L’alcool dans la Recherche : qui boit trop ?

L’alcool dans la Recherche : qui boit trop ?

 

Le Héros est-il un malade alcoolique ? Dérangeante, la question n’est pas absurde. De son propre aveu, il force sur la bouteille.

Parmi les autres buveurs excessifs de la Recherche : des Trémoïlle et des Laumes, Musset, le concierge de l’hôtel des Guermantes, un alcoolique obèse de l’hôtel de Jupien qui fait boire les jeunes.

Mme Verdurin trouve qu’elle a l’air d’ « une vieille poivrote ». « Légèrement pompette », le duc de Guermantes » trouve Mme de Varambon « légèrement sous l’influence de Bacchus » alors qu’elle n’a rien bu.

 

À l’autre bout du spectre, Viradobetski (quoique Polonais !) ne boit que de l’eau, M. de Courgivaux ne boit plus d’alcool et Cottard est président de la ligue antialcoolique.

Est-ce à ce titre qu’il déconseille l’alcool au jeune homme. A-t-il été incité à prescrire ce régime drastique par la grand’mère qui craint de voir son petit-fils mourir alcoolique ? Le Héros choisit de consulter un autre médecin qui, lui, le pousse à chercher l’« euphorie » grâce à la bière, au cognac et au champagne. Culpabilisant la vieille dame, l’adolescent la pousse à donner sa bénédiction à son penchant. Du coup, dans le train, il absorbe en une heure ce qu’il n’aurait pas souhaité boire en une semaine.

S’engage-t-il dans des bonnes résolutions — que de l’eau ? Ses habitudes prennent le dessus et il double sa consommation. Qu’il soit seul ne l’arrête pas, ce qui est typiquement le comportement d’un malade alcoolique. Il reconnais boire trop, un jour descendant sept à huit verres de porto à la file.

 

Des cinquante-huit occurrences d’« ivresse », ne retenons que celle « de paroles » que le Héros éprouve dans Le Temps retrouvé :

* J’avais un tel besoin que M. de Charlus écoutât les récits que je brûlais de lui faire, que je fus cruellement déçu en pensant que le maître de la maison dormait peut-être et qu’il me faudrait rentrer cuver chez moi mon ivresse de paroles. VII

 

Si proustien !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Alcool, boire, saoul, poivrot, ivrogne, etc… Les occurrences.

Le Héros :

*Mais les hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions impérieuses : « Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d’alcool. » II

*Depuis longtemps déjà j’étais sujet à des étouffements et notre médecin, malgré la désapprobation de ma grand’mère, qui me voyait déjà mourant alcoolique, m’avait conseillé outre la caféine qui m’était prescrite pour m’aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient, disait-il, dans l’« euphorie » causée par l’alcool. II

*Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le médecin m’avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop de bière ou de cognac, afin d’être dans un état qu’il appelait « euphorie », où le système nerveux est momentanément moins vulnérable. J’étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que ma grand’mère reconnût qu’au cas où je m’y déciderais, j’aurais pour moi le droit et la sagesse. Aussi j’en parlais comme si mon hésitation ne portait que sur l’endroit où je boirais de l’alcool, buffet ou wagon-bar. Mais aussitôt à l’air de blâme que prit le visage de ma grand’mère et de ne pas même vouloir s’arrêter à cette idée : « Comment, m’écriai-je, me résolvant soudain à cette action d’aller boire, dont l’exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son annonce verbale n’avait pu passer sans protestation, comment tu sais combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m’a dit, et voilà le conseil que tu me donnes ! »

Quand j’eus expliqué mon malaise à ma grand’mère, elle eut un air si désolé, si bon, en répondant : « Mais alors, va vite chercher de la bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien » que je me jetai sur elle et la couvris de baisers. Et si j’allai cependant boire beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que sans cela j’aurais un accès trop violent et que c’est encore ce qui la peinerait le plus. Quand, à la première station je remontai dans notre wagon, je dis à ma grand’mère combien j’étais heureux d’aller à Balbec, que je sentais que tout s’arrangerait bien, qu’au fond je m’habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable, l’homme du bar et les employés si charmants que j’aurais voulu refaire souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. Ma grand’mère cependant ne paraissait pas éprouver la même joie que moi de toutes ces bonnes nouvelles. II

*La dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu’à Balbec je n’aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu’à ma conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent un plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je l’absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop distrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui venait de jouer les deux « louis » que j’avais économisés depuis un mois en vue d’un achat que je ne me rappelais pas. II

*Or, si déjà en arrivant à Rivebelle, j’avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit chemin, et me trouvais en proie à une sorte d’ataxie morale, l’alcool, en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes actuelles, une qualité, un charme, qui n’avaient pas eu pour effet de me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre ; car en me les faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en isolait ; j’étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les ivrognes ; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir ; plaçant le but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé, mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus loin qu’elle. II

*Si, au moins, j’avais pu commencer à écrire ! Mais quelles que fussent les conditions dans lesquelles j’abordasse ce projet (de même, hélas ! que celui de ne plus prendre d’alcool, de me coucher de bonne heure, de dormir, de me bien porter), que ce fût avec emportement, avec méthode, avec plaisir, en me privant d’une promenade, en l’ajournant et en la réservant comme récompense, en profitant d’une heure de bonne santé, en utilisant l’inaction forcée d’un jour de maladie, ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts, c’était une page blanche, vierge de toute écriture, inéluctable comme cette carte forcée que dans certains tours on finit fatalement par tirer, de quelque façon qu’on eût préalablement brouillé le jeu. Je n’étais que l’instrument d’habitudes de ne pas travailler, de ne pas me coucher, de ne pas dormir, qui devaient se réaliser coûte que coûte ; si je ne leur résistais pas, si je me contentais du prétexte qu’elles tiraient de la première circonstance venue que leur offrait ce jour-là pour les laisser agir à leur guise, je m’en tirais sans trop de dommage, je reposais quelques heures tout de même, à la fin de la nuit, je lisais un peu, je ne faisais pas trop d’excès ; mais si je voulais les contrarier, si je prétendais entrer tôt dans mon lit, ne boire que de l’eau, travailler, elles s’irritaient, elles avaient recours aux grands moyens, elles me rendaient tout à fait malade, j’étais obligé de doubler la dose d’alcool, je ne me mettais pas au lit de deux jours, je ne pouvais même plus lire, et je me promettais une autre fois d’être plus raisonnable, c’est-à-dire moins sage, comme une victime qui se laisse voler de peur, si elle résiste, d’être assassinée. III

*Je m’installai dans un wagon où j’étais seul ; il faisait un soleil splendide, on étouffait ; je baissai le store bleu qui ne laissa passer qu’une raie de soleil. Mais aussitôt je vis ma grand’mère, telle qu’elle était assise dans le train à notre départ de Paris à Balbec, quand, dans la souffrance de me voir prendre de la bière, elle avait préféré ne pas regarder, fermer les yeux et faire semblant de dormir. Moi qui ne pouvais supporter autrefois la souffrance qu’elle avait quand mon grand-père prenait du cognac, je lui avais infligé celle, non pas même seulement de me voir prendre, sur l’invitation d’un autre, une boisson qu’elle croyait funeste pour moi, mais je l’avais forcée à me laisser libre de m’en gorger à ma guise ; bien plus, par mes colères, mes crises d’étouffement, je l’avais forcée à m’y aider, à me le conseiller, dans une résignation suprême dont j’avais devant ma mémoire l’image muette, désespérée, aux yeux clos pour ne pas voir. IV

*Il m’arriva parfois de retourner à Rivebelle, mais seul, de trop boire, comme j’y avais déjà fait. Tout en vidant une dernière coupe je regardais une rosace peinte sur le mur blanc, je reportais sur elle le plaisir que j’éprouvais. IV

*Alors j’entrais chez le pâtissier-limonadier, je buvais l’un après l’autre sept à huit verres de porto. Aussitôt, au lieu de l’intervalle impossible à combler entre mon désir et l’action, l’effet de l’alcool traçait une ligne qui les conjoignait tous deux. Plus de place pour l’hésitation ou la crainte. IV

*Mais, plus tard, j’ai entendu raconter par ma mère ceci, que j’ignorais alors et qui me donne à croire que j’avais trouvé tous les éléments de cette scène en moi-même, dans ces réserves obscures de l’hérédité que certaines émotions, agissant en cela comme, sur l’épargne de nos forces emmagasinées, les médicaments analogues à l’alcool et au café, nous rendent disponibles. V

 

Les autres :

*Ce n’était plus qu’une cire perdue, qu’un masque de plâtre, qu’une maquette pour un monument, qu’un buste pour le Palais de l’Industrie devant lequel le public s’arrêterait certainement pour admirer comment le sculpteur, en exprimant l’imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des La Trémoïlle et des Laumes qu’ils valent certes ainsi que tous les ennuyeux de la terre, était arrivé à donner une majesté presque papale à la blancheur et à la rigidité de la pierre. Mais le marbre finit par s’animer et fit entendre qu’il fallait ne pas être dégoûté pour aller chez ces gens-là, car la femme était toujours ivre et le mari si ignorant qu’il disait collidor pour corridor. I

*[La princesse Mathilde] Je soufflai à Swann de lui demander si elle avait connu Musset. « Très peu, Monsieur, répondit-elle d’un air qui faisait semblant d’être fâché, et, en effet, c’était par plaisanterie qu’elle disait Monsieur, à Swann, étant fort intime avec lui. Je l’ai eu une fois à dîner. Je l’avais invité pour sept heures. À sept heures et demie, comme il n’était pas là, nous nous mîmes à table. Il arriva à huit heures, me salua, s’assied, ne desserre pas les dents, part après le dîner sans que j’aie entendu le son de sa voix. Il était ivre-mort. Cela ne m’a pas beaucoup encouragée à recommencer. » II

*Mais qu’au lieu de notre œil ce soit un objectif purement matériel, une plaque photographique, qui ait regardé, alors ce que nous verrons, par exemple dans la cour de l’Institut, au lieu de la sortie d’un académicien qui veut appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses précautions pour ne pas tomber en arrière, la parabole de sa chute, comme s’il était ivre ou que le sol fût couvert de verglas. III

*[La duchesse de Guermantes] venait de voir entrer son mari, et par les mots qu’elle prononçait, faisait allusion au comique d’avoir l’air de faire ensemble une visite de noces, nullement aux rapports souvent difficiles qui existaient entre elle et cet énorme gaillard vieillissant, mais qui menait toujours une vie de jeune homme. Promenant sur le grand nombre de personnes qui entouraient la table à thé les regards affables, malicieux et un peu éblouis par les rayons du soleil couchant, de ses petites prunelles rondes et exactement logées dans l’œil comme les « mouches » que savait viser et atteindre si parfaitement l’excellent tireur qu’il était, le duc s’avançait avec une lenteur émerveillée et prudente comme si, intimidé par une si brillante assemblée, il eût craint de marcher sur les robes et de déranger les conversations. Un sourire permanent de bon roi d’Yvetot légèrement pompette, une main à demi dépliée flottant, comme l’aileron d’un requin, à côté de sa poitrine, et qu’il laissait presser indistinctement par ses vieux amis et par les inconnus qu’on lui présentait, lui permettaient, sans avoir à faire un seul geste ni à interrompre sa tournée débonnaire, fainéante et royale, de satisfaire à l’empressement de tous, en murmurant seulement : « Bonsoir, mon bon », « bonsoir mon cher ami », « charmé Monsieur Bloch », « bonsoir Argencourt », et près de moi, qui fus le plus favorisé quand il eut entendu mon nom : « Bonsoir, mon petit voisin, comment va votre père ? Quel brave homme ! » Il ne fit de grandes démonstrations que pour Mme de Villeparisis, qui lui dit bonjour d’un signe de tête en sortant une main de son petit tablier. III

*« Elle n’est pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de libations, je la crois légèrement sous l’influence de Bacchus. » En réalité Mme de Varambon n’avait bu que de l’eau, mais le duc aimait à placer ses locutions favorites. III

*Jupien, se décidant à partir pour son travail, sortit par la porte cochère. Ce ne fut pourtant qu’après avoir retourné deux ou trois fois la tête, qu’il s’échappa dans la rue où le baron, tremblant de perdre sa piste (sifflotant d’un air fanfaron, non sans crier un « au revoir » au concierge qui, à demi saoul et traitant des invités dans son arrière-cuisine, ne l’entendit même pas), s’élança vivement pour le rattraper. IV

*[Mme Verdurin :] Pleurer ça ne me fait pas mal, tant qu’on voudra, seulement ça me fiche, après, des rhumes à tout casser. Cela me congestionne la muqueuse, et quarante-huit heures après, j’ai l’air d’une vieille poivrote et, pour que mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire des journées d’inhalation. V

*Saniette s’en alla en décrivant des cercles comme un homme ivre. Certaines personnes pensèrent qu’il n’avait pas été invité pour qu’on le mît ainsi dehors. V

*[Saint-Loup au Héros :] « Ah ! vois-tu, me disait-il – avec un accent volontairement tendre qui contrastait tant avec sa tendresse spontanée d’autrefois, avec une voix d’alcoolique et des modulations d’acteur – Gilberte heureuse, il n’y a rien que je ne donnerais pour cela. Elle a tant fait pour moi. Tu ne peux pas savoir. » VII

 

Ivrogne :

*[Bloch] S’il dit à Saint-Loup du mal de moi, d’autre part il ne m’en dit pas moins de Saint-Loup. Nous avions connu le détail de ces médisances chacun dès le lendemain, non que nous nous les fussions répétées l’un à l’autre, ce qui nous eût semblé très coupable, mais paraissait si naturel et presque si inévitable à Bloch que dans son inquiétude, et tenant pour certain qu’il ne ferait qu’apprendre à l’un ou à l’autre ce qu’ils allaient savoir, il préféra prendre les devants, et emmenant Saint-Loup à part lui avoua qu’il avait dit du mal de lui, exprès, pour que cela lui fût redit, lui jura « par le Kroniôn Zeus, gardien des serments », qu’il l’aimait, qu’il donnerait sa vie pour lui et essuya une larme. Le même jour, il s’arrangea pour me voir seul, me fit sa confession, déclara qu’il avait agi dans mon intérêt parce qu’il croyait qu’un certain genre de relations mondaines m’était néfaste et que je « valais mieux que cela ». Puis, me prenant la main avec un attendrissement d’ivrogne, bien que son ivresse fût purement nerveuse : « Crois-moi, dit-il, et que la noire Kèr me saisisse à l’instant et me fasse franchir les portes d’Hadès, odieux aux hommes, si hier en pensant à toi, à Combray, à ma tendresse infinie pour toi, à telles après-midi en classe que tu ne te rappelles même pas, je n’ai pas sangloté toute la nuit. Oui, toute la nuit, je te le jure, et hélas, je le sais car je connais les âmes, tu ne me croiras pas. » Je ne le croyais pas, en effet, et à ces paroles que je sentais inventées à l’instant même et au fur et à mesure qu’il parlait, son serment « par la Kèr » n’ajoutait pas un grand poids, le culte hellénique étant chez Bloch purement littéraire. II

*Or, si déjà en arrivant à Rivebelle, j’avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit chemin, et me trouvais en proie à une sorte d’ataxie morale, l’alcool, en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes actuelles, une qualité, un charme, qui n’avaient pas eu pour effet de me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre ; car en me les faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en isolait ; j’étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les ivrognes ; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir; plaçant le but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé, mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus loin qu’elle. II

*Ce qui me faisait de la peine c’était d’apprendre que presque toutes les maisons étaient habitées par des gens malheureux. Ici la femme pleurait sans cesse parce que son mari la trompait. Là c’était l’inverse. Ailleurs une mère travailleuse, rouée de coups par un fils ivrogne, tâchait de cacher sa souffrance aux yeux des voisins. Toute une moitié de l’humanité pleurait. III

*[Un inverti] Puis le voisin part pour un dur voyage à cheval, et, à mulet, ascensionne des pics, couche dans la neige ; son ami, qui identifie son propre vice avec une faiblesse de tempérament, la vie casanière et timide, comprend que le vice ne pourra plus vivre en son ami émancipé, à tant de milliers de mètres au-dessus du niveau de la mer. Et en effet, l’autre se marie. Le délaissé pourtant ne guérit pas (malgré les cas où l’on verra que l’inversion est guérissable). Il exige de recevoir lui-même le matin, dans sa cuisine, la crème fraîche des mains du garçon laitier et, les soirs où des désirs l’agitent trop, il s’égare jusqu’à remettre dans son chemin un ivrogne, jusqu’à arranger la blouse de l’aveugle. Sans doute la vie de certains invertis paraît quelquefois changer, leur vice (comme on dit) n’apparaît plus dans leurs habitudes; mais rien ne se perd : un bijou caché se retrouve; quand la quantité des urines d’un malade diminue, c’est bien qu’il transpire davantage, mais il faut toujours que l’excrétion se fasse. IV

 

Ivrognerie, ivrogne :

*J’eus enfin le plaisir que Swann entrât dans cette pièce, qui était fort grande, si bien qu’il ne m’aperçut pas d’abord. Plaisir mêlé de tristesse, d’une tristesse que n’éprouvaient peut-être pas les autres invités, mais qui chez eux consistait dans cette espèce de fascination qu’exercent les formes inattendues et singulières d’une mort prochaine, d’une mort qu’on a déjà, comme dit le peuple, sur le visage. Et c’est avec une stupéfaction presque désobligeante, où il entrait de la curiosité indiscrète, de la cruauté, un retour à la fois quiet et soucieux (mélange à la fois de suave mari magno et de memento quia pulvis, eût dit Robert), que tous les regards s’attachèrent à ce visage duquel la maladie avait si bien rongé, rogné les joues, comme une lune décroissante, que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un décor inconsistant auquel une illusion d’optique peut seule ajouter l’apparence de l’épaisseur. Soit à cause de l’absence de ces joues qui n’étaient plus là pour le diminuer, soit que l’artériosclérose, qui est une intoxication aussi, le rougît comme eût fait l’ivrognerie, ou le déformât comme eût fait la morphine, le nez de polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi, plutôt celui d’un vieil Hébreu que d’un curieux Valois. IV

*Quelque geste incantateur ayant suscité, pendant que je passais mon smoking, le moi alerte et frivole qui était le mien quand j’allais avec Saint-Loup dîner à Rivebelle et le soir où j’avais cru emmener Mlle de Stermaria dîner dans l’île du Bois, je fredonnais inconsciemment le même air qu’alors ; et c’est seulement en m’en apercevant qu’à la chanson je reconnaissais le chanteur intermittent, lequel, en effet, ne savait que celle-là. La première fois que je l’avais chantée, je commençais d’aimer Albertine, mais je croyais que je ne la connaîtrais jamais. Plus tard, à Paris, c’était quand j’avais cessé de l’aimer et quelques jours après l’avoir possédée pour la première fois. Maintenant, c’était en l’aimant de nouveau et au moment d’aller dîner avec elle, au grand regret du directeur, qui croyait que je finirais par habiter la Raspelière et lâcher son hôtel, et qui assurait avoir entendu dire qu’il régnait par là des fièvres dues aux marais du Bec et à leurs eaux « accroupies ». J’étais heureux de cette multiplicité que je voyais ainsi à ma vie déployée sur trois plans; et puis, quand on redevient pour un instant un homme ancien, c’est-à-dire différent de celui qu’on est depuis longtemps, la sensibilité, n’étant plus amortie par l’habitude, reçoit des moindres chocs des impressions si vives qu’elles font pâlir tout ce qui les a précédées et auxquelles, à cause de leur intensité, nous nous attachons avec l’exaltation passagère d’un ivrogne. Il faisait déjà nuit quand nous montions dans l’omnibus ou la voiture qui allait nous mener à la gare prendre le petit chemin de fer. IV

*Le cas de la reine de Naples était entièrement différent, mais enfin il faut reconnaître que les êtres sympathiques n’étaient pas du tout conçus par elle comme ils le sont dans ces romans de Dostoïevski qu’Albertine avait pris dans ma bibliothèque et accaparés, c’est-à-dire sous les traits de parasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantôt plats et tantôt insolents, débauchés, au besoin assassins. V

*Dans une même salle de la maison de Jupien beaucoup d’hommes, qui n’avaient pas voulu fuir, s’étaient réunis. Ils ne se connaissaient pas entre eux, mais étaient pourtant à-peu-près du même monde, riche et aristocratique. L’aspect de chacun avait quelque chose de répugnant qui devait être la non résistance à des plaisirs dégradants. L’un, énorme, avait la figure couverte de taches rouges, comme un ivrogne. J’avais appris qu’au début il ne l’était pas et prenait seulement son plaisir à faire boire des jeunes gens. Mais effrayé par l’idée d’être mobilisé (bien qu’il semblât avoir dépassé la cinquantaine), comme il était très gros, il s’était mis à boire sans arrêter pour tâcher de dépasser le poids de cent kilos, au-dessus duquel on était réformé. Et maintenant, ce calcul s’étant changé en passion, où qu’on le quittât, tant qu’on le surveillait, on le retrouvait chez un marchand de vin. Mais dès qu’il parla je vis que, médiocre d’ailleurs d’intelligence, c’était un homme de beaucoup de savoir, d’éducation et de culture. Un autre homme, du grand monde celui-là, fort jeune et d’une extrême distinction physique, entra aussi. Chez lui, à vrai dire, il n’y avait encore aucun stigmate extérieur d’un vice, mais, ce qui était plus troublant, d’intérieurs. Très grand, d’un visage charmant, son élocution décelait une toute autre intelligence que celle de son voisin l’alcoolique, et, sans exagérer, vraiment remarquable. VII

*[Odette] Moins de trois ans après, non pas en enfance, mais un peu ramollie, je devais la voir à une soirée donnée par Gilberte, devenue incapable de cacher sous un masque immobile ce qu’elle pensait (pensait est beaucoup dire) ce qu’elle éprouvait, hochant la tête, serrant la bouche, secouant les épaules à chaque impression qu’elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un enfant, comme font certains poètes qui ne tiennent pas compte de ce qui les entoure, et, inspirés, composent dans le monde et tout en allant à table au bras d’une dame étonnée, froncent les sourcils, font la moue. VII

 

Les abstinents :

*Enfin M. de Charlus, lui lâchant la main et voulant être aimable jusqu’au bout : « Vous allez prendre quelque chose avec nous, comme on dit, ce qu’on appelait autrefois un mazagran ou un gloria, boissons qu’on ne trouve plus, comme curiosités archéologiques, que dans les pièces de Labiche et les cafés de Doncières. Un « gloria » serait assez convenable au lieu, n’est-ce pas, et aux circonstances, qu’en dites-vous ? — Je suis président de la ligue antialcoolique, répondit Cottard. Il suffirait que quelque médicastre de province passât, pour qu’on dise que je ne prêche pas d’exemple. IV

*[Viradobetski :] Il faudrait faire déboucher des bouteilles de château-margaux, de château-lafite, de porto. — Je ne peux pas vous dire comme il m’amuse, il ne boit que de l’eau, dit Mme Verdurin pour dissimuler sous l’agrément qu’elle trouvait à cette fantaisie l’effroi que lui causait cette prodigalité. IV

*Je pris M. de Courgivaux pour son fils, car il avait l’air plus jeune (il devait avoir dépassé la cinquantaine et semblait plus jeune qu’à trente ans). Il avait trouvé un médecin intelligent, supprimé l’alcool et le sel ; il était revenu à la trentaine et semblait même ce jour-là ne pas l’avoir atteinte. VII

 

Il y a de nombreuses lurettes que j’ai agi comme M. de Courgivaux mais je n’affirmerai pas que j’ai l’air d’être à peine trentenaire, mais si ce régime me sied, il ne m’empêche pas — cette série alcoolisée s’achevant — de lever mon verre (d’eau) à votre santé et à la mémoire de Marcel.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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