Le Nobel 2017, Proust et le lit

Le Nobel 2017, Proust et le lit

 

Le lit fait décidément bon ménage avec la littérature… Kazuo Ishiguro a prononcé la semaine dernière à Stockholm son discours de réception du prix Nobel. L’écrivain britannique, né en 1954 à Nagasaki, publie son premier roman en 1982. C’est l’année suivante qu’il rencontre Marcel Proust alors qu’il doit rester allongé dans sa chambre chez lui à Londres.

Grâce à RegarderECouterLire et à Jérôme Bastianelli qui l’ont signalé sur Twitter, je suis allé voir sur le site de l’Académie suédoise la version française du discours et le passage où il évoque Proust :

 

« Vers cette époque, j’attrapai un virus et je dus m’aliter quelques jours. Lorsque je commençai à me sentir mieux, et que l’envie de dormir sans arrêt se dissipa, je découvris que le lourd objet dont la présence dans mes draps m’incommodait depuis quelque temps, était en réalité un exemplaire du premier volume d’À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. J’entamai donc sa lecture. Mon état encore fiévreux fut peut-être un facteur, mais la première partie, Combray, me captiva totalement. Je la lus et la relus encore. Mise à part la beauté pure de ces passages, je fus fasciné par la manière dont Proust enchaînait les épisodes. L’ordre des événements et des scènes ne respectait pas les exigences habituelles de la chronologie, ni celles d’une intrigue linéaire. Au lieu de cela, les associations de pensée décousues, ou les caprices de la mémoire, semblaient entraîner le récit d’un épisode à l’autre. Parfois je me surprenais à me demander : pourquoi ces deux moments sans lien apparent étaient-ils placés côte à côte dans l’esprit du narrateur ? Je vis soudain comment composer mon second roman d’une façon plus libre, très intéressante ; cela créerait une richesse sur la page, et introduirait des mouvements internes impossibles à capter sur un écran. Si je pouvais évoluer d’un passage à l’autre en fonction des associations de pensée du narrateur et de la fluctuation des souvenirs, je réussirais à composer une œuvre à la façon d’un peintre abstrait qui choisit l’emplacement des formes et des couleurs sur une toile. Je pouvais juxtaposer une scène survenue deux jours auparavant à une séquence remontant à vingt ans, et demander au lecteur de méditer le rapport entre les deux. De cette manière, pensais-je, il me serait possible de laisser entrevoir les multiples strates du déni et de l’aveuglement qui brouillaient la perception que chacun de nous a de son moi et de son passé. »

 

D’écrire la Recherche au lit pour Marcel à la lire au lit pour Kazuo, le cycle est complet.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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