Les comédiens de la Recherche (1)

Les comédiens de la Recherche (1)

 

Ils sont quinze à étaler leurs talents dans la Recherche

Marcel Proust célèbre des comédiens réels : Amaury, Baron fils, Prosper Bressant, Coquelin aîné, Ernest-François Cornaglia, Émile Dehelly, Louis-Arsène Delaunay, Frédéric Febvre, Edmond Got, Henry Irving, Frédéric Lemaître, Henry Polydore Maubant, Mounet-Sully, Talma, Charles Thiron — soit un tiers de plus que de comédiennes.

Détaillons l’affiche de ces artistes de chair et d’os.

 

Ernest-Félix Socquet, dit Amaury (1819- ?).

Pratiquement aucune information biographique ni portrait.

Pensionnaire de l’Odéon, il joue les jeunes premiers, les rôles du répertoire et les œuvres modernes.

Auteurs joués : Davyl, Delavigne, Molière, Porto-Riche, Regnard.

Dans les souvenirs du Héros, il éclipse les acteurs plus anciens du Théâtre-Français, Febvre ou Thiron. Son nom s’épanouit quand le leur s’épuise.

 

*je continuais à leur [les amis de Saint-Loup] demander avidement de classer les différents officiers dont je savais les noms, selon l’admiration plus ou moins grande qu’ils leur semblaient mériter, comme jadis, au collège, je faisais faire à mes camarades pour les acteurs du Théâtre-Français. Si à la place d’un des généraux que j’entendais toujours citer en tête de tous les autres, un Galliffet ou un Négrier, quelque ami de Saint-Loup disait : «Mais Négrier est un officier général des plus médiocres» et jetait le nom nouveau, intact et savoureux de Pau ou de Geslin de Bourgogne, j’éprouvais la même surprise heureuse que jadis quand les noms épuisés de Thiron ou de Febvre se trouvaient refoulés par l’épanouissement soudain du nom inusité d’Amaury. III

 

 

Louis Bouchené, dit Baron fils (1870-1939).

Acteur comique, c’est le fils du comédien Louis Baron, il joue au théâtre de 20 ans à 58 ans.

Auteurs joués : Armont et Gerbidon, Blondeau, Blondeau et Montréal, Blum et Ferrier, Bourget, Brieux, Coolus, Croisset, Croisset et Arène, Donnay, Gavault, Guinon et Marny, Guitry, Hermant, Hervieu, Meilhac, Méténier et Dubut de Laforest, Nozière et Muller, Oudinot et Hermant, Quinson et Mirande, Verneuil, Willemetz et Saint-Granier, Wolff.

Ses scènes parisiennes : l’Athénée, les Bouffes-Parisiens, les Célestins, le Daunou, le Palais-Royal, le Paris, le Réjane, les Variétés, le Vaudeville.

Il joue aussi au cinéma de 1910 à 1938.

 

Baron fils fait partie des comédiennes et comédiens que M. de Chevregny, parent provincial des Cambremer, cite dans le désordre comme les ayant vus lors de ses passages à Paris. Selon ce spectateur, il joue à ravir dans la Chatelaine, au théâtre du Gymnase, qu’il a vu trois fois.

 

*parlant de tout sur le même plan, il [M. de Chevregny] nous disait : « Nous sommes allés une fois à l’Opéra-Comique, mais le spectacle n’est pas fameux. Cela s’appelle Pelléas et Mélisande. C’est insignifiant. Périer joue toujours bien, mais il vaut mieux le voir dans autre chose. En revanche, au Gymnase on donne la Châtelaine. Nous y sommes retournés deux fois ; ne manquez pas d’y aller, cela mérite d’être vu ; et puis c’est joué à ravir ; vous avez Frévalles, Marie Magnier, Baron fils » ; il me citait même des noms d’acteurs que je n’avais jamais entendu prononcer, et sans les faire précéder de Monsieur, Madame ou Mademoiselle, comme eût fait le duc de Guermantes, lequel parlait du même ton cérémonieusement méprisant des « chansons de Mademoiselle Yvette Guilbert » et des « expériences de Monsieur Charcot ». M. de Chevregny n’en usait pas ainsi, il disait Cornaglia et Dehelly, comme il eût dit Voltaire et Montesquieu. Car chez lui, à l’égard des acteurs comme de tout ce qui était parisien, le désir de se montrer dédaigneux qu’avait l’aristocrate était vaincu par celui de paraître familier qu’avait le provincial. IV

 

 

Jean-Baptiste Prosper Bressant, dit Prosper Bressant (1815-1886).

Il fait ses débuts au théâtre à 18 ans après s’être préparé à être clerc de notaire. A 23 ans, il part pour Saint-Pétersbourg où il se produit huit ans durant au théâtre français, dit Théâtre Michel. Il acquiert une belle réputation confirmée à Paris. Il intègre la Comédie Française à 39 ans comme sociétaire à part entière, 276e. Il joue souvent les amoureux et se retire à 60 ans après une attaque de paralysie.

Ses scènes parisiennes : la Comédie Française, les Variétés.

Il épouse une comédienne, Élisabeth Dupont, connue sous le nom de « Madame Bressant », leur fille jouant, elle, sous celui de « Mademoiselle Bressant ».

Il introduit une nouvelle coupe de cheveux, en brosse sur le devant et longs derrière. On parle alors de coiffe « à la Bressant ».

 

Charles Haas se coiffe ainsi.

 

Swann (personnage inspiré de Haas) porte les cheveux « à la Bressant ».

 

Les parents du Héros pensent à son intonation en imitant M. de Norpois.

Le Héros compare Saint-Loup, métamorphosé avec le temps, à un jeune acteur lui succédant.

 

*mon grand-père disait : « Je reconnais la voix de Swann. » On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les moustiques I

*[La mère du Héros à son mari à propos de M. de Norpois :] As-tu remarqué, avec quelle malice il a fait cette réflexion : « C’est une maison où il va surtout des hommes ! »

Et tous deux cherchaient à reproduire la manière dont M. de Norpois avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque intonation de Bressant ou de Thiron dans l’Aventurière ou dans le Gendre de M. Poirier. II

*si la guerre n’avait pas modifié le caractère de Saint-Loup, son intelligence conduite par une évolution où l’hérédité entrait pour une grande part avait pris un brillant que je ne lui avais jamais vu. Quelle distance entre le jeune blondin qui jadis était courtisé par les femmes chic ou aspirant à le devenir, et le discoureur, le doctrinaire qui ne cessait de jouer avec les mots ! À une autre génération sur une autre tige, comme un acteur qui reprend le rôle joué jadis par Bressant ou Delaunay, il était comme un successeur – rose blond et doré, alors que l’autre était mi-partie très noir et tout blanc – de M. de Charlus. VII

 

 

Benoît Constant Coquelin, dit Coquelin aîné (1841-1909).

Il est ainsi nommé pour le distinguer de son frère Ernest, dit Coquelin cadet.

Premier prix de comédie du Conservatoire à 19 ans, il débute à la Comédie Française dans des rôles de valets de comédie du répertoire classique. Il est le 287e sociétaire à 49 ans. En vingt-cinq ans, il crée plus de quarante personnages dont Cyrano de Bergerac.

Après son départ de la Maison de Molière, il se produit en Europe et aux États-Unis. Il revient brièvement au Français comme pensionnaire en 1891 avant de rejoindre des théâtres privés.

Auteurs joués : Augier, Banville, Beaumarchais, Bergerat, Caillavet et Flers, Caïn et Adenis, Capus et Descaves, Coppée, Déroulède, Doucet, Dumas fils, Ferrier, Feuillet, Gondinet, Haraucourt, Hugo, Labiche et Martin, Lomon, Mendès, Molière, Moreau et Carré, Nicole, Racine, Regnard, Richepin, Rostand, Sardou, Scribe et Duveyrier, Shakespeare.

Ses scènes parisiennes : la Comédie Française, Gaîté, Gaîté-Lyrique, la Renaissance, la Porte-Saint-Martin (qu’il dirige), Sarah-Bernhardt.

Il tourne aussi une version cinématographique de Cyrano de Bergerac (film court) en 1900.

Coquelin aîné meurt à la « Maison des Comédiens » de Couilly-Pont-aux-Dames, dont il est le principal fondateur.

 

Collégien, le Héros s’enquiert auprès d’un ami que Delaunay ne vient qu’après lui [mais, dans la ligne précédente, il dit le contraire ; dans la ligne suivante, il le met devant, Delaunay reculant à la quatrième place]. L’adolescent salue sa « motilité » [faculté de se mouvoir].

Le Héros le voit au bois de Boulogne, parlant à des amis et saluant des occupants de voitures comme au théâtre.

Le Héros évoque son « mulâtre ami » [?] qui le verrait, allée des Acacias, dans une voiture à cheval à côté de Mme Swann.

  1. Bloch, qui méprise les comédiens de théâtre, dit que Coquelin est mécontent de ne pas avoir été consulté par le gouvernement. C’est une de ses formules préférées que son fils est ravi de l’entendre dire devant ses amis.

Il se fait modeste quand Sarah Bernardt joue, acceptant le plus petit rôle pour être présent.

Le Héros raconte un débat autour du Misanthrope entre deux comédiens, dont lui : Coquelin dit à Mounet-Sully qu’il ne devrait pas le jouer comme une pièce triste, que l’auteur l’a voulue drôle. Il s’attire cette réplique : « Hé bien, c’est que Molière se trompait. »

 

*quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes, je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé. I

*[au Bois de Boulogne] Coquelin passait en discourant au milieu d’amis qui l’écoutaient et faisait avec la main à des personnes en voiture, un large bonjour de théâtre. Mais je ne pensais qu’à Mme Swann et je faisais semblant de ne pas l’avoir vue, car je savais qu’arrivée à la hauteur du Tir aux pigeons elle dirait à son cocher de couper la file et de l’arrêter pour qu’elle pût descendre l’allée à pied. I

*[Chez les Swann :] Je manifestai un extrême désir d’aller voir ces Cynghalais dont l’un avait appelé Mme Blatin : chameau. Ils ne m’intéressaient pas du tout. Mais je pensais que pour aller au Jardin d’Acclimatation et en revenir nous traverserions cette allée des Acacias où j’avais tant admiré Mme Swann, et que peut-être le mulâtre ami de Coquelin, à qui je n’avais jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis à côté d’elle au fond d’une victoria. II

*quand son fils par exemple fut reçu à l’agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle des anecdotes cette réflexion ironique qu’il réservait plutôt pour ses amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir débiter pour ses amis à lui : « Le gouvernement a été impardonnable. Il n’a pas consulté M. Coquelin ! M. Coquelin a fait savoir qu’il était mécontent » (M. Bloch se piquait d’être réactionnaire et méprisant pour les gens de théâtre). II

*[Le directeur du Grand-Hôtel au Héros :] « Comment, vous ne m’avez pas vu découper moi-même les dindonneaux ? » Je lui répondis que, n’ayant pu voir jusqu’ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j’ajouterais son découpage des dindonneaux à ma liste. La comparaison avec l’art dramatique (Sarah dans Phèdre) fut la seule qu’il parut comprendre, car il savait par moi que, les jours de grandes représentations, Coquelin aîné avait accepté des rôles de débutant, celui même d’un personnage qui ne dit qu’un mot ou ne dit rien. IV

*d’autres critiques pensent que c’est le succès d’Hindenburg dans la direction d’Amiens, puis son arrêt forcé, son succès dans les Flandres, puis l’arrêt encore qui ont fait, accidentellement en somme, d’Amiens, puis de Boulogne, des buts qu’il ne s’était pas préalablement assignés. Et chacun pouvant refaire une pièce à sa manière, il y en a qui voient dans cette offensive l’annonce d’une marche foudroyante sur Paris, d’autres des coups de boutoir désordonnés pour détruire l’armée anglaise. Et même si les ordres donnés par le chef s’opposent à telles ou telles conceptions, il restera toujours aux critiques le moyen de dire, comme Mounet-Sully à Coquelin qui l’assurait que le Misanthrope n’était pas la pièce triste, dramatique qu’il voulait jouer (car Molière, au témoignage des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait rire) : « Hé bien, c’est que Molière se trompait. » VII

 

Suite des comédiens demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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