Les comédiennes de la Recherche (3)

Les comédiennes de la Recherche (3)

 

Gabrielle-Charlotte Réju, dite Réjane (1856-1920).

C’est l’actrice la plus populaire de la Belle Époque avec Sarah Bernhardt

Fille d’un ancien comédien et d’une caissière de théâtre, Réjane est la reine du boulevard.

Élève du Conservatoire à 15 ans, elle obtient un second prix de comédie.

En 1895, sa tournée en Amérique dans le rôle de Madame Sans-Gêne décuple sa notoriété et New York lui fait un triomphe.

Auteurs joués : Bataille, Becque, Bernstein, Brieux, Caillavet et Flers et Ibels, Clairville et Dreyfus, Coolus, Croisset, Croisset et Arène, Donnay, France, Gondinet et Sivrac, les Goncourt, Guinon, Guinon et Marny, Guitry, Hennequin et Bilhaud, Hermant, Hervieu, Lavedan, Leroux et Camille, Maurey, Meilhac, Meilhac et Gille, Mendès, Monnier, Moreau, Moreau et Clairville, Nicodemi, Porto-Riche, Richepin, Sardou, Sardou et de Najac, Serao et decourcelle, Shakespeare, Tarbé des Sablons, Vanderem, Veber, Wolff, Wolff et Courteline.

Ses scènes parisiennes : le théâtre Antoine, le Fémina, la Gaîté-Lyrique, le Grand-Théâtre, le Gymnase, le Nouveau-Théâtre qu’elle achète et rebaptise à son nom, l’Odéon, le Palais-Royal, la Porte-Saint-Martin, le Trocadéro, les Variétés, le Vaudeville.

Maîtresse de Paul Porel, comédien et directeur de l’Odéon, elle l’épouse et donne naissance à Jacques Porel, futur écrivain, et Germaine, future comédienne.

Réjane, par Nadar

 

Elle sert de modèle à Proust pour la Berma.

L’écrivain la voit sur scène pour la première fois le soir de la première de Germinie Lacerteux. Jacques Porel et Marcel Proust deviennent bons amis après la Grande Guerre. Réjane invite Proust à occuper un appartement dans sa maison au 8 bis, rue Laurent-Pichat (Paris, XVIe arr.). Le jour où Proust y emménage, il reçoit les premières épreuves du Côté de Guermantes et ajoute certains traits de la personnalité de Réjane au personnage fictif de la Berma.

 

A-t-elle des sœurs que personne ne connaît ? Le Héros l’imagine pour comparer sa voix admirable et distinctive (tout comme une autre comédienne, Jeanne Granier) à celle de la duchesse de Guermantes qui la différencie tant de ses sœurs qu’elle déteste. Pour Oriane, la voix est lourde, traînante, âpre, savoureuse, affectée, terrienne, discordante. Ses sœurs, elles, qui avaient la même, l’ont réfrénée et adoucie autant qu’elles pouvaient.

Jaloux du succès de Réjane à l’étranger, le gendre de la Berma la force à des tournées qui peuvent la tuer.

 

*sa voix [à la duchesse de Guermantes], si lourdement traînante, si âprement savoureuse. Dans ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de Combray. Certes, dans l’affectation avec laquelle cette voix faisait apparaître par moments une rudesse de terroir, il y avait bien des choses : l’origine toute provinciale d’un rameau de la famille de Guermantes, resté plus longtemps localisé, plus hardi, plus sauvageon, plus provocant ; puis l’habitude de gens vraiment distingués et de gens d’esprit, qui savent que la distinction n’est pas de parler du bout des lèvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec leurs paysans qu’avec des bourgeois ; toutes particularités que la situation de reine de Mme de Guermantes lui avait permis d’exhiber plus facilement, de faire sortir toutes voiles dehors. Il paraît que cette même voix existait chez des sœurs à elle, qu’elle détestait, et qui, moins intelligentes et presque bourgeoisement mariées, si on peut se servir de cet adverbe quand il s’agit d’unions avec des nobles obscurs, terrés dans leur province ou à Paris, dans un faubourg Saint-Germain sans éclat, possédaient aussi cette voix mais l’avaient refrénée, corrigée, adoucie autant qu’elles pouvaient, de même qu’il est bien rare qu’un d’entre nous ait le toupet de son originalité et ne mette pas son application à ressembler aux modèles les plus vantés. Mais Oriane était tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement plus à la mode que ses sœurs, elle avait si bien, comme princesse des Laumes, fait la pluie et le beau temps auprès du prince de Galles, qu’elle avait compris que cette voix discordante c’était un charme, et qu’elle en avait fait, dans l’ordre du monde, avec l’audace de l’originalité et du succès, ce que, dans l’ordre du théâtre, une Réjane, une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque chose d’admirable et de distinctif que peut-être des sœurs Réjane et Granier, que personne n’a jamais connues, essayèrent de masquer comme un défaut. III

*comme à la même époque Réjane, dans tout l’éblouissement de son talent, donna à l’étranger des représentations qui eurent un succès énorme, le gendre trouva que la Berma ne devait pas se laisser éclipser, voulut que la famille ramassât la même profusion de gloire et força la Berma à des tournées où on était obligé de la piquer à la morphine, ce qui pouvait la faire mourir à cause de l’état de ses reins. VII

 

 

Adélaïde Ristori (1821-1906).

C’est une tragédienne italienne.

Elle est capable de jouer dans sa langue natale, en français et en anglais. Lors de sa venue à Paris en 1855, elle apparaît comme une rivale de la grande Rachel. Elle se retire du théâtre à 64 ans et, devenue veuve, elle se consacre pour le reste de sa vie à l’assistance aux nécessiteux.

 

Patriote, favorable à l’Italie de Victor-Emmanuel II, elle est l’épouse du marquis Giuliano Capranica del Grillo, avec qui elle a quatre enfants. Très riche, elle se déplace dans son luxueux wagon personnel en France, en Angleterre et aux États-Unis.

À la matinée chez Mme de Villeparisis, elle est au centre d’une passe d’armes mondaine entre deux marquise, Alix, du quai Malaquais, et Mme de Villeparisis.

La première l’a reçue la veille, la chipant à la seconde. Venue sans se faire annoncée, Mme Ristori a dit des vers de Carmen Sylva, devant l’auteur, reine de Roumanie. « C’était d’une beauté », lance Alix, qui a tout fait pour que son amie ignore l’événement. Maintenant qu’il a eu lieu, afin de ne pas la froisser, elle peut le lui raconter sans se sentir coupable.

Plus loin, elle dit regretter de ne pas avoir envoyée chercher Mme de Villeparisis, oisive ce soir-là. La riposte est cinglante. L’hôtesse répond que, libre, elle ne serait quand même pas venue car la tragédienne est déjà venue chez elle dire un chant de l’Enfer de Dante. C’était « une ruine », incomparable seulement dans l’enfer. Quant à la poésie de Carmen Sylva, Mme Parisis la « déteste ».

 

*la vieille dame [Alix] avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis à qui elle avait chipé l’artiste italienne ignorât l’événement avant qu’il fût accompli. Pour que celle-ci ne l’apprît pas par les journaux et ne s’en trouvât pas froissée, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas coupable. III

*[Alix à Mme de Villeparisis :]— Ma chère, Mme de Luynes me fait penser à Yolande ; elle est venue hier chez moi ; si j’avais su que vous n’aviez votre soirée prise par personne, je vous aurais envoyé chercher ; Mme Ristori, qui est venue à l’improviste, a dit devant l’auteur des vers de la reine Carmen Sylva, c’était d’une beauté !

« Quelle perfidie ! pensa Mme de Villeparisis. C’est sûrement de cela qu’elle parlait tout bas, l’autre jour, à Mme de Beaulaincourt et à Mme de Chaponay. » — J’étais libre, mais je ne serais pas venue, répondit-elle. J’ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n’est plus qu’une ruine. Et puis je déteste les vers de Carmen Sylva. La Ristori est venue ici une fois, amenée par la duchesse d’Aoste, dire un chant de l’Enfer, de Dante. Voilà où elle est incomparable.

Alix supporta le coup sans faiblir. Elle restait de marbre. Son regard était perçant et vide, son nez noblement arqué. Mais une joue s’écaillait. Des végétations légères, étranges, vertes et roses, envahissaient le menton. Peut-être un hiver de plus la jetterait bas. III

 

 

Jeanne Samary (1857-1890).

Elle naît dans une famille d’artiste : son père, Louis-Jacques, est violoncelliste ; sa grand-mère et deux de ses tantes, Suzanne, Augustine et Madeleine Brohan, sont comédiennes à la Comédie Française.

Élève du Conservatoire où elle entre à 14 ans, elle obtient à 18 ans le premier prix de comédie. À son tour, elle entre aussitôt dans la maison de Molière où elle débute dans le rôle de Dorine dans Tartuffe. 305e sociétaire à 22 ans, elle se spécialise dans les rôles de servante et de soubrette de Molière.

Auteurs joués : Banville, Boursault, Hugo, Meilhac, Molière, Pailleron, Regnard, Scribe et Duveyrier.

Sa scène parisienne : la Comédie Française.

Elle est surtout connue aujourd’hui en raison de la douzaine de portraits qu’Auguste Renoir peint d’elle entre 1877 et 1880, et figure dans Le Déjeuner des canotiers. Fâchée du portrait qui aurait été moins bien exposé que celui de Sarah Bernhardt, elle, cesse sa collaboration au profit de peintres académiques la mettant mieux en valeur.

 

La Rêverie, par Renoir, 1877

 

Elle est dernière dans un classement du Héros comptant les cinq actrices de talent les plus illustres.

 

*si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie ! Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. I

 

Demain, les comédiens hommes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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