Les comédiennes de la Recherche (1)

Les comédiennes de la Recherche (1)

 

Dans la discussion sans fin sur la vérité et la fiction chez Proust, voici un élément éloquent sur l’importance de la première : il y a près de trois fois plus de comédien(ne)s authentiques que d’inventé(e)s dans À la recherche du temps perdu.

 

Voici celles et ceux qui s’avancent sur scène :

Huit comédiennes fictives : Rachel, Léa, la Berma, sa fille, une actrice de l’Odéon, une ancienne amie de Rachel en Touraine, une actrice débutante que Rachel torture, une actrice obscure qui hait la Berma.

Un comédien fictif : Jojotte.

 

Dix comédiennes réelles : Julia Bartet, Sarah Bernhardt, Madeleine Brohan, Simone Frévalles, Jeanne Granier, Marie Magnier, Suzanne Reichenberg, Réjane, Adélaïde Ristory, Jeanne Samary.

Quinze comédiens réels : Amaury, Baron fils, Prosper Bressant, Coquelin aîné, Ernest-François Cornaglia, Émile Dehelly, Louis-Arsène Delaunay, Frédéric Febvre, Edmond Got, Henry Irving, Frédéric Lemaître, Henry Polydore Maubant, Mounet-Sully, Talma, Charles Thiron.

 

Détaillons l’affiche de ces artistes de chair et d’os.

 

Honneur aux dames.

 

Julia Regnault, dite Mlle ou Julia Bartet (1854-1941).

Elle est baptisée « la divine Bartet ».

Elève du Conservatoire, elle débute, à 18 ans, au Théâtre du Vaudeville, dans L’Arlésienne de Daudet.

Elle est la 307e sociétaire (de la Comédie française où elle joue de 34 à 65 ans.

En 1908, elle fait une saison à Londres. En 1919, en pleine gloire, elle quitte la Comédie-Française et abandonne la scène.

Auteurs joués : Augier, Arnaud, Barrière, Bernstein, Bois, Bordeaux, Capus, Claretie, Curel, Daudet, Dumas fils, Dumas père, Donnay, Erckmann et Chatrian, Euripide, Feuillet, Gondinet, Hervieu, Hugo, Lavedan, Legendre, Marivaux, Meilhac et Halévy, Meilhac et Ganderax, Meurice et Vacquerie, Mirbeau, Mirbeau et Natanson, Molière, Musset, Poizat, Racine, Richepin, Rivière, Sardou, Scribe, Shakespeare, Silvestre et Morand, Sophocle, Trarieux, Vacquerie, Villiers de L’Isle-Adam.

Ses scènes parisiennes : le Vaudeville, la Comédie Française.

Bartet, par Nadar

Bartet, dans Andromaque

 

Julia Bartet inspire Proust pour le personnage de la Berma.

 

Elle est troisième dans un classement du Héros comptant les cinq actrices de talent les plus illustres.

*si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie ! Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. I

 

 

Henriette-Marie-Sarah Bernardt, dite Sarah Bernhardt (1844-1923).

C’est l’actrice la plus populaire de la Belle Époque avec Réjane.

Sarah Bernhardt est une diva, dans le registre grandiloquent. Victor Hugo l’appelle « la Voix d’or », d’autres « la Divine » ou « l’Impératrice du théâtre » et c’est pour elle que Cocteau invente la formule « monstre sacré ». Première « star » internationale, elle est la première comédienne à avoir fait des tournées triomphales sur les cinq continents.

Élève du Conservatoire, elle entre à la Comédie française d’où elle est renvoyée pour avoir giflée une sociétaire qui avait marché sur sa traîne. Elle y retourne après avoir intégré l’Odéon et en démissionne avec éclat pour créer sa propre compagnie. De 1880 à 1917, elle sillonne le monde. En 1893, elle prend aussi la direction du Théâtre de la Renaissance à Paris.

Elle tient aussi des rôles masculins, comme Hamlet, Pelléas, ou le duc de Reichstag dans l’Aiglon.

Auteurs joués : Augier, Barbier, Beaumarchais, Nernard, Bornier, Bouilhet, Bulhain et Carré, Castellane, Cogniard, Coolus, Coppée, Crawford, D’Annunzio, Darmont, Donnay, Dumas père, Dumas fils, Ferrier, Feuillet, Foussier et Edmond, Hervieu, Hugo, Ibsen, Kay, Labiche, Lavedan et Lenôtre, Legouvé et Scribe, Lemaître, Maeterlinck, Marivaux, Meilhac et Halévy, Mendès, Molière, Morand et Sylvestre, Moreau, Musset, Parodi, Racine, Richepin, Richepin et Caïn, Richet, Rostand, Sand, Sandeau, Sardou, Scribe, Shakespeare, Theuriet, Verneuil, Wilde, Zamacoïs.

Ses scènes : parisiennes : la Comédie Française, la Gaîté-Lyrique, l’Odéon, la Porte-Saint-Martin, la Renaissance, Sarah-Bernhard.

Elle a de nombreux amants : Henri de Ligne (dont elle a un fils), Charles Haas, Gustave Doré, Georges Clairin, Mounet-Sully, Lucien Guitry, Lou Tellegen, Samuel Pozzi. Il y aurait aussi Victor Hugo et le prince de Galles. Pour Léon Gambetta, Henri Ducasse et le comte de Rémusat, elle se fait payer. On lui prête enfin des liaisons homosexuelles. Elle épouse en 1884 un acteur d’origine grecque, Aristides Damala, mais leur union ne dure guère.

Souffrant de la gangrène, elle est amputée au-dessus du genou droit en 1915. Sarah Bernhardt continue à jouer assise (elle refuse de porter une jambe en bois ou une prothèse), et rend visite aux Poilus au front en chaise à porteurs.

Elle meurt alors qu’elle tourne un film pour Sacha Guitry (jouant de 1900 à 1923).

Bernhardt, par Nadar

Bernhardt, dans L’Aiglon

 

Sarah Bernhardt inspire Proust pour la Berma.

 

Elle est première dans un classement du Héros comptant les cinq actrices de talent les plus illustres.

Elle est au cœur d’un échange entre Mme Verdurin et Cottard : elle l’invite à l’écouter à l’avant-scène et, histoire de parler, lui dit qu’il l’a sans doute souvent vue et lui demande s’il n’est pas trop près. La réponse du médecin est brutale : si, on est trop près, et, oui, on l’a trop entendue. Et d’ajouter qu’il n’est venu que pour être agréable à Mme Verdurin. Le docteur en profite pour parler de la « Voix d’Or » de Sarah Bernhardt et pour s’interroger sur l’expression qui lui fait « brûler les planches ». Aucun commentaire ne suit.

Charlus se fait vulgaire quand il évoque son interprétation dans l’Aiglon : « du caca ».

Le Héros est cinglant devant le directeur du Grand-Hôtel qui regrette qu’il ne l’ait pas vu découper des dindonneaux. Il lui répond que ce manque s’ajoutera à ses résignations passées, dont celle de ne pas avoir vu Sarah Bernhardt dans Phèdre.

Le baron, encore, évoque deux comédiennes très différentes, elle et Mlle Reichenberg, pour montrer qu’elles sont contraires et qu’il serait ridicule de vouloir les cumuler en une seule personne. C’est pour les besoins d’une démonstration contre la comtesse Molé, qu’il hait, qui veut jouer la duchesse et la princesse de Guermantes en même temps.

Le baron Charlus, toujours, doute à haute voix du patriotisme de la comédienne. Un soldat présent dans l’hôtel borgne de Jupien lui dit qu’elle a déclaré à la presse que la France ira jusqu’au bout et que les Français se feront tuer bravement plutôt que de perdre. Sur ce point, il est d’accord, mais il se demande si « Madame » Sarah Bernhardt est la mieux placée pour parler au nom du pays.

L’arrivée impromptue d’Oriane de Guermantes dans une fête, aujourd’hui, a le même effet sur l’hôtesse que la venue de la diva, hier, dans un théâtre où elle avait vaguement promis de réciter un morceau : non seulement elle est là, toute simple, mais elle récite vingt morceaux.

 

*si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie ! Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. I

*Quel que fût l’aveuglement de Mme Verdurin à son [Cottard] égard, elle avait fini, tout en continuant à le trouver très fin, par être agacée de voir que quand elle l’invitait dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant, pour plus de grâce : « Vous êtes trop aimable d’être venu, docteur, d’autant plus que je suis sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah Bernhardt, et puis nous sommes peut-être trop près de la scène », le docteur Cottard qui était entré dans la loge avec un sourire qui attendait pour se préciser ou pour disparaître que quelqu’un d’autorisé le renseignât sur la valeur du spectacle, lui répondait : « En effet on est beaucoup trop près et on commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais vous m’avez exprimé le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont des ordres. Je suis trop heureux de vous rendre ce petit service. Que ne ferait-on pas pour vous être agréable, vous êtes si bonne ! » Et il ajoutait : « Sarah Bernhardt c’est bien la Voix d’Or, n’est-ce pas ? On écrit souvent aussi qu’elle brûle les planches. C’est une expression bizarre, n’est-ce pas ? » dans l’espoir de commentaires qui ne venaient point. I

*[Charlus au Héros et à Morel :] Voir Sarah Bernhardt dans l’Aiglon, qu’est-ce que c’est ? du caca. IV

*[Le directeur du Grand-Hôtel au Héros :] « Comment, vous ne m’avez pas vu découper moi-même les dindonneaux ? » Je lui répondis que, n’ayant pu voir jusqu’ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j’ajouterais son découpage des dindonneaux à ma liste. La comparaison avec l’art dramatique (Sarah dans Phèdre) fut la seule qu’il parut comprendre, car il savait par moi que, les jours de grandes représentations, Coquelin aîné avait accepté des rôles de débutant, celui même d’un personnage qui ne dit qu’un mot ou ne dit rien. IV

*[Charlus sur la comtesse Molé :] une personne que j’ai retranchée à bon escient de ma familiarité, une pécore sans naissance, sans loyauté, sans esprit, qui a la folie de croire qu’elle est capable de jouer les duchesses de Guermantes et les princesses de Guermantes, cumul qui en lui-même est une sottise, puisque la duchesse de Guermantes et la princesse de Guermantes c’est juste le contraire. C’est comme une personne qui prétendrait être à la fois Reichenberg et Sarah Bernhardt. En tous cas, même si ce n’était pas contradictoire, ce serait profondément ridicule. V

*[Charlus à un jeune soldat présent dans l’hôtel de Jupien :] Tu penseras à moi dans les tranchées. C’est pas trop dur ? – Ah ! dame, il y a des jours quand une grenade passe à côté de vous… » Et le jeune homme se mit à faire des imitations du bruit de la grenade, des avions, etc. « Mais il faut bien faire comme les autres, et vous pouvez être sûr et certain qu’on ira jusqu’au bout. – Jusqu’au bout ! Si on savait seulement jusqu’à quel bout, dit mélancoliquement le baron qui était « pessimiste. – Vous n’avez pas vu que Sarah-Bernhardt l’a dit sur les journaux : La France, elle ira jusqu’au bout. Les Français, ils se feront tuer plutôt jusqu’au dernier. – Je ne doute pas un seul instant que les Français ne se fassent bravement tuer jusqu’au dernier », dit M. de Charlus comme si c’était la chose la plus simple du monde et bien qu’il n’eût lui-même l’intention de faire quoi que ce soit, mais pensait par là corriger l’impression de pacifisme qu’il donnait quand il s’oubliait. « Je n’en doute pas, mais je me demande jusqu’à quel point madame Sarah-Bernhardt est qualifiée pour parler au nom de la France… Mais il me semble que je ne connais pas ce charmant, ce délicieux jeune homme », ajouta-t-il en avisant un autre qu’il ne reconnaissait pas ou qu’il n’avait peut-être jamais vu. VII

*tandis que dans le monde politique et artistique on la tenait pour une créature mal définie, une sorte de défroquée du faubourg Saint-Germain qui fréquente les sous-secrétaires d’État et les étoiles, dans ce même faubourg Saint-Germain, si on donnait une belle soirée, on disait : « Est-ce même la peine d’inviter Oriane ? Elle ne viendra pas. Enfin pour la forme, mais il ne faut pas se faire d’illusions ». Et si vers 10 h. 1/2, dans une toilette éclatante, paraissant, de ses yeux durs pour elles, mépriser toutes ses cousines, entrait Oriane qui s’arrêtait sur le seuil avec une sorte de majestueux dédain, et si elle restait une heure, c’était une plus grande fête pour la vieille grande dame qui donnait la soirée qu’autrefois pour un directeur de théâtre que Sarah Bernhardt qui avait vaguement promis un concours sur lequel on ne comptait pas, fût venue et eût, avec une complaisance et une simplicité infinies, récité au lieu du morceau promis, vingt autres. VII

 

 

Madeleine Brohan (1833-1900).

Elève du Conservatoire, elle est admise à la Comédie française à 20 ans qu’elle quitte à 52 ans après en avoir été la 273e sociétaire. Sa sœur Augustine a été pensionnaire de Français avant elle. Elle passe quelques années en Russie, où elle joue au Théâtre français de Saint-Pétersbourg.

Auteurs joués : Augier, Beaumarchais, Cadol, Caraguel, Dumas fils, Marivaux, Molière, Musset, Pailleron, Ponsard, Sandeau, Scribe et Legouvé.

Sa scène parisienne : la Comédie Française.

Mariée puis divorcée, elle est la maîtresse de Napoléon Bonaparte et du prince de Joinville. De sa longue relation avec Paul Déroulède naît un garçon.

Brohant, par Cajart

Brohan, par Baudry

 

Elle est quatrième dans un classement du Héros comptant les cinq actrices de talent les plus illustres.

 

*si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie ! Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. I

 

D’autres comédiennes de la Recherche demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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