, M. de Charlus flétrissait plaisamment les mauvaises mœurs dans le petit clan, comme il eût contrefait l’anglais ou imité Mounet-Sully, sans attendre qu’on l’en priât, et pour payer son écot avec bonne grâce, en exerçant en société un talent d’amateur ; de sorte que M. de Charlus menaçait Brichot de dénoncer à la Sorbonne qu’il se promenait maintenant avec des jeunes gens de la même façon que le chroniqueur circoncis parle à tout propos de la « fille aînée de l’Église » et du « Sacré-Cœur de Jésus », c’est-à-dire sans ombre de tartuferie, mais avec une pointe de cabotinage. V

*il restera toujours aux critiques le moyen de dire, comme Mounet-Sully à Coquelin qui l’assurait que le Misanthrope n’était pas la pièce triste, dramatique qu’il voulait jouer (car Molière, au témoignage des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait rire) : « Hé bien, c’est que Molière se trompait. » VII

 

 

François-Joseph Talma, dit Talma (1763-1826).

Il est l’acteur le plus prestigieux de son époque.

À 13 ans, il se rend en Angleterre pour retrouver son père, devenu dentiste à Londres. Mais son avenir sera plutôt influencé par la découverte du théâtre élisabéthain que par le métier paternel. En Angleterre, il joue en amateur. Rentré en France, à 22 ans, il s’établit pourtant dentiste.

Talma s’inscrit à la fondation de l’École royale de déclamation à 23 ans, abandonnant son métier. Il débute à la Comédie Française à 24 ans dans des s tragédies de Voltaire. Il crée Charles IX de Chénier. C’est un immense succès public, mais l’Église fait interdire la pièce à la 33e représentation. La pièce est jouée malgré l’interdiction. La troupe de la Maison de Molière se divise alors entre les révolutionnaires et les autres sociétaires qui refusent de jouer avec Talma. Il s’engage de plus en plus politiquement, n’a pas de grandes affinités avec Robespierre mais se lie d’amitié avec un jeune militaire, Bonaparte… Il est exclu de la Comédie Française en et va se réfugier dans un nouveau théâtre rue Richelieu. La salle prend vite le nom de théâtre de la République, et quand les « comédiens-français » sont emprisonnés en 1793, Talma est accusé d’avoir comploté contre ses anciens partenaires.

Il est réintégré au sein de la Comédie Française en 1799 et devient officiellement « le comédien préféré de Napoléon », notamment grâce à son jeu, qu’admire l’Empereur, dans Cinna. La même année son théâtre devient la seule salle du Théâtre-Français. Première représentation de sa réouverture : Le Cid, avec Talma en Rodrigue. À 43 ans, il est nommé professeur au Conservatoire. À 49 ans, il a une liaison avec la princesse Pauline Bonaparte.

Les critiques sont unanimes sur son immense talent. Talma innove aussi dans le domaine des costumes. Ainsi, dans Brutus de Voltaire, il s’habille en romain : toge et cothurnes « d’époque » et ce qui choque surtout : bras et jambes nus ! Il propose de jouer les personnages vêtus selon leur temps, et non selon la mode contemporaine. Il réforme entièrement l’esprit des costumes avec les conseils du peintre David. Pionnier d’une révolution esthétique, il adapte la révolution politique à ses idées théâtrales. Il paraît en scène sans perruque, sans déclamer le vers tragique.

Un an avant sa mort, Talma rédige sa vision révolutionnaire du théâtre dans son Mémoire sur Lekain et sur l’art dramatique.

Il meurt à 63 ans. Paris tout entier assiste à ses funérailles, sans cérémonie religieuse, au Père-Lachaise.

Auteurs joués : Aignan, Ancelot, André-Murville, Arnault, Aude, Baculard d’Arnaud, Baourd-Lormian, Beaumarchais, Briffault, Carrion-Nizas, Chénier, Collot d’Herbois, Corneille, Cubières, Delavigne, Dezède, Dormont de Belloy, Drap-Arnaud, Ducis, Duval, Fabre d’Églantine, Fallet, Fenouillot de Falbaire de Quingey, Flins des Oliviers, Gouges, Guillot de Formont, Imbert, Jouy, La Fosse, Lantier, La Ville de Mirmont, Laya, Lebrun, Legouvé, Le Hoc, Lemercier, Luce de Lancival, Mantefeul, Mazoier, Molière, Pichat, Racine, Raynouard, Rotrou, Schiller, Sedaine, Soumet, Viennet, Vigée, Voltaire.

Ses scènes parisiennes : la Comédie Française, la République.

Talma, par David d’Angers

 

Talma inspire la mode pendant la guerre. Le élégantes chaussent des lanières rappelant les cothurnes que son métier d’acteur lui fait porter sur scène.

 

*des jeunes femmes allaient tout le jour coiffées de hauts turbans cylindriques comme aurait pu l’être une contemporaine de Mme Tallien, par civisme, ayant des tuniques égyptiennes droites, sombres, très « guerre » sur des jupes très courtes ; elles chaussaient des lanières rappelant le cothurne selon Talma, ou de hautes guêtres rappelant celles de nos chers combattants ; c’est, disaient-elles, parce qu’elles n’oubliaient pas qu’elles devaient réjouir les yeux de ces combattants qu’elles se paraient encore, non seulement de toilettes « floues », mais encore de bijoux évoquant les armées par leur thème décoratif, si même leur matière ne venait pas des armées, n’avait pas été travaillée aux armées ; VII

 

 

Charles Joseph Jean Thiron (1830-1891).

Premier prix du Conservatoire à 18 ans, il est engagé par Rachel qui l’emmène en tournée, trois ans durant, en Russie, en Angleterre, etc. À 22 ans, il débute à Paris à la Comédie Française mais n’y réussit pas. À 24 ans, il est engagé à l’Odéon où il reste treize ans, jouant le répertoire classique et moderne et crée quarante-quatre rôles. Après un passage sur les boulevards, il revient à la Comédie Française à 38 ans, 293e sociétaire, où il s’impose par sa rondeur bonhomme et sa diction mordante.

Auteurs joués : Augier, Beaumarchais, Becque, Cadol, Coppée, Dumas fils, Dumas père, Hugo, Molière, Musset, Pailleron, Scribe et Deveyrier, Scribe.

Ses scènes parisiennes : la Comédie Française, l’Odéon.

Thiron, Atelier Nadar

 

Collégien, le Héros s’enquiert auprès d’un ami s’il vient avant Febvre.

Les parents du Héros pensent à son intonation en imitant M. de Norpois.

Dans les souvenirs du Héros, lui et Febvre sont éclipsés par un acteur plus jeune, Amaury. Leurs noms s’épuisent quand le sien s’épanouit.

 

*quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes, je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après Coquelin I

*[La mère du Héros à son mari à propos de M. de Norpois :] As-tu remarqué, avec quelle malice il a fait cette réflexion : « C’est une maison où il va surtout des hommes ! »

Et tous deux cherchaient à reproduire la manière dont M. de Norpois avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque intonation de Bressant ou de Thiron dans l’Aventurière ou dans le Gendre de M. Poirier. II

*je continuais à leur [les amis de Saint-Loup] demander avidement de classer les différents officiers dont je savais les noms, selon l’admiration plus ou moins grande qu’ils leur semblaient mériter, comme jadis, au collège, je faisais faire à mes camarades pour les acteurs du Théâtre-Français. Si à la place d’un des généraux que j’entendais toujours citer en tête de tous les autres, un Galliffet ou un Négrier, quelque ami de Saint-Loup disait : « Mais Négrier est un officier général des plus médiocres » et jetait le nom nouveau, intact et savoureux de Pau ou de Geslin de Bourgogne, j’éprouvais la même surprise heureuse que jadis quand les noms épuisés de Thiron ou de Febvre se trouvaient refoulés par l’épanouissement soudain du nom inusité d’Amaury. III

 

Rideau !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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